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Le football, cauchemar des parieurs

Lors du match Chili-Espagne, le 18 juin 2014, au Maracana. REUTERS/Ricardo Moraes.

Lors du match Chili-Espagne, le 18 juin 2014, au Maracana. REUTERS/Ricardo Moraes.

Il s'agit du sport où le favori l'emporte le moins souvent: à peine la moitié du temps.

Pour des millions de passionnés de foot à travers le monde, la Coupe du monde au Brésil n'est pas seulement l'occasion de voir les meilleurs joueurs de la planète s'affronter dans un des pays qui ont fait l'histoire de ce sport. C'est aussi une véritable orgie de paris avec 64 matchs, soit autant d'occasions de mettre une pièce sur le résultat, le score, les buteurs ou le nombre de corners.

Les plus méticuleux passent des heures dans les statistiques et les archives pour mettre toutes les chances de leur côté en prenant en compte le plus de paramètres possibles. Mais avant de se lancer, tout parieur devrait se poser une question que des matchs comme Uruguay-Costa Rica (1-3) ou Chili-Espagne (2-0) ont une nouvelle fois mise en lumière: le football est-il un sport prévisible?

A l'échelle des championnats

Raffaele Poli, responsable de l’Observatoire du football du Centre international d’étude du sport (CIES) à Neuchâtel (Suisse), estimait récemment dans les colonnes de L'Equipe que «la glorieuse incertitude du sport –ou plutôt du football– est de plus en plus remise en question par quelques clubs qui deviennent des marques globales en acquérant une puissance financière –et politique– extraordinaires.» Il en voulait pour preuve la domination du champion dans les grands championnats en 2012-13: le Bayern a fini avec 25 points d'avance sur son dauphin en Allemagne, le FC Barcelone 15, la Juventus et Manchester 9 et le PSG 8.

La saison qui vient de s'écouler a vu se reproduire un schéma identique en Italie, en Allemagne et en France, où le champion a conservé son titre tranquillement. Dans leur livre Soccernomics: Why England Loses, le journaliste Simon Kuper (qui a raconté pour Slate en quoi la Coupe du monde était un tournoi imprévisible) et l'économiste Stefan Szymanski ont calculé, en étudiant les deux principaux championnats anglais entre 1978 et 1997, que la place des équipes à la fin d'une saison s'expliquait à 92% par leur masse salariale relative. En d'autres termes, à l'échelle d'un championnat, le football est plutôt prévisible et il suffit souvent de regarder les budgets des clubs en début de saison pour avoir une idée de ce à quoi ressemblera le classement au mois de mai.

En utilisant la loi de Poisson, bien connue de ceux qui ont étudié les probabilités à l'université, et en connaissant simplement la moyenne de buts par match (2,66) dans les cinq grands championnats européens entre 1993 et 2011, les économistes Chris Anderson et David Sally ont réussi à prédire le nombre de matchs sur cette période qui se sont finis sans but, avec un but, deux buts, etc. «Ce caractère prévisible signifie que, lors de la prochaine saison de Premier League, nous savons qu'environ 30 matchs vont se finir sans but, 70 seront remportés par le club auteur du seul but du match, 95 auront deux buts, 80 en verront trois, 55 en auront quatre et 50 matchs vraiment excitants auront cinq buts ou plus», écrivaient-ils dans leur livre The Numbers game: Why Everything You Know about Football is Wrong en 2013.

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Les chiffres de la saison de Premier League qui vient de s'achever, s'ils diffèrent un peu des prédictions des économistes, comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, tendent tout de même à confirmer qu'au niveau d'un championnat et d'une saison, il existe «une logique mathématique au caractère aléatoire des buts».

Mais n'y a-t-il donc aucune vérité à la fameuse phrase prononcée à longueur d'interviews, «le football est imprévisible»? Rien n'est moins sûr.

Le football, le moins prévisible

Car le caractère prévisible du football disparaît presque entièrement à l'échelle d'un match, qui se trouve être aussi l'échelle à laquelle l'écrasante majorité des paris sportifs s'effectue. A tel point que de nombreux parieurs «sérieux» se demandent s'il est bien raisonnable de parier sur un sport aussi peu prévisible. La banque Goldman Sachs, qui essaye chaque année depuis 1998 de prédire le vainqueur de la Coupe du monde à l'aide d'un modèle statistique sophistiqué, a donné le Brésil vainqueur en 2006 et en 2010 alors que celui-ci s'est fait éliminer en quarts de finale lors de ces deux éditions.

Pour démontrer cette forte imprévisibilité du football par rapport à d'autres grands sports collectifs, David Sally et Chris Anderson ont effectué leurs propres calculs. Ils ont récolté les données d'une vingtaine de bookmakers ainsi que les scores finaux de la saison 2010/11 en NBA, NFL, Major League Baseball et en championnat de première division de handball allemand, ainsi que pour les cinq grands championnats de football européens et la Ligue des champions. 

En analysant les résultats, ils ont trouvé qu'au football, le favori gagne moins souvent que dans les autres sports (à peine plus de 50% du temps, contre 60% à 70% dans les autres sports). En outre, les cotes médianes des favoris au football sont plus élevées que dans les autres sports (plus une cote est élevée, moins ses chances de l'emporter sont perçues comme grandes par les bookmakers). Les deux économistes concluent:

Le favori au football a moins de chances de gagner le match que dans d'autres sports

Chris Anderson et David Sally,

The Numbers Game

«Le favori au football a moins de chances de gagner le match que dans d'autres sports, particulièrement le basketball, le baseball et le football américain [...]. Les bookmakers pensent clairement que le football est plus soumis à la chance, quel que soit le déséquilibre supposé entre les deux équipes; et ces hommes d'affaires connaissent leur marché.»

Pour remédier à la place trop importante que prend la chance dans une compétition où tous les matchs sont joués à élimination directe, la Coupe du monde commence par un mini-championnat entre quatre équipes. Cela peut permettre à des équipes comme l'Espagne en 2010 ou éventuellement l'Uruguay cette année de revenir après une défaite inaugurale.

Mais même cette formule ne fait pas grand-chose pour réduire le caractère aléatoire du tournoi, notamment parce qu'il faut toujours gagner quatre matchs à élimination directe pour gagner le trophée, et que ceux qui terminent sur un match nul se décident aux tirs aux buts, une épreuve qui, sans être une «loterie» comme il est parfois dit, ne se joue que sur une poignée de coups de pied. En 2009, Gerald Skinner et Guy Freeman, deux astrophysiciens, se sont intéressés à la Coupe du monde 2006 et, après des calculs complexes, sont arrivés à la conclusion que «la meilleure équipe n'a que 28% de chances de gagner la coupe, même si elle atteint les huitièmes de finale.»

Ce 28% correspond d'ailleurs peu ou prou à la cote de trois contre un du Brésil, favori de l'édition 2014 chez les bookmakers avant la compétition.

Matchs nuls et rareté du but 

En fait, la difficulté de prédire le résultat d'un match de football s'explique par deux facteur importants. D'abord, la rareté du but: seuls deux à trois buts sont marqués par match en moyenne. Dès lors, le moindre but contre son camp, faute dans la surface de réparation ou poteau peut peser beaucoup plus lourd dans le résultat qu'un tir qui refuse de rentrer après avoir rebondi trois fois sur l'anneau au basket, où les équipes marquent près de 100 points par match en moyenne.

Autre différence importante: les matchs nuls sont plus nombreux au football que dans les autres sports. Là où, au basket, il n'y a que deux résultats possibles (victoire de l'équipe A ou victoire de l'équipe B), il y en a trois au football.

En 2006, trois chercheurs américains en physique statistique étaient arrivés à la même conclusion que David Sally et Chris Anderson après avoir étudié avec des calculs complexes 43.000 matchs de première division anglaise depuis 1888 et les avoir comparés aux résultats de toute l'histoire des autres grandes ligues américaines (MLB, NHL, NBA, NFL), soit 300.000 matchs au total. D'après leurs calculs, l'équipe qui n'est pas favorite au football avait tout de même 45,2% de chances de gagner, contre 36,4% au football américain par exemple.

De quoi réfléchir à deux fois avant de mettre 500 euros sur la Suisse face au Honduras ou sur une victoire finale du Brésil.

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