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Combien de morts pour le Mondial au Qatar avant que l'on réagisse?

Jeremy Stahl, mis à jour le 01.06.2014 à 11 h 53

Combien de violations des droits de l'homme?

Une vue aérienne du quartier diplomatique de Doha le 21 mars 2013, REUTERS/Fadi Al-Assaad

Une vue aérienne du quartier diplomatique de Doha le 21 mars 2013, REUTERS/Fadi Al-Assaad

Il reste moins d'un mois avant la Coupe du monde 2014, mais il n'est pas trop tôt pour commencer à ressentir des émotions intenses pour l'édition 2022. Plus particulièrement, de la colère.

C'est le sentiment que j'ai eu en regardant l'excellent documentaire du programme E:60 d'ESPN sur le désastre en termes de droits de l'homme qui est en train d'avoir lieu à huit ans du Mondial qatari.

Dès la scène d'ouverture sur un petit cercueil rouge transportant un jeune travailleur migrant, E60: Trapped in Qatar est un coup de poing dans le ventre.

En plus d'avoir interrogé des veuves de travailleurs immigrés népalais, le journaliste Jeremy Schaap a voyagé au Qatar et a emmené des caméras non-autorisées filmer les conditions de vie sordides des travailleurs entassés. D'autres journalistes ont été détenus par la police pour avoir essayé de filmer dans ces grands ensembles délabrés.

4.000 morts au total?

Ces images terribles et les interviews individuelles avec des parents endeuillés sont en elles-mêmes assez rageantes, mais le documentaire en vient ensuite aux chiffres. Le Qatar a une très petite population (environ 280.000 citoyens) et la Coupe du monde est un projet énorme. La plupart des travaux pour construire l'infrastructure et les huit à 12 stades ultramodernes seront effectués par les 1,4 million de travailleurs migrants du pays.

L'année dernière, 184 travailleurs migrants népalais sont morts, principalement à la suite de «morts cardiaques subites» dues aux terribles conditions de travail et à l'extrême chaleur, selon ESPN. L'ambassade népalaise au Qatar affirme que 400 travailleurs sont morts sur des projets liés à la Coupe du monde depuis 2010. Et il s'agit seulement des Népalais.

Le Qatar importe aussi des travailleurs d'Inde, du Pakistan, des Philippines et d'ailleurs. L'Inde a rapporté que 500 de ses citoyens sont morts au Qatar depuis 2012.

Sharan Burrow, le secrétaire général de la Confédération syndicale internationale (CSI), affirme dans le documentaire qu'au rythme actuel, 4.000 personnes vont mourir pour que la Coupe du monde 2022 devienne une réalité. Un rapport de la CSI de mars dernier estimait que 1.200 migrants étaient déjà morts au cours des quatre années qui se sont écoulées depuis que le petit Etat pétrolier du Golfe s'est vu attribuer la Coupe du monde après une décision louche et surprenante. En regardant cette vidéo du président de la Fifa Sepp Blatter affirmant qu'«il n'y a pas le moindre doute sur le fait que la Coupe du monde va être organisée au Qatar», et il est difficile de ne pas atteindre un niveau de colère maximal.  

Kalafa

Tous ces abus sont possibles à cause de la kalafa, système dqui a été décrit à juste titre comme de l'esclavage moderne. En application de la kafala, les employeurs ont le droit de confisquer le passeport et le visa de sortie d'un travailleur migrant, l'empêchant ainsi de quitter le pays.

Mardi 13 mai, le Qatar a de nouveau affirmé qu'aucune personne n'était morte en travaillant sur la Coupe du monde. Cette affirmation repose sur le fait que les centaines de travailleurs qui sont morts dans des travaux d'infrastructure et de construction travaillaient sur des projets «non-liés à la Coupe du monde».

Malgré ces affirmations, le Qatar et la Fifa semblent avoir réalisé qu'une crise humanitaire de cette ampleur était désastreuse, au moins en termes de relations publiques. Mercredi 14 mai, le Qatar a annoncé des réformes censées abolir les pires dispositions de la kafala, surtout celle qui lie le visa de sortie des travailleurs à leur employeur.

Il faut plus que des annonces

Mais The Guardian, qui était le média le plus actif sur les enquêtes autour de la crise avant le documentaire d'ESPN, rapporte que ces changements ne seront pas faciles à mener à bien. Les changements du droit du travail qatari vont rencontrer la résistance des entreprises, devront être ratifiés par un conseil consultatif et ne devraient pas être regardés comme une réalité jusqu'à ce qu'ils entrent vraiment en vigueur.

«Les promesses d'un réexamen du parrainage et des permis de sortie sur le long terme n'aident pas les travailleurs sur le terrain, a déclaré James Lynch d'Amnesty International au journal. Le gouvernement annonce une loi sur les travailleurs locaux depuis 2008 mais nous n'avons toujours rien vu.»

Même après l'annonce de mercredi, aucun calendrier n'a été donné pourla mise en oeuvre des réformes.

Comme le souligne Sharan Burrows de la CSI au micro d'ESPN, se débarrasser de la kafala et du système pervers de visa de sortie qatari devraient être des conditions minimales pour que le Qatar continue à avoir le droit d'organiser le Mondial.

Les changements annoncés récemment ont été salués par Sepp Blatter comme des «pas importants dans la bonne direction». Mais si Blatter refuse de mettre la pression sur le Qatar pour qu'il aille jusqu'au bout, la communauté sportive internationale doit mettre une pression directe sur Blatter lui-même. 

Jeremy Stahl

Traduit par G.F.

Jeremy Stahl
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