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Navratilova, King... Au temps des coming out forcés

Yannick Cochennec, mis à jour le 17.05.2014 à 12 h 07

Depuis les premières joueuses outées en 1981, le tennis féminin a un peu évolué. Ce n'est toujours pas le cas chez les hommes.

Michael Sam vient d’entrer dans l’histoire du sport professionnel aux Etats-Unis en devenant le premier joueur ouvertement gay à figurer en NFL, le championnat de football américain. L’événement est important et a été célébré par un concert de louanges même s’il reste désormais à Sam à se confronter à la dure réalité du terrain où quelques injures remplaceront sans doute certains compliments à l’occasion.

Mais un pas a été fait dans la bonne direction en matière de libération de la parole peu de temps après Jason Collins, pionnier dans le même registre personnel en NBA, le championnat de basket américain.

Nous sommes en 2014, mais en 1981, il se passait déjà beaucoup de choses sur le front de l’émancipation homosexuelle dans le sport. Cette année-là, en effet, les deux championnes de tennis, Martina Navratilova et Billie Jean King, avaient ouvert la voie en rendant public le fait qu’elles étaient homosexuelles. 1981, c’est peut-être la nuit des temps pour les jeunes générations, mais les vraies révolutionnaires, ce sont elles, 33 ans avant Michael Sam.

Michael Sam et Jason Collins n’ont pas subi, semble-t-il, de pression pour indiquer qu’ils étaient gays. Ils ont fait ce choix de la vérité en toute conscience et en toute connaissance de cause dans un monde du sport jamais très enclin à évoquer les questions de préférence sexuelle.

En 1981, Martina Navratilova, alors âgée de 24 ans, et Billie Jean King, 37 ans, n’ont pas eu cette entière liberté, loin de là, puisqu’elles ont été contraintes, en quelque sorte, de lever le voile sur leur vie privée.

Pour Martina Navratilova qui comptait alors deux titres du Grand Chelem à son palmarès, tous conquis à Wimbledon en 1978 et 1979, tout s’est «joué» en quelques jours au mois de juillet 1981. Devant les services d’immigration américains au moment de faire la demande d’une carte verte en vue d’une naturalisation, il lui a fallu d’abord préciser sa sexualité face à l’agent qui lui faisait face. A une époque où le rideau de fer divisait le monde en deux camps radicalement opposés, la Tchécoslovaque Navratilova, qui avait fait défaut à son pays de naissance en septembre 1975 en demandant l’asile aux Etats-Unis, n’a évidemment eu le droit à aucun égard. Ne voulant pas mentir avec la crainte d’être un jour expulsée d’Amérique, elle a transigé avec la vérité et a répondu qu’elle était bisexuelle.

Hélas pour elle, quelques jours plus tard, le New York Daily News l’a prise à contre-pied et a révélé qu’elle était surtout homosexuelle et qu’elle avait notamment entretenu une relation avec l’écrivaine Rita Mae Brown. L’article était titré «Martina fears Avon’s call if she talks» et faisait allusion au sponsor principal du circuit féminin, la marque de cosmétiques Avon, en laissant entendre que la sexualité de Navratilova ne serait pas vue d’un très bon œil par les responsables d’Avon et que la championne avait choisi de se taire en conséquence.

Dans l’article, Navratilova, qui se déclarait bisexuelle mais en admettant que ses dernières liaisons étaient toutes féminines, faisait cette déclaration: «Si je dis que je suis gay et que j’en parle ouvertement, cela pourrait créer des dommages au circuit féminin.» Elle sous-entendait qu’Avon risquait de plier bagage, ce que la marque a effectivement fait en 1982.

Navratilova avait tenu ces propos à un journaliste, Steve Goldstein, mais en le suppliant de ne rien écrire dans les colonnes de son quotidien. Promesse non tenue et coming out imposé.

Dans l’Amérique reaganienne de l’époque, où le conservatisme devenait le nouvel horizon, Billie Jean King, autre championne de Wimbledon, 12 titres du Grand Chelem au compteur et alors figure de proue du féminisme, s’était retrouvée, elle, dans de sales draps quelques mois plus tôt de la même année. Mariée à Larry King depuis 1965 (rien à voir avec l’ancien célèbre journaliste de CNN), elle avait été dénoncée par une ancienne assistante, Marilyn Barnett, avec qui elle avait entamé une relation secrète de quelques années à partir du début des années 70.

Publiquement, Barnett réclamait désormais son dû à commencer par la maison de Malibu du couple King et la moitié des gains amassés par championne sur la période de leur idylle, soit la bagatelle d’un million de dollars. Et les Etats-Unis de découvrir soudain l’homosexualité de la championne, obligée de la reconnaître plus ou moins. Toutefois, Billie Jean King essaya de sauver la face par le biais d’un reportage dans les colonnes de People, le Paris-Match américain, où elle tentait de mettre en scène la supposée réalité de son couple avec Larry en dépit du fait que beaucoup savaient, dans le petit milieu du tennis, que chacun menait sa vie de son côté depuis des lustres. 

Lors d’une conférence de presse commune avec son époux, elle n’admit pas complètement, contrairement à Navratilova, le fait d’être homosexuelle, par le biais de quelques mots qui lui furent longtemps reprochés: «J’ai fait une erreur. J’en assumerai les conséquences. J’en ai parlé avec Larry. D’une certaine manière, nous n’avons jamais été si proches et notre mariage n’a jamais été aussi solide

Comme elle l’a affirmé bien des années plus tard, après avoir divorcé et avoir lié son destin à Ilana Kloss, sa compagne depuis lors, «si vous êtes “outée”, cela veut justement dire que vous, vous n’êtes pas prête à révéler votre homosexualité. Et ce n’était pas mon cas à l’époque. Il a fallu que j’attende l’âge de 51 ans pour être vraiment en accord avec ce que je suis

Navratilova et King n’ont pas été seulement bousculées sur le plan de leur vie privée, elles ont été immédiatement punies sur le plan professionnel en perdant des centaines de milliers de dollars de contrats avec des marques qui, soudain, ne voulaient plus communiquer sur elles. Elles ont tenu bravement, plus particulièrement Navratilova alors au faîte de sa carrière. Au fil du temps, toutes les deux sont devenues des militantes et des icônes du mouvement LGTB et n’ont jamais molli sur ce terrain de la lutte de la reconnaissance des droits de leur communauté.

Amélie Mauresmo est sortie du rang à son tour en 1999 à seulement 19 ans en affirmant quelle était la réalité de son existence, mais sans en faire une cause personnelle. Le tennis, sport n°1 pour les femmes, a été de ce point de vue à la pointe de l’avant-garde d’un combat dans le sport qui, s’il n’est pas gagné, a au moins remporté quelques batailles à l’image récemment de Collins et Sam.

Pourtant, bizarrement, le tennis masculin n’a, lui, rien montré en la matière. Aucun joueur gay à l’horizon ni de près ni de loin quand, chez les femmes, certaines continuent de ne pas se cacher vraiment sans faire de coming out déclaratif comme Mauresmo. Mais silence radio sur le circuit ATP où l’hétérosexualité est la norme indémodable, pratiquement comme une anomalie.

Voilà 25 ans que je suis au plus près l’actualité de ce sport, y compris en coulisse, et je n’ai jamais entendu dire que tel ou tel était homosexuel au-delà de quelques vagues rumeurs. Comme s’il n’y en avait pas ou il n’y en avait jamais eu depuis l’Américain Bill Tilden, vainqueur de dix titres du Grand Chelem dans les années 20 et jeté en prison pour avoir eu des relations avec de jeunes hommes, et l’Allemand Gottfried Von Cramm, sacré à Roland-Garros en 1934 et 1936 et lui-même emprisonné par les nazis sous ce prétexte de l’homosexualité.

Roger Federer et Andy Murray ont indiqué qu’un joueur ouvertement gay serait le bienvenu parmi eux et dans un sport qui sait (en principe) se tenir avec son public policé et bien élevé contrairement à celui parfois irascible et intolérant du football.

Le tennis, discipline tellement conservatrice sous bien des aspects il est vrai, attend donc toujours son premier homo et est face à cette drôle de petite énigme en ce qui le concerne en sachant que, de son côté, l’audace est un mot résolument féminin depuis 1981.

Yannick Cochennec

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