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Être une femme à la tête d'une équipe d'hommes, ça veut dire quoi?

Aude Deraedt, mis à jour le 09.05.2014 à 19 h 15

Alors que Helena Costa vient d'être nommée à la tête de l'équipe de foot masculine de Clermont, une coach de rugby et un sociologue éclairent les enjeux symboliques de cette nomination.

Nelfi Ibanez entraîne une équipe de football masculine semi-professionnelle au Pérou depuis 2012. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil.

Nelfi Ibanez entraîne une équipe de football masculine semi-professionnelle au Pérou depuis 2012. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil.

C'est quoi, la différence entre un coach et une coach? «Aucune», répond Audrey Zitter, entraîneur(e) de l'équipe masculine de rugby à XIII de Montpellier.

Avec Helena Costa, nommée, mercredi 7 mai, à la tête de l'équipe de football de Clermont-Ferrand (L2) et Elena Groposila, qui entraîne l'équipe de handball de Dijon depuis avril, elles sont trois en France à coacher des hommes, alors que les hommes sont bien plus nombreux à coacher des équipes féminines.

Mais si en Ovalie, on prône l'égalité, être une coach au féminin est encore loin d'être ancré dans les esprits. Préjugés et envies de putsch au rendez-vous.

Virilité basée sur la force

«Le sport est le seul domaine dans lequel on est à la tête d’une équipe non mixte.» Gilles Vieille-Marchiset, sociologue et anthropologue à l’université de Strasbourg, tient à rappeler cette singularité liée au sport, milieu qu'il qualifie de «citadelle masculine»:

«La virilité y est basée sur la force et l’honneur. Elle n’est pas la même dans le sport qu’ailleurs.»

Pourtant, cette image, Audrey Zitter n'y a pas pensé une seconde lorsqu'elle a signé son premier contrat. Depuis juin 2013, cette trentenaire entraîne les Diables rouges de Montpellier, qui évoluent en deuxième division (Elite 2). Elle est aussi l'unique femme cadre technique de la Fédération française de rugby à XIII:

«J’étais très intéressée par la proposition du club. Au début, j’avais un peu peur, mais mon appréhension n’avait rien à voir avec le fait que ce soit une équipe d’homme, c’était surtout parce que c’était ma première expérience d’entraînement à ce niveau.»

La jeune femme affirme qu’elle n’a même jamais entendu de propos misogynes depuis qu'elle occupe ce poste:

«Tout s’est mis en place le plus naturellement du monde. J’ai d’abord fait les sélections. Les joueurs se sont manifestés auprès de moi pour être entraînés, ce qui m’a conforté dans mon rôle. J’ai posé les règles et on est partis à l’entraînement. Ils ne m’ont jamais dit: “Attention, vous êtes une femme, quand même”.»

Valorisation de la formation

Audrey Zitter n’a donc pas eu de difficultés à asseoir son autorité. «En tout cas, je ne les associe pas au fait d’être une femme», précise-t-elle.

C’est pourtant bien cette question de l'autorité qui «se pose d’emblée» si l’on en croit Gilles Vieille-Marchiset, notamment sur des questions de «connaissances techniques que les joueurs pourraient tenter de remettre en cause». Le sociologue tient d’ailleurs à tempérer l’effet de la nomination d’Helena Costa au poste d’entraîneur de l'équipe de Clermont-Ferrand:

«L’événement sera réel si elle reste à la tête de cette équipe. Les femmes qui occupent ce poste ont tendance à être victime des petites logiques d’exclusion qui se mettent en place par des solidarités masculines.

Certains ont tendance à vouloir marginaliser les femmes qui les encadrent. Parfois, cette attitude est celle des dirigeants. C’est quelque chose que j’ai déjà observé au sein des directions du sport lors de mes enquêtes.»

Carolina Morace est d’ailleurs passée par là. Cette Italienne a entraîné une équipe de troisième division, Viterbese, en 1999, alors qu’elle n’avait que 35 ans. Au bout de trois mois, elle a dû donner sa démission suite à un désaccord avec le président du club.

«Mon expérience a été facile, reconnaît Audrey Zitter. C’est peut-être différent dans d’autres sports.» Diplômée en 2005 d’un Master de Staps à Toulouse, la jeune femme fait peut-être partie d’une nouvelle génération de coaches. Comme elle, Elena Groposila et Helena Costa sont issues de formations universitaires ou professionnelles. C'est aussi le cas de Nelfi Ibanez, au Pérou, qui entraîne depuis 2012 une équipe masculine semi-professionnelle grâce à ses diplômes.

Gilles Vieille-Marchiset dresse un parallèle avec la carrière d'Arsène Wenger, l'un des premiers entraîneurs issu d'une formation:

«Cette valorisation de la formation universitaire peut être une porte d’entrée au poste d’entraîneur pour les femmes. D’ailleurs, si une femme accepte un tel poste, c’est qu’elle se sent suffisamment forte techniquement. Toutes les femmes ont tendance à accepter un poste quand leurs compétences dépassent largement celles qui sont requises.» 

«Mettre en lumière le club»

Ces trois premières nominations en France à des postes d’entraîneurs d’équipes masculines ont propulsé sur le devant de la scène les trois jeunes femmes. En quelques jours, elles ont fait l’objet, chacune à leur tour, d’une série d’articles et de reportages pour la télévision et pour la radio. «Je m’y attendais un peu, explique Audrey Zitter. Ce n’est pas commun comme situation. Mais c’était très ponctuel et ça permet de mettre en lumière le club.»

L’équipe des Diables de Montpellier sortait tout juste d’un dépôt de bilan qui l’a contrainte à descendre en troisième division. La popularité d’Audrey Zitte a permis au club de peaufiner sa plaquette sportive en y ajoutant quelques articles parus sur la jeune femme dans la presse. L’occasion, sans doute, de trouver de nouveaux sponsors et partenaires.

Gilles Vieille-Marchiset soupçonne d'ailleurs que «derrière la nomination d’Helena Costa, il y a une vraie démarche de communication»:

«Qui a entendu parler du club de Clermont-Ferrand avant? Le football aujourd’hui est avant tout un produit. Helena Costa pourrait ainsi être victime de la marchandisation du football.»

Aude Deraedt

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Aude Deraedt (37 articles)
Journaliste
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