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Affaire Sterling: oui, la NBA a un problème entre ses joueurs noirs et ses patrons blancs

Grégor Brandy, mis à jour le 29.04.2014 à 17 h 42

Les Clippers, le 22 avril 2014. Richard Mackson-USA TODAY Sports/REUTERS

Les Clippers, le 22 avril 2014. Richard Mackson-USA TODAY Sports/REUTERS

Depuis quelques jours, on n'en a presque oublié les play-offs.

Si vous lancez une conversation sur la NBA, elle risque vite de se tourner vers Donald Sterling, le propriétaire des Los Angeles Clippers, une des trente franchises du championnat nord-américain de basket.

TMZ a publié le 26 avril un enregistrement d'une dizaine de minutes datant du début du mois. Alors qu'il s'entretient avec sa compagne, on peut entendre Donald Sterling tenir des propos racistes:

«Tu peux coucher avec des noirs. Tu peux les amener ici, tu peux faire ce que tu veux. La seule petite chose que je te demande, c'est de ne pas te montrer avec... et de ne pas les amener à mes matchs.»

Ou encore:

«Je dis juste que tu n'as pas à te montrer avec des noirs, sur ton putain d'Instagram de merde.»

Si l'homme vous intéresse, Arnaud Gelb a dressé son portrait sur Basket USA.

Tout le monde s'est indigné de ces propos. Dans les tribunes, des spectateurs ont décidé de s'en moquer.

Et sur le terrain, les joueurs des Los Angeles Clippers ont protesté à leur manière en mettant leur maillot d'échauffement à l'envers, pour que n'apparaisse pas le logo de la franchise.

Comme l'explique Josh Levin sur Slate.com, cette affaire montre un aspect peu souvent pointé de la NBA.

«Il y a un côté obscur dans cette relation propriétaire-joueur auquel on ne pense pas vraiment, une vérité qui met mal à l'aise, et qui est particulièrement stressante quand on pense aux dynamiques raciales en jeu, en NBA. Un ploutocrate blanc/horriblement sectaire comme Donald Sterling n'est pas seulement propriétaire d'une équipe de basket. Les joueurs qui portent le maillot des Clippers lui appartiennent aussi.»

Les joueurs africain-américains sont beaucoup plus nombreux que les autres, comme le rappelait le Racial and Gender Report Card de 2013. Voici la proportion, lors de la saison 2012-2013:

Pour David Sudre, docteur en sociologie, l'arrivée des Africains-Américains dans le basket à partir des années 1970 a bénéficié à tout le monde, et surtout à la NBA.

«La NBA a joué avec l'image des noirs américains. Elle a profité de ces joueurs comme des marchandises, des produits culturels qu'on utilise à des buts commerciaux. Quand Magic Johnson arrive, la NBA est en crise. Elle utilise alors son sourire comme le symbole d'une Amérique intégratrice. Il y a ensuite eu Jordan qui incarnait les valeurs de l'Amérique de Reagan. La NBA a aussi utilisé Iverson, avec la culture hip-hop-ball. Mais en même temps, elle n'a jamais su intégrer cette nouvelle culture. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle a introduit un dress-code (excluant de fait le style hip-hop), en 2005.»

De leur côté, certains s'insurgent du faible nombre de blancs (et encore plus de blancs américains) dans la Ligue.

Mais si l'on regarde le parcours de Kyle McAlarney, que l'on voit dans ce reportage et que certains auraient bien vu en NBA, le joueur a ensuite rejoint la Grèce, puis Limoges, en Pro B (la deuxième division française), avant de  suivre l'équuipe en Pro A. Il joue aujourd'hui à Orléans, quasiment éliminé de la course aux playoffs. Pas vraiment le niveau espéré pour jouer en NBA.

Et le fait que les blancs soient aussi peu nombreux est à l'origine d'un des plus gros ratés de la draft américaine.

En 2003, le blanc Darko Miličić est choisi en deuxième position, juste derrière LeBron James, mais devant les noirs Carmelo Anthony, Chris Bosh et Dwyane Wade, lors de la draft qui a conduit une nouvelle génération au pouvoir. Voici ce qu'en racontait Jack Hamilton, en juillet 2013, lorsqu'il décrivait «l'histoire raciste du plus gros fiasco de l'histoire de la NBA»:

«Darko serait donc arrivé premier à un concours de circonstances, mêlant la pensée magique et la psychologie de groupe –une sorte de moment "pre-YouTube" provoqué par des récits et rapports aussi élogieux qu’invérifiables, car venant de loin, et une pointe de racisme. Miličić était considéré comme l’exemple type du jeune prodige européen, le fantasme du jeune homme blanc si incroyablement doué et semblant à tel point défier toutes les analyses qu’il apparaissait comme une créature crypto-zoologique. L’histoire de Darko, c’est celle de Nikoloz Tskitishvili, Maciej Lampe, Pavel Podkolzin et Yaroslav Korolev, des baleines blanches qui finirent par s’échouer sur les rives lointaines de Basketball-Reference.com

Dix ans après cette draft, et des articles promettant qu'il allait «changer la face du basket», le Serbe ne joue plus en NBA.

En revanche, plus on monte dans la hiérarchie et plus les rôles s'inversent. Les blancs sont ainsi majoritaires parmi les entraîneurs:

Ils sont encore plus nombreux à être General Managers (l'équivalent des directeurs généraux).

Les Afro-Américains ne sont que trois à être présidents (Michael Jordan à Charlotte, Terdema Ussery à Dallas et Masai Ujiri à Toronto).

Pire encore, seul Jordan est propriétaire d'une franchise.

Le raccourci est rapide et simpliste, mais pour certains, les joueurs de NBA sont des «esclaves à 40 millions de dollars», en référence au titre du livre de William C. Rhoden.

Qu'en est-il des autres sports? Lors de la saison 2012-2013 de MLB (la ligue principale de baseball), il n'y avait qu'un propriétaire de franchise qui n'était pas blanc, Arturo Morno des Los Angelels Angels of Anaheim. Mais dans cette ligue 61,2% des joueurs sont blancs.

En NFL (football américain), là encore, il n'y a qu'un propriétaire qui n'est pas blanc (Shahid Khan, aux Jaguars de Jacksonville) mais le nombre de joueurs africain-américains est un peu plus faible qu'au basket (66,3% pour la saison 2012-2013).

En fait, ce sont tous les sports américains qui ont du mal à intégrer des noirs aux postes à responsabilité, explique David Sudre, qui a co-écrit un article sur ce sujet.

«On est encore très loin du rêve américain. On pensait qu'avec l'arrivée d'Obama, ce serait le début d'une Amérique post-raciale, alors qu'on en est très loin. On reste malheureusement au stade du mirage, de l'illusion, même si les choses sont en train de changer, petit à petit.»

Nommé personnellement par Sterling dans sa logorhée raciste, Magic Johnson pourrait ainsi devenir le deuxième propriétaire d'une franchise NBA. Plusieurs articles évoquent l'intérêt de l'ancien membre de la Dream Team justement pour les Clippers. Et les instances de la NBA devraient s'arranger pour que ce changement arrive, selon un membre du Bureau des Gouverneurs de la Ligue:

«Si les propriétaires ne parviennent pas à forcer Sterling à vendre, ils doivent pouvoir s'arranger pour changer les règles pour le faire. Une amende et une suspension ne veulent rien dire, et cela serait vu comme une preuve que la ligue et les propriétaires sont complices de ce que fait ce connard.»

Grégor Brandy
Grégor Brandy (439 articles)
Journaliste
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