SportsJO Sotchi 2014

J’ai suivi les jeux olympiques (de Poutine) sur la télé russe

Daniel Andreyev, mis à jour le 23.02.2014 à 15 h 56

C’était un journal télévisé d’avant JO comme tant d’autres sur la première chaîne d’Etat russe. Ce reportage qui montrait Poutine entrer dans la cage d’un bébé léopard était fascinant. Pour moi, Sotchi ne se passerait pas sur France 2 mais à la télé russe.

Ecran géant à Sotchi. REUTERS/Eric Gaillard

Ecran géant à Sotchi. REUTERS/Eric Gaillard

En France comme ailleurs, ces reportages sont en général relégués à quelques secondes vers la fin des JT. «Le clin d’œil du jour.» En Russie, ceux qui montrent Vladimir Poutine sont non seulement fréquents, ils sont aussi interminables. Ce jour d'avant JO, les caméras montraient le président russe cajoler un bébé félin pendant de longues minutes lors de sa visite dans ce centre de réhabilitation de léopards de Sotchi. 

C’est son genre de selfie à lui. «Grom» (tonnerre en russe) se calme aussitôt sous les caresses présidentielles. «Sotchi est fin prêt pour accueillir les Jeux», s’autocongratule-t-il. Une transition idéale vers le sujet suivant du JT: «Tout est prêt, les chambres sont parfaitement équipées et la vue est magnifique», nous dit un jeune gaillard qui s'entraîne avec un vélo d’appartement sur son balcon.

Une jeune fille se rue sur le lit d’une chambre d’hôtel un peu vide et, comme dans une colo, nous dit à quel point elle voudrait emporter avec elle sa couverture «qu’elle trouve géniale». Un patriarche russe se promène dans les installations et exprime, la larme à l'œil, sa fierté quand il voit tous ces travaux accomplis. Tout a l’air si parfait et surtout si loin des tweets moqueurs des journalistes débarqués dans les hôtels en kit de Sotchi. Après un interlude sur les manifestations de Kiev qui n’étaient pas à ce moment-là ce qu’elles sont devenues mardi, un sujet assez complet sur la grogne de la «Manif pour tous»… Ce jour-là, Russia1 avait décidé de m’en donner pour mon argent.

J’ai dans ma collection de DVD le mythique «Apprenons le Judo avec Vladimir Poutine». Sourire figé, visage photoshopé comme dans un magazine féminin, tout y est fascinant. Je prends un certain plaisir à regarder et disséquer de la propagande et c’est probablement parce qu’on m’a élevé en slalomant au travers. Des abécédaires politisés aux disques pour enfants qui me tenaient éveillé la nuit, la propagande était partout, malgré mes parents réfugiés politiques, forcément anti-communistes. Il y eut des matinées débriefings pour m’expliquer que «non, fiston, l’URSS n’est pas le pays où les enfants sont les plus heureux du monde.»

Dopé au chauvinisme 

Dans l’avion qui m’emmenait pour la première fois en URSS à l’âge de 9 ans, ma mère m’avait pointé le célèbre écusson de Lénine de la première page de la Pravda. «Ce type-là, c’est un salopard. Mais tu ne dois surtout pas le dire là-bas sinon on ira en prison.» C’était la Perestroïka mais quand même, fallait pas plaisanter avec ça.

Le chauvinisme des commentateurs de France Télévisions revient toujours sur le tapis mais à côté de celui qu’on entend sur les chaînes russes, ce n’est qu’un apéritif. Par exemple, on entend rarement les pronoms possessifs. A la rigueur, un «nos sportifs» au détour d’un lancement de Patrick Montel, mais rien de très grave.

En Russie, il ne faut pas s’en étonner, on bourrine sur «notre» «nos», «les nôtres» et toutes les combinaisons possibles pour parler des athlètes. Dans une bande-annonce, «nos patineuses» deviennent tour à tour «nos héroïnes» puis «nos étoiles». Il n’y a aucune gêne à les répéter. N’ayant pas de fibre de supporter, je crois que je ne m’habituerais jamais à ce trait de langage que même les expatriés conservent.

La proximité de l’information veut que la télé parle avant tout de nos compatriotes. Le triplé de médailles françaises en skicross, on n’en entendra jamais parler aux infos japonaises ou américaines. Mais sur les chaînes d’état russe, on atteint un niveau risible. Il faut s’accrocher pour voir un podium non-russe, au mieux montré en photo. Quand au site internet russe officiel (qui est bloqué aux non-résidents russe, un VPN est nécessaire pour lire les vidéos) c’est sans espoir : on n’y trouve que des extraits concernant «nos compatriotes».

Les infos montrent si peu les autres concurrents qu’on se croirait dans un tournoi inter-soviétique. Et quand on accorde un sujet à Meryl Davis & Charlie White, médaille d’or US en danse sur glace, c’est pour rappeler que leur coach est russe.

L’obsession pour le patinage artistique est à ce titre intéressant : entre l’héritage de Tchaïkovski et les danseurs cultes Noureev ou encore Barychnikov, c’est comme si la Russie avait toujours considéré l’épreuve comme un droit divin, un peu comme la mythique Coupe Davis et les Mousquetaires pour la France.

Poutine sur tous les fronts

L’explosion subite de popularité pour la petite Julia Lipnitskaia, 15 ans, après sa réussite déterminante au patinage artistique par équipe n’a fait que démultiplier l’attention. Seul l’opposant de Poutine Victor Shenderovich a bravé le tabou du point Godwin olympique dans le Yezhedevny Journal. 

Sa mise en garde contre «ces héros olympiques qui deviennent collaborateurs des régimes fascistes» vise la jeune patineuse, la comparant à une sorte de pantin, avatar de la jeunesse hitlérienne aux mains de la propagande d’état. Son parallèle avec la Hitlerjugend en plein JO s’est vite fait descendre en flammes face à la popularité d’une athlète «comme il en vient tous les 40 ans». C’est finalement Adelina Sotnikova qui gagne mais pas un mot sur la générosité des juges, forcément, on ne va pas gâcher la fête.

Jamais en reste quand il s’agit de saluer une patineuse ou une gymnaste, Vladimir Vladimirovitch Poutine frappe par son omniprésence. Evidemment, il est chez lui. Il donne son avis éclairé sur son équipe de hockey qu’il pense être «la meilleure au monde» car ils se donnent sans retenue, il se rend au chevet de la pauvre Maria Komissarova qui s’est brisé la colonne vertébrale lors d’un entraînement de skicross…

Toujours prêt à faire un bain de foule avec les athlètes qui gagnent, Poutine est sur tous les fronts. Et même quand il n’est pas là, on trouve le moyen de parler de lui. Quand ce couple de Sotchi montre fièrement leur enfant né pile au moment où les jeux ont commencé, on ne s’étonnera pas d’apprendre que «l’enfant des JO» s’appellera Vladimir.

Les sujets transversaux se succèdent ainsi dans les chaînes de télé d’état. Les sujets sur des athlètes comme Ahn Hyun-Soo, devenu Viktor Ahn en abandonnant la nationalité sud-coréenne et ses deux médailles sont du pain bénit (ci-dessus). «Il est venu en Russie car on le traite comme il faut et on lui donne les moyens de gagner».

Tous les Russes ayant été un jour ou l’autre militaire, le sujet classique, c’est de les montrer loin de chez eux regardant un bon match de hockey en supporters patriotes.

L’équipe nationale qui a échoué en quart face à la Finlande au grand dam de Poutine a eu droit à ses coups de projecteurs Vladimir Tarassenko en est la star, tout comme le fut son père, désormais entraîneur. Alors pas d’étonnement de voir le papy de la famille réciter quelques vers à la gloire de son petit. En Russie, on ne plaisante pas avec la poésie.

Parmi tous ces reportages patriotiques qui ont leurs équivalents en France, je confesse quand même une certaine tendresse pour les chamans toungouses qu’on est allé filmer en train de prier pour les athlètes russes dans leur hutte jusqu’en Sibérie.

Le tournant médiatique de ses Jeux aura eu lieu le 19 février. Sur le site officiel, l’image qui résume le JT de ce jour-là est un panneau d’un manifestant qui clame «nous ne voulons pas être une colonie “Eurosoviétique”». L’ouverture se fait à Kiev où l’émeute vire à la guerre civile. Cette fois il ne sera plus question de faire des petits sujets sur les opposants aux opposants, on sort les plans de coupe menaçants.

On passe tout en revue. Sur les nationalistes de Svoboda, le parti ultra-nationaliste qui noyaute les manifestations et ont pris le contrôle des insurgés. Les policiers blessés. Un inventaire exhaustif des armes des opposants basés sur le ramassage de douilles vides.   

«Les rebelles ne cachent plus leur armes», avec gros plans sur un manifestant équipé d’un fusil de tireur d’élite. Les intervenants racontent avec générosité comment seul l’Occident a déstabilisé l’Ukraine. Un des derniers journalistes à clore cette édition spéciale, envoyé spécial en Allemagne, se lance dans une comparaison de la position franco-anglaise avec les accords de Munich, se trouvant sur les lieux même où le sort de la Tchécoslovaquie a été scellé.

Heureusement, ce JT se terminera sur de belles images que cette actualité sinistre mérite. Le snowboarder russe Vic Wild vient de remporter une médaille d’or tandis que sa femme Alena Zavarina a atteint le bronze. Il n’y a pas si longtemps, Vic était américain et c’est par amour qu’il a changé de nationalité et s’est installé en Russie. Un smack devant les caméras et le bonheur est total.

Il fallait être bien naïf pour s’imaginer que ces JO seraient autre chose qu’un vaste plan com’ pour la ville de la datcha d’été de Poutine. Quand les jeux seront finis, il aura toujours un pied en Ukraine et la main sur les médias. Le tsar a de quoi sourire, il peut se dire qu’avec à peine 40 milliards, il s’est simplement bricolé le spot de propagande le plus cher de l’Histoire.

Daniel Andreyev

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Journaliste
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