SportsJO Sotchi 2014

Le slalom, ça se joue d'abord dans la tête, ensuite sur les skis

Yannick Cochennec, mis à jour le 22.02.2014 à 11 h 05

Les skieurs ont moins d'une heure pour visualiser l'épreuve, mémoriser le tracé, identifier les éventuels pièges et répéter les enchaînements ensuite dans leurs têtes.

Epreuve de slalom dames, vendredi à Sotchi. REUTERS/Dominic Ebenbichler

Epreuve de slalom dames, vendredi à Sotchi. REUTERS/Dominic Ebenbichler

Le slalom est une parabole de la vie. Il est court, semé d’embûches, tourne et vire au gré d’obstacles qu’il faut contourner en espérant que chaque pas de danse exécuté autour des piquets vous redonnera de l’élan. Et belle élégance, il vous offre une deuxième chance par la grâce d’une deuxième manche où il est possible, en partie, de se «refaire».

En deux fois «40 grosses secondes», sur un mur bien plus abrupt que ne le laissent généralement supposer les images de la télévision, il s’agit de «laisser aller les skis» comme le dit la formule employée dans un raccourci gommant artificiellement les émotions qui se bousculent pourtant dans la tête des skieurs et particulièrement lors d’une course olympique.

Champion olympique de slalom en 2002, Jean-Pierre Vidal, aujourd’hui consultant pour Eurosport, a changé sa vie en 1’41’’06 (48’’01 et 53’’05) sur la pente de Deer Valley, près de Salt Lake City, en devançant son compatriote Sébastien Amiez de 76 centièmes. Revenu un peu de tout après deux graves blessures en 1995 et 1999, il avait réussi, dossard n°3 sur le dos, selon ses mots ce jour-là, «à courir avec son cœur»:

«J’avais envie de me faire plaisir, de dévaler cette piste, de prendre chaque virage, chaque courbe, les uns après les autres, de glisser et de voler sur la piste, avait-il déclaré dans le sillage immédiat de son succès. C’est le plaisir qui a parlé, qui m’a fait gagner. (...) J’ai mis tout ce que je pouvais pour arriver en pleine forme aujourd’hui. J’avais tout: la pêche, la force mentale, j’étais «centré».»

Douze ans plus tard, Jean-Pierre Vidal ne perdra pas une miette du spectacle proposé à Sotchi, samedi 22 février, où il faudra donc pour tous les favoris trouver la formule magique entre relâchement et concentration et être «centrés» au-delà de la technique apprise par cœur et sue jusqu’au bout des skis. «C’est la course d’une vie que tous les meilleurs mondiaux ont préparé au mieux, souligne-t-il. Comme dans une mécanique de précision, tout va se jouer sur d’infimes détails et il n’y aura aucune place pour le hasard à l’image d’un pilote de chasse qui déroule une check-list avant son envol. C’est pour cela que tout ce qui précède la course est effectivement important.»

L’échauffement et les étirements font partie de cette routine d’avant course à laquelle n’échappe aucun coureur qui s’inquiète, surtout, de découvrir le tracé imaginé par le pisteur. Car, en effet, comme dans un examen, le slalomeur découvre son «sujet» le jour même de la course contrairement au descendeur qui peut réviser son parcours lors des trois descentes d’entraînement pendant lesquelles il «bachote» chacune des courbes en vue du jour J. «En descente, il y a trois jours de reconnaissance, alors qu’en slalom, eh bien, la course de reconnaissance, c’est la grande course, rappelle Jean-Pierre Vidal. Les coureurs ont environ 45 minutes pour aller explorer le tracé avant de remonter pour se préparer au départ.»

Pendant ces 45 minutes, la petite urgence est de visualiser et de mémoriser le tracé, d’identifier les éventuels pièges et de répéter les enchaînements ensuite dans sa tête. Dans l’aire de départ, il n’est pas rare alors de voir les coureurs devenir, en quelque sorte, des mimes qui, dans un imaginaire mental, vivent leur course avant même que celle-ci n’ait commencé. Mains posées sur leur casque, ils font légèrement onduler leur corps comme déjà catapultés quelques mètres plus bas.

Cette visualisation est primordiale, et même «indispensable» dit Adrien Duvillard, ancien skieur de l’équipe de France de ski, vainqueur d’une descente de Coupe du monde en 1993 et reconverti dans le «coaching» dans le monde de l’entreprise où il s’occupe, entre autres, de la gestion émotionnelle de managers. 

«Dans un slalom, comme celui de Sotchi, les coureurs ne vont pas découvrir de grandes surprises, dit-il. Ils connaissent les types d’enchaînements qui vont leur être proposés. De manière plus importante, ils vont devoir imprimer dans leur cerveau le rythme du parcours et c’est ce rythme qu’ils vont répéter mentalement à plusieurs reprises.»

Ce travail intérieur permet de dérouler le film à venir. Et il y a deux types de visualisation, d’après Adrien Duvillard. «La visualisation associée permet d’être “dans l’écran” et de visualiser la scène en action, détaille-t-il. La visualisation dissociée met, elle, le sujet “dans un fauteuil” d’où il regarde la scène.» 

Pour être parfaitement efficace, cette visualisation, associée ou dissociée, doit aller au bout d’une certaine «logique» «avec franchissement mental de la ligne d’arrivée en vainqueur». «C’est vrai, dans la tête, on y va à fond», confirme Jean-Pierre Vidal qui, se souvient, à Salt Lake City, «d’une chape de plomb» lors de la reconnaissance du parcours. «En Coupe du monde, les coureurs discutent souvent entre eux lorsqu’ils découvrent les lignes du tracé sur la pente, confie-t-il. Mais le jour des Jeux, le climat est forcément plus tendu.»

La visualisation est un élément décisif de la préparation mentale des slalomeurs qu’ils complètent aussi selon leurs aspirations. En 2002, avant de devenir champion olympique, Jean-Pierre Vidal s’était ainsi mis au Qi Qong, gymnastique et méthode chinoise de relaxation, afin de mieux gérer son stress. 

Mais il avait aussi bâti son succès sur de la confiance accumulée lors des résultats des semaines précédentes. Sa victoire à Kranjska Gora, en Slovénie, fin décembre, et sa deuxième place à Schladming, en Autriche, dernier slalom avant les Jeux de Salt Lake City, avaient ouvert un chemin. «Etre slalomeur, c’est délivrer une performance artistique sur un instant très court, résume-t-il. C’est un combat sur un fil où l’on est ballotté de tous les côtés. Mais pour gagner il n’y a pas de miracle: celui qui triomphera à Sotchi se sera donné à 100%.» Et se sera peut-être «vu» triompher quelques minutes plus tôt en haut de la piste.

Yannick Cochennec

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