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Non, Bernard-Henri Lévy, les athlètes ne sont pas de la chair à canon diplomatique

Yannick Cochennec, mis à jour le 19.02.2014 à 14 h 52

Pourquoi une «grève des Jeux» après les violences de Kiev est une mauvaise idée.

La gagnante du sprint femmes du biathlon, la slovaque Anastasiya Kuzmina, entourée des médailles d'argent et de bronze, la Russe Olga Vilukhina et l'Ukrainienne Vita Semerenko. REUTERS/Eric Gaillard.

La gagnante du sprint femmes du biathlon, la slovaque Anastasiya Kuzmina, entourée des médailles d'argent et de bronze, la Russe Olga Vilukhina et l'Ukrainienne Vita Semerenko. REUTERS/Eric Gaillard.

Dans la tragédie ukrainienne qui se déroule sous nos yeux, Bernard-Henri Lévy, depuis Kiev, a délivré, mardi 18 février, une déclaration brûlante d'urgence dans laquelle il en appelle aux athlètes français et européens présents à Sotchi:

«La bataille du Maïdan a commencé. Le scénario le plus terrible, celui auquel on n’osait croire et qui est celui d’un Tian’anmen ukrainien, est en train de devenir réalité. […] Il est encore temps, mais très vite, de menacer Ianoukovitch des sanctions que l’Union européenne tient prête, mais sans se résoudre à les appliquer. […] Il est encore temps, enfin, de convaincre le Comité olympique français, Jean-Claude Killy ainsi que tous les sportifs français présents à Sotchi de faire la grève des Jeux tant que le sang coulera sur le Maïdan.»

La grève des Jeux, vraiment? La grève des Jeux pour tenter de résoudre une guerre civile? La grève des Jeux en guise de guerre nucléaire diplomatique?

Une facilité

Si la situation n’était pas si inquiétante, l’envie serait de s’en prendre à cette «facilité» qui consiste à prendre encore et toujours les athlètes en otages comme s’ils pouvaient devenir soudain des casques bleus d’un nouveau genre, capables de faire cesser des hostilités, capables de résoudre une crise, capables de terrasser un régime devant lequel les gouvernements se montrent impuissants et parfois muets.

Rangez les skis sur le champ et les digues de la dictature cèderont!? Oubliez généreusement vos rêves de médaille olympiques bâtis sur quatre ans de travail et Vladimir Poutine pliera alors à Kiev dans un cauchemar personnel!? Facile, si facile, trop facile…

Dans ce cas, pourquoi ne pas demander aussi d’arrêter, dans la minute, tous les échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie? Pourquoi ne pas exiger également de clouer au sol sans délai les avions de ligne entre Paris et Moscou? Pourquoi, par exemple, ne pas sommer Bernard Arnault, que BHL connaît bien, de fermer sur le champ toutes ses boutiques de luxe à Moscou. A notre tour, c’est vrai, facile, si facile, trop facile…

Comme l’a rappelé, le 27 janvier, dans un entretien au Monde, Tony Estanguet, triple champion olympique et membre du Comité international olympique, «le CIO n’est pas l’Onu», en insistant sur le fait que, de toute façon, «les autorités russes ne sortiront pas indemnes de Sotchi», en référence aux lois homophobes adoptées par Vladimir Poutine et ses affidés.

Oui, Poutine a fait de ses jeux une véritable stratégie géopolitique. Non, il est loin d’avoir gagné sur tous les plans, comme l’ont prouvé la libération de Mikhaïl Khodorkovski et des Pussy Riot qui, sans ces Jeux, continueraient peut-être de croupir dans les geôles russes. Non, la question homosexuelle, comme celle des droits de l’homme, n’a pas été mise sous le tapis et sans doute n’en a-t-on jamais autant entendu parler dans les frontières de la Russie où, de ce point de vue (soyons positifs!), tout ne sera probablement plus comme avant dès que la flamme olympique s’éteindra.

Le CIO n'a pas botté en touche

De manière inattendue, Thomas Bach, le nouveau président du CIO, institution adepte souvent de la langue de bois, n’a pas botté en touche lors de son discours à l’occasion de la cérémonie d’ouverture boycottée par l’ensemble des grands dirigeants de la planète en leur demandant de soutenir leurs athlètes, leurs «meilleurs ambassadeurs», et de respecter «ce festival du sport qui rassemble la diversité humaine en une belle unité». «Ayez le courage de régler vos désaccords par un dialogue politique direct et pacifique et non pas sur le dos des athlètes», avait-il affirmé. Selon lui, les Jeux olympiques ne doivent pas servir de tribune politique, mais peuvent cependant «envoyer le message au monde et aux dirigeants qu'une société pacifique et sans discrimination peut fonctionner».

Le boycott des Jeux olympiques de Moscou en 1980 n’avait rien changé. Il avait seulement débouché, en guise de revanche, sur celui des Jeux olympiques de Los Angeles. Ses autres résultats: les athlètes de nombreux pays ne sont pas allés aux JO et l’URSS ne s’est pas retirée d'Afghanistan. Ce sont des stratégies d’échec avérées.

Les Jeux de Pékin avaient suscité semblables débats en raison de la situation au Tibet ou de l’emprisonnement d’opposants politiques. Y aller? Ne pas y aller? Encore une fois, le sport servait d’alibi à l’heure de la mondialisation quand le commerce n’avait, lui, en revanche, aucun état d’âme.

C’est vrai, le sport a ses valeurs, son code moral, son éthique, qui ne sont pas ceux des affaires. Faire pression sur l’Afrique du Sud en l’excluant des compétitions sportives au temps de l’apartheid n’a pas été sans dommage sur le long terme pour ce régime ségrégationniste, mais BHL ne va-t-il pas trop loin sous le poids de l’émotion et de la rage?

L'exemple de Smith et Carlos

Quitter les Jeux de Sotchi à quelques jours de leur clôture n’a pas de sens. Et puis, faisons confiance aux athlètes pour qu’à leur manière, ils envoient un message aux autorités russes au regard de ce qui se passe en Ukraine. Ceux qui enjoignent aux sportifs de se retirer des Jeux olympiques sont, très souvent, des personnes qui ne s’intéressent jamais au sport d’une manière ou d’une autre, pour lesquels il s’agit d’une activité secondaire, presque triviale, comme si le sportif pouvait être une sorte de chair à canon diplomatique bien commode.

Lorsque les athlètes américains Tommie Smith et John Carlos, arrivés premier et troisième sur 200m aux Jeux de Mexico en 1968, ont voulu protester contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis en levant leur poing ganté de noir lors de la remise des médailles, ils l’ont fait sur le podium avec éclat devant le monde entier. Pour s’indigner de la condition des Noirs aux Etats-Unis, ils auraient pu faire le choix de ne pas venir au Mexique ou de quitter les Jeux en cours de route. Mais qui s’en souviendrait 46 ans plus tard?

Tommie Smith et John Carlos lors des JO de Mexico en 1968, via Wikimedia Commons.

Les athlètes, qu’ils soient ukrainiens, européens, français ou issus d’une autre nationalité, n’ont peut-être pas dit leur dernier mot à Sotchi. Sergueï Bubka, le champion ukrainien, en a appelé sur Twitter à une trêve dans son pays sur le modèle de la trêve olympique.

Et si ce n’était pas cela plutôt, le bon message à envoyer en ces heures angoissantes?

Yannick Cochennec

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