Francisons le sport pour France Télévisions et Patrick Montel

Capture d'écran de l'émission «Un Soir à Sotchi»

Capture d'écran de l'émission «Un Soir à Sotchi»

Le présentateur, fatigué de ne rien comprendre au vocabulaire du snowboard, a demandé à ses commentateurs de franciser leur lexique. Quid du tennis, du golf, de la boxe? Ensemble, aidons Patrick Montel.

Vous ne le savez sans doute pas, mais une petite révolution a débuté sur France Télévisions. C’était un soir cette semaine, à 00h27, sur le plateau de l’émission de France 3 «Un soir à Sotchi», présentée par Patrick Montel et Laurent Luyat, qui récapitule la journée sportive écoulée et permet aux invités d’analyser les performances des athlètes (français, de préférence).

A cette heure-ci, l’ambiance sur le plateau est détendue, on discute saucisse de Morteau, croûte aux morilles et jeunes filles en fleur, Fabrice Guy (ancien champion du monde de combiné nordique) explique que Coline Mattel, devenue à 18 ans la première médaillée de bronze olympique du saut à ski féminin, aime «sortir et […] se faire taquiner par les garçons», on rigole bien, bref, l’émission ronronne –et les téléspectateurs aussi.

«Tu grabbes ton cork, tu drives ton truc, j’y comprends rien»

Lorsque vient l’heure de revenir sur la finale de l’épreuve de snowboard half-pipe masculin, remportée par le Suisse Iouri Podladtchikov au détriment de la superstar américaine Shaun White, Patrick Montel annonce que «ca va chauffer». S’adressant aux deux commentateurs attitrés de l’épreuve, Mathieu Crépel et Christian Choupin (respectivement champion du monde de snowboard half-pipe en 2007 et journaliste sportif), il s’offusque:

«On s’est régalés, mais…pourquoi vous confiner dans un vocabulaire que seuls les spécialistes connaissent?»

Moue circonspecte des deux intéressés. Il faut dire que la guerre a fait rage toute la journée sur l’antenne de France Télévisions, les anciens (Gérard Holtz, Patrick Montel et Lionel Chamoulaud) s’interdisant de parler de «snowboard» et privilégiant l’usage du nettement plus contemporain «surf des neiges».

Les protestations de Laurent Luyat, pour qui le nom est «ringard et ridicule», de Christian Choupin et de Mathieu Crépel, qui tente d’utiliser la pédagogie pour ramener le présentateur à la raison, n’y changent rien. A 00h30, Patrick Montel le sent, il est l’heure d’asséner le coup de grâce: faire commenter aux deux spécialistes le run final de Shaun White sans utiliser un seul vocable anglais, «pour [lui] faire plaisir» et parce que «grabber son cork, driver son truc», il n’y comprend rien.

Une première mondiale dans la discipline, dont l’immense majorité des figures de style portent des noms anglais. Vaincus par l’absurdité de la situation, Crépel et Choupin s’y collent en bégayant, rebaptisant au passage le snowboarder «Shaun Blanc» tandis que celui-ci «rentre dans la demi-lune».

A la première rotation de l’Américain, Mathieu Crépel abandonne –«c’est impossible!»- , et Christian Choupin poursuit courageusement jusqu’à la fin du run, décrivant les «tournicotis» du rider dans une imitation (convaincante) de Nelson Monfort. Patrick Montel, hilare et satisfait, trouve ça «génial, les mecs!» Molière et les anciens ont triomphé, Mathieu Crépel est la risée de La Mongie, France Télévisions s’est (encore) ridiculisée, l’Académie Française applaudit , un peu gênée.

Le Petit Montel, manuel à l’usage des commentateurs sportifs

La première réaction, après une telle séquence, est généralement d’écarquiller les yeux d’incrédulité devant un tel refus de s’adapter à la terminologie moderne du sport. Choisissons, au contraire, de prendre Patrick Montel au mot et de l’aider, lui et ses collègues commentateurs, dans sa croisade verbale face aux langues étrangères, afin de garantir à la télévision publique un commentaire sportif débarrassé de toute intrusion exotique –ce qui pousserait irrémédiablement Nelson Monfort à la retraite.

Voici donc une liste (non exhaustive) de sports, retransmis par France Télévisions, dont les termes techniques ont été francisés (un grand merci à Google Traduction), histoire de mâcher le travail à Patrick Montel et anticiper la sortie prochaine du Petit Montel, dictionnaire sportif dédié aux commentateurs de la télévision publique.

Football

Christian Jeanpierre et Jean-Michel Larqué, deux autres saint patrons de la francisation , étant déjà passés par là, le boulot est presque entièrement terminé. Plus de corners mais des «coups de pied de coin», cela va de soi, plus de liberos mais des «défenseurs libres», plus de «supporters» mais des supporteurs ( les hooligans devenant quant à eux de simples «voyous») et surtout, lors des matches de Coupe de France, plus de séances de penalties mais des «coups de pied de pénalité». Le premier qui s’amuse à parler du «coach» de l’équipe est immédiatement congédié (même toi, Jérôme Alonzo).

Tennis

Amis tennismen –joueurs de tennis, pardon-, préparez-vous: cette année, Roland-Garros sera français ou ne sera pas. Fini l’enchaînement slice- passing shot de Nadal validé au Hawk-Eye pour faire le break dans le cinquième set.

En 2014, Nadal effectuera un enchaînement «part (de gateau) -coup passant validé à l’œil de l’aigle pour faire le bris dans la cinquième manche». Pour les plus chanceux perdants ayant obtenu une carte sauvage leur permettant de participer à l’Ouvert de France voire, pour les meilleurs, aux Séries des Maîtres, il ne le reste plus qu’à travailler leurs as, leurs soulevés et leurs coups fracassants (si, si)… en évitant l’épaule du tennis (ou épicondylite), espérons-le. Tatiana Golovin, la France compte sur toi: Roland-Garros, c’est dans cent jours.

Boxe

Les JO de 2016 sont loin, mais mieux vaut préparer dès maintenant les commentateurs du noble art aux changements de terminologie qui les attendent. Exemple-type: « David Haye, accompagné de son entraîneur et de son partenaire d’entraînement, pénètre sur l’anneau. […] A la fin du deuxième rond, l’Anglais, provocateur (ou challengeur), n’est toujours pas parvenu à mettre hors de combat (osons le « HS ») son étranger malgré un enchaînement de piqûres, de directs et de coups remontants.» Le célèbre «ready to rumble» précédant les combats désormais proscrit, le speaker – l’orateur- aussi devra s’adapter à la nouvelle norme: «Prêêêêts à groooooonder….»

Golf

Ca y est! 102 ans après sa dernière apparition aux Jeux, le golf reviendra à Rio. L’occasion de voir Tigre Bois et les autres rois du balancé, collés de près par leurs chariots de supermarchés, les mains serrées sur l’accroche, taquiner la balle blanche collée au T.

Au fer, au conducteur ou au metteur, le but est simple: se rapprocher le plus vite possible du vert… en évitant le chenal et les soutes. Au programme: bogie, petit oiseau, voire trou-en-un. Sans compter la liste des trajectoires de balle, entièrement décrites dans la langue de Shakespeare. Oui, avec le golf, les croisés de la francisation vont rencontrer un adversaire tenace.

Bonus: Judo

Ou plutôt «Voie de la douceur». A moins que Patrick Montel ne soit parfaitement capable de lire les idéogrammes, France Télévisions va devoir engager un traducteur franco-japonais dès maintenant.

Car si dans les autres sports, l’influence de l’anglais était (plus ou moins) facilement traduisible, ici, on s’attaque à une sémantique beaucoup plus complexe. Et lorsque le pratiquant (judoka) français Teddy Riner, déjà six fois sekaisenshukenhojisha (champion du monde) et en lice pour un deuxième titre olympique consécutif, habillé de son vêtement d’entraînement ( judogi , et non pas kimono ), foulera le revêtement tassé du «lieu d’étude de la Voie» (dôjô) brésilien, les commentateurs de France Télévisions risquent d’avoir des suées en regardant leurs fiches.

Car Riner, spécialiste du fauchage dans l’intérieur des cuisses (uchi-mata ) se terminant généralement en point victorieux (ippon ) ou en il-y-a-technique (waza-ari), maîtrise également le fauchage intérieur (o-uchi-gari) ou la technique de la hanche balayée (harai-goshi)….parmi une foultitude de techniques.

Cela dit, que les équipes de France Télévisions se rassurent, tous les sports ne sont pas concernés par cette politique de francisation. Non, un petit sport bien de chez nous résiste encore tant bien que mal à l’envahisseur : l’escrime. En 2012, c’est bien «Assaut!» qui a résonné en français –langue officielle du CIO, de surcroît- dans le dôme d’escrime de Londres, retransmis dans les 204 pays participants… sans que personne n’y trouve à redire.

Thibault Prévost

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