Pourquoi les journalistes sportifs tutoient-ils les champions?

Patrick Montel interviewe Martin Fourcade à Sotchi, le 8 février 2014.

Patrick Montel interviewe Martin Fourcade à Sotchi, le 8 février 2014.

A Sotchi ou ailleurs, dans la profession, le tutoiement est de rigueur lorsqu’il s’agit de recueillir les confidences des sportifs. Bonne ou mauvaise habitude?

De manière surprenante, après 90 ans d’existence, la très sérieuse et très réputée Ecole supérieure de journalisme de Lille, l’ESJ, peut-être la meilleure en France, a décidé d’inscrire dans son cursus une licence pro de journalisme de sport , comme si cette catégorie de la profession était différente des autres et méritait d’être traitée «à part».

D’autant plus étonnant qu’en France, à l’opposé par exemple des quotidiens britanniques ou américains qui y consacrent des cahiers entiers, l’information sportive, L’Equipe étant une belle exception, a toujours été sous-traitée dans un pays qui, culturellement, a constamment regardé le sportif d’un peu haut. Le sport, quand il n’est pas carrément passé par pertes et profits, c’est toujours la rubrique dans laquelle il s’agit de «tailler» lorsque le chemin de fer se rétrécit. Et l’Internet n’a pas modifié cette tendance dans la mesure où les groupes de médias français, faute de moyens, envoient de moins en moins d’envoyés spéciaux sur le terrain sportif, devenu trop cher en raison des multiples déplacements.

Le journalisme sportif est-il différent des autres disciplines, politiques, économiques ou culturelles, dans la recherche d’information? Franchement, non, mais il se singularise au moins par une pratique sur laquelle l’ESJ Lille pourra s’interroger lors de ses cours: l’emploi caractérisé du tutoiement par ceux qui exercent cette activité.

Moins solennel ou plus authentique

Si les journalistes politiques, pour nombre d’entre eux, tutoient les hommes et les femmes politiques quand les micros sont éteints et les conférences de presse terminées, ils ne se permettront jamais d’être aussi familiers dans la pratique publique de leur métier. Or, ce n’est pas le cas dans le journalisme sportif, peut-être moins solennel ou au moins plus authentique.

Quand Didier Deschamps et Philippe Saint-André sont interrogés lors de conférences de presse officielles, les journalistes emploient presque constamment le tutoiement, même s’ils connaissent de loin (ou pas du tout) celui qu’ils se permettent ainsi d’interpeller:

«Didier, tu gardes ta confiance à Patrice Evra, pourquoi t’entêtes-tu?»

Aucun journaliste politique n’oserait demander à François Hollande:

«François, tu gardes ta confiance à Jean-Marc Ayrault, pourquoi t’entêtes-tu?»

Comme tous ses collègues de presse sportive, l’auteur de ces lignes a toujours pratiqué ce tutoiement culturel en vouvoyant lorsqu’il s’agissait de retranscrire une interview, le «vous» remplaçant alors le «tu» comme par magie dans le texte. Selon le principe que l’utilisation du «tu» à l'écrit implique une sensation d'intimité qui correspond rarement à la réalité. Autrement dit, utiliser le «tu» pour l'interview orale (ce «tu» d'usage n'induisant qu'une intimité fort réduite) pour le transcrire en «vous» par écrit pour ne pas abuser le lecteur sur l'intimité réelle des relations avec l'interviewé…

Des interlocuteurs connus jeunes

Bonne ou mauvaise pratique? Connivence malvenue de laquelle découlerait une incapacité à bien «juger»?

C’est une question que l’on peut se poser en voyant tous les jours à Sotchi Patrick Montel, de France Télévisions, tutoyer les biathlètes en les embrassant presque comme du bon pain alors qu’il n’a pas une grande intimité avec eux puisqu’il ne les suit pas à l’année en compétition.

Il est tancé durement pour cette manière de faire, mais après tout, il n’est pas plus critiquable que ses confrères, de presse écrite, de radio ou de télévision, qui usent, par exemple, de la même familiarité avec les sportifs sur Twitter en leur envoyant des messages d’encouragement comme des supporters, avec le tutoiement en guise de langue de proximité. Un peu comme si un journaliste politique interpellait François Hollande sur le même réseau social en le saluant d’un «Super, c’est trop bon, t’es trop fort!» ou d’un «Bravo François, j’ai toujours cru en toi».

Alors, comment expliquer cette familiarité du journaliste sportif et cet emploi du tutoiement dans des occasions très officielles? «Il est rare qu'un journaliste politique ait connu ses interlocuteurs alors qu'ils n'avaient que 15 ans, souligne Philippe Bouin, journaliste à L’Equipe pendant une trentaine d’années, comme premier élément d’explication. C'est fréquent dans le sport. Quand un journaliste de 40 ans interroge un gamin ou une gamine de 14 ans, il a du mal à le (la) vouvoyer. Dix ans plus tard, si le gamin ou la gamine est devenu champion ou championne, le tutoiement reste.»

En ajoutant, sur une note personnelle:

«J'ai toujours eu dans mon boulot la perception du "non sérieux" du sport. Vouvoyer solennellement un sportif m'aurait paru presque incongru. Le sport, qu'on le veuille ou non, quel que soit l'argent en jeu, c'est un peu le prolongement de la cour de récréation, pas celui des antichambres du pouvoir.»

«Le sport est une activité "déboutonnée"»

Alan Page, journaliste venu de Grande-Bretagne mais suffisamment bilingue pour avoir écrit en français pendant des années dans les pages sportives du Figaro et du Monde, est bien placé pour juger de cet exotisme du «tu» et du «vous». Elevé dans le pays du «you» qui vaut pour tout le monde, il avoue n'avoir jamais pu, en cinquante ans de vie passée en France, maîtriser l'usage du «tu» et du «vous», élément de langage qui lui est, pour le coup, totalement étranger et l'irrite au plus haut point. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une opinion en tant qu’observateur, qui rejoint celle de Philippe Bouin:

«Le sport est une activité "déboutonnée". Pourquoi donc dans ce contexte adopter un style d'adresse formaliste, chemise/cravate? Le journalisme sportif, pour moi, s'apparentait à une vie d'étudiant attardé, une vie ou les gens du métier s'accrochaient à leurs jeunesses respectives avec une conviction impressionnante.»

Et de s’amuser des habitudes existantes:

«Certains portaient autour du cou des photos d'identité anciennes, offrant un décalage extrêmement incongru entre l'image et leurs gueules réelles. La télé étant un monde ou le sourire de façade et le dynamisme presque névrotique font partie intégrante du comportement, le tutoiement est également de mise. Jeunesse triomphante!»

«Le tutoiement dans les conférences de presse sert d’une part à souligner un lien existant de proximité ou de complicité entre le journaliste et le "sujet", et d’autre part à se démarquer des autres confrères que l’on va considérer comme de deuxième plan, ceux qui ne pourraient pas se permettre ça, estime Guy Barbier, journaliste ayant fait sa carrière, entre autres, au Parisien, à Tennis Magazine et à Golf Magazine depuis le début des années 80. Le journaliste fait partie du cercle intime, il l’affirme. Le tutoiement à la télé, c’est la même chose, mais puissance 10. Autrement dit: vous devant votre télé, sur votre canapé, vous n’êtes que spectateurs. Nous journalistes et "amis", nous sommes acteurs. Les champions et nous, c’est en quelque sorte un peu pareil. Et ça peut impressionner.»

Il pense aussi qu’à l’heure où le journaliste a perdu beaucoup de son ancienne aura magique, «il reste ce genre d’artifice pour continuer de faire croire qu’il demeure une courroie indispensable, de par la complicité amicale qu’il entretient avec l’athlète.»

Des champions de plus en plus sollicités

De manière intéressante, Guy Barbier note enfin que la parole du champion n’était pas autant sollicitée avant, voire presque jamais. Et c’est vrai que lorsque l’on reprend notamment la collection de L’Equipe en compulsant les anciens numéros, les déclarations de sportifs sont extrêmement rares, l’emploi des guillemets étant finalement très exceptionnel, alors qu’aujourd’hui, les champions s’épanchent parfois sur une pleine page –pratique journalistique absolument inexistante il y a plus de vingt ans.

«La restitution journalistique –description, narration, analyse, entre autres…– tend à disparaître, évalue-t-il. Il faut vite passer au style direct. En fait, c’est une démission journalistique.» Philippe Bouin est sur la même longueur d’ondes en déplorant l’effacement d’articles dans lesquels «on dépasse un peu l'individu et ses soubresauts pour dégager certains courants, certaines évolutions, certaines logiques.»

A force de faire parler les sportifs à tort et à travers, le journalisme sportif se serait dilué dans une mer de déclarations. En fait, moins de «tu» et même moins de «vous» ne nuirait peut-être pas au métier. Voilà de quoi nourrir les programmes de l’ESJ…

Yannick Cochennec

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