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Denver, la seule ville qui a dit non à ses Jeux

Yannick Cochennec, mis à jour le 15.02.2014 à 16 h 42

La capitale du Colorado, qui a brièvement exprimé son intérêt pour les JO de 2022, aurait dû accueillir ceux de 1976, que le CIO lui avait attribués six ans plus tôt. Mais la population locale se rebella et les Jeux eurent finalement lieu à Innsbruck. Du jamais vu.

Denver sous la neige, le 22 décembre 2011. REUTERS/Evan Semon.

Denver sous la neige, le 22 décembre 2011. REUTERS/Evan Semon.

Début février, deux sondages faisaient état de l'hostilité d'une majorité de Norvégiens à l'organisation des JO d'hiver 2022 à Oslo, pour lesquels la capitale nordique fait partie des cinq villes candidates. Lorsqu’une ville se porte candidate, le Comité international olympique (CIO) n’oublie jamais de jeter un œil sur ces sondages soutenant, ou pas, le projet sur le plan local.

Ces enquêtes d’opinion publique sont désormais un élément constitutif du dossier de candidature. Elles apparaissent déjà, par exemple, en filigrane dans le cas où Paris déciderait de se lancer dans l’aventure des Jeux de 2024: deux tiers des Français seraient ainsi favorables à une telle idée.

Le CIO, qui n’est certainement pas l’organisme le plus transparent du monde sur le plan de la démocratie, a appris, il est vrai, à se méfier du peuple et de ses ruades. Au fond, même s’il s’agit néanmoins de petits camouflets pour son amour propre, préfère-t-il qu’une ville lui dise clairement non avant, comme ce fut le cas récemment lors de référendums organisés à Munich et Davos-Saint-Moritz, dont les populations se sont majoritairement opposées à des projets de candidatures pour les Jeux de 2022, plutôt qu’après, comme Denver voilà plus de 40 ans. Denver, seule ville dans l’histoire ayant refusé les Jeux olympiques après les avoir obtenus!

En effet, le 12 mai 1970, à Amsterdam, la capitale du Colorado avait été désignée le plus normalement du monde pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver de 1976. Alors que Montréal avait hérité le même jour des Jeux d’été aux dépens de Moscou, elle avait elle dominé difficilement la localité de Sion, en Suisse, par 39 voix contre 30. Vancouver, au Canada, et Tampere, en Finlande, avaient été préalablement éliminées de cette course aux Jeux d’hiver.

Prévus du 20 au 29 février 1976, ces Jeux de Denver s’annonçaient bien sur le papier. Dans le dossier de candidature, il était indiqué que 80% des installations existaient déjà. Ce qui restait à construire le serait sur la base de fonds publics et privés auxquels serait ajouté de l’argent collecté lors des fêtes du centenaire de la création du Colorado, en 1876, et surtout de celles du bicentenaire de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis.

Casse-tête logistique et financier

Un joli scénario qui s’est fracassé sur une réalité économique et sur la volonté d’un homme politique âgé alors de 36 ans, Richard Lamm.

Le projet s’est d’abord fissuré sur le double constat qu’il allait être impossible d’organiser les compétitions de ski alpin et de ski nordique sur les lieux où elles avaient été prévues. A Mount Sniktau, les épreuves de ski alpin étaient devenues problématiques. La pente n’était tout simplement pas adaptée à ce genre de compétition en raison de son manteau neigeux souvent incertain (de fausses photos avaient été produites dans le dossier de candidature afin de balayer cet argument). Il fut donc décidé de les transférer à Vail, jeune station du Colorado.

A Evergreen, les compétitions nordiques posaient une vraie difficulté car elles traversaient des propriétés privées dont les habitants n’avaient pas été prévenus d’une telle invasion. Protestations furieuses et exit les fondeurs vers Steamboat Springs.

Et soudain, casse-tête logistique en raison de l’éloignement de ces nouveaux sites par rapport à Denver (entre 200 et 300 kilomètres), suivi bientôt d'un maelström financier. En effet, Richard Lamm n’allait pas tarder à s’intéresser de près à la chaotique mise sur pied de ces Jeux de Denver.

Sa découverte: ces Jeux, budgétés 15 millions de dollars, avaient été sous-évalués. En fait, il faudrait un total de 35 millions de dollars pour payer la note finale que le comité d’organisation comptait bien imputer au contribuable.

Le jour de la réélection de Nixon

A partir de cette révélation, plus question pour Richard Lamm de lâcher le morceau: il allait forcer l’état du Colorado à demander à ses électeurs, le 7 novembre 1972, jour de l'élection présidentielle américaine, de se prononcer également sur la question de savoir s’ils étaient d’accord pour mettre la main au portefeuille afin de régler l’addition subitement salée de ces Jeux de Denver.

Alors que Richard Nixon fut réélu président ce jour-là dans un fauteuil aux dépens du démocrate Georges McGovern, six habitants du Colorado sur dix dirent clairement non à ces Jeux portés pourtant par un ami de Nixon, le gouverneur du Colorado John Love. Et la semaine suivante, après avoir noté que la tragédie des Jeux de Munich deux mois plus tôt avait pu influer sur ce vote négatif, le CIO, vexé, retira les Jeux à Denver, comme le prévoit l’article 36 de la charte olympique:

«En cas de non-respect de la Charte olympique ou d’autres réglementations ou instructions du CIO, ou en cas de violation des obligations contractées par le CNO [Comité national olympique, ndlr], le COJO [Comité d’organisation des Jeux olympiques, ndlr] ou la ville hôte, le CIO est en droit de retirer, en tout temps et avec effet immédiat, l’organisation des Jeux olympiques à la ville hôte, au COJO et au CNO, sans préjudice de la réparation de tout dommage ainsi causé au CIO. Dans ce cas, le CNO, le COJO, la ville hôte, le pays hôte et toutes leurs autorités gouvernementales ou autres autorités, ou toute autre partie, que ce soit au niveau communal, local, étatique, provincial, ou autre niveau régional ou national, n’auront envers le CIO aucun droit à une quelconque forme d’indemnisation.»

A la hâte, à seulement trois ans des Jeux de 1976, le CIO fit son choix définitif le 3 février 1973 entre quatre villes qui s’étaient portées candidates à la dernière minute: Innsbruck, Chamonix, Tampere et Lake Placid. Avec l’originalité de Tampere qui n’avait aucune installation à proposer pour le ski alpin et le bobsleigh!

«Des stations bien équipées»

Comme prévu, Innsbruck, qui avait accueilli les Jeux d’hiver en 1964, se révéla le choix de l’évidence dans la mesure où il n’y aurait qu’un nouveau village olympique à construire, toutes les autres structures existant déjà. Lord Killanin, président du CIO, fit cette drôle de déclaration ce 3 février 1973:

«Les Jeux d’hiver de 1976 seront surveillés de très près. Une commercialisation agressive compromettrait leur avenir.»

Son vice-président, l’Allemand Willi Daume, afficha la même fermeté:

«Le vote de Denver a confirmé ma conviction que les Jeux d’hiver doivent être disputés dans des stations bien équipées et non dans des grandes villes qui ne peuvent édifier la plupart des installations qu’en y consacrant des fonds importants.»

Quarante ans plus tard, à la vue de Sotchi et de ses dépenses somptuaires, toutes ces déclarations prêtent évidemment à sourire… Pour la petite histoire, Richard Lamm a hérité quant à lui du poste de gouverneur du Colorado de 1975 à 1987. Et Denver n’a toujours pas renoncé à l’idée de devenir un jour ville olympique, même si elle sait que le CIO la regardera toujours de travers…

Yannick Cochennec

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Journaliste
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