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Vingt ans après, ce que l'affaire Kerrigan-Harding nous dit du sport féminin d'aujourd'hui

Amanda Hess, mis à jour le 20.02.2014 à 15 h 30

La patineuse américaine qui complota l'agression de sa principale rivale en janvier 1994 pensait qu'une médaille d'or la rendrait riche. Elle avait tort.

Nancy Kerrigan et Tonya Harding lors d'un entraînement pendant les JO de Lillehammer, en février 1994. REUTERS/Gary Hershorn.

Nancy Kerrigan et Tonya Harding lors d'un entraînement pendant les JO de Lillehammer, en février 1994. REUTERS/Gary Hershorn.

«Le patin, pour Tonya, c’est le moyen de sortir du ruisseau.» C’est ce que l’entraîneuse de patinage artistique Diane Rawlinson disait de la star naissante Tonya Harding, adolescente qu’elle avait arrachée à un foyer en décomposition à Portland, dans l’Oregon, et propulsée sur la glace au milieu des années 1980. «Elle habite dans une maison de location atroce. Personne ne s’occupe d’elle. Elle n’a aucun repère. Tonya n’aurait rien dans la vie si elle n’avait pas le patin.»

Nul n’ignore ce qui est advenu ensuite. Le mari de Tonya Harding, Jeff Gillooly, a violemment tenté d’évincer Nancy Kerrigan lors d’un entraînement avant les championnats américains de patinage artistique de 1994 qui devaient déterminer les représentantes américaines aux Jeux olympiques d’hiver de la même année. Nancy Kerrigan guérit et remporta la médaille d’argent, avant de devenir la reine de défilés Disney, d’émissions et de jeux télévisés et d'événements caritatifs.

Tonya Harding, elle, planta ses Jeux olympiques, plaida coupable de l’accusation de complot pour éviter les poursuites et se vit interdire de compétition à vie. Elle s’orienta vers les films d'exploitationla boxe entre célébrités et les aménagements paysagers. Elle ne s’en est jamais vraiment sortie.

Vingt ans après l’agression de Nancy Kerrigan, le documentaire d’ESPN The Price of Gold (diffusé aux États-Unis à la mi-janvier) modifie quelque peu, pour la rendre un peu plus complexe, la légende de la patineuse américaine triomphant de l’adversité face à celle qui toucha le fond après avoir honteusement agressé sa plus grande rivale.

Comme le montre très clairement le documentaire de Nanette Burstein, l’affaire Kerrigan-Harding s’inscrit dans un paysage commercial où le potentiel économique tient autant à l’apparence qu’à la performance athlétique des protagonistes. Au début des années 1990, Nancy Kerrigan et Tonya Harding étaient des concurrentes de même niveau dans le domaine du patinage artistique, mais en termes de monétisation de leurs talents, Nancy Kerrigan avait quelques patinoires d’avance.

Beauté hiératique et sophistiquée

Si toutes les deux étaient issues d’un milieu ouvrier, Nancy Kerrigan avait la chance d’arborer une beauté hiératique et sophistiquée attirant les sponsors et l’attention de Hollywood. «Nancy avait l’air d’être riche», explique John Powers, journaliste du Boston Globe, dans le documentaire. Alors que Tonya, explique Connie Chung, était «la fille aux cheveux blonds frisottés qui vivait dans les mauvais quartiers». Et le style de leurs performances ne faisait que creuser ce fossé: pendant que Tonya accomplissait des prouesses techniques, Nancy, elle, dansait.

Le visage de Nancy Kerrigan ne tarda pas à devenir aussi célèbre que ses exploits sur la glace. Elle fut sollicitée pour des publicités dès le début de sa carrière, tourna des spots pour Campbell, L’Oréal et Reebok; en 1992, elle joua dans une émission de Noël à la télévision.

Mais même lorsque Tonya Harding fut la première Américaine à réussir un triple axel en compétition en 1991, personne ne lui demanda de vendre quoi que ce soit. «C’était une excellente patineuse. J’étais une excellente patineuse. Mais elle était traitée comme une vraie reine», s’indigne Tonya Harding dans le documentaire. «C’était une princesse, et moi un tas de merde.»

Dans un passage du film, elle évoque un costume rose vif qu’elle avait porté pour une compétition et qu’elle avait cousu elle-même. «Il était vraiment joli!», s’exclame-t-elle. Mais «un des juges est venu me voir après et m’a dit "Si tu remets un truc pareil pour un championnat américain, tu n’en feras plus jamais."» Harding rétorqua qu’à moins que les juges ne soient prêts à lui donner 5.000 dollars pour s’acheter un costume de créateur, ils pouvaient «aller se faire voir!». Pendant ce temps, comme le raconte Sarah Marshall dans l'édition de janvier du magazine The Believer, Nancy Kerrigan se faisait offrir ses costumes par la créatrice Vera Wang.

«Ces petits dollars dans ma tête»

Alors que la compétition faisait rage avant les Jeux plympiques de 1994, Tonya Harding mit tous ses espoirs sportifs et financiers dans la médaille d’or. Elle se disait que si elle la décrochait, «quelqu’un finirait bien par lui demander de faire de la publicité pour quelque chose», comme le dit Connie Chung, qui couvrit le scandale pour CBS.

Si Nancy Kerrigan pouvait tirer profit de sa personnalité et de son apparence sans même avoir remporté la médaille d’or (elle gagna le bronze en 1992 et l’argent en 1994), il fallait à Tonya Harding vaincre toutes les autres concurrentes, à n’importe quel prix, pour pouvoir récolter le moindre bénéfice de ses talents de patineuse. Alors même que les enquêteurs fédéraux se concentraient sur elle après l’agression contre Kerrigan, elle confia aux journalistes, lors d’une conférence de presse pré-JO, que son esprit était dévoré par «ces petits dollars dans [sa] tête».

Sa lamentable performance à Lillehammer, ponctuée par un faux départ à cause d’un lacet cassé, marqua la fin d’une carrière qui ne lui rapporta jamais rien. Et pendant ce temps, le scandale qui planait au-dessus des Jeux attirait une audience digne du Super Bowl et éveillait l’intérêt du public pour le patinage artistique comme jamais auparavant. Tout le monde gagna de l’argent. Sauf Tonya Harding.

Mais que se serait-il passé si Tonya avait gagné? Peut-être avait-elle fait un mauvais calcul. Même si elle était parvenue à neutraliser Nancy Kerrigan aux Jeux olympiques et à remporter la médaille d’or, il est peu probable qu’elle eût hérité de toutes les retombées publicitaires de sa rivale. Elle n’aurait peut-être plus été considérée comme «un tas de merde», mais elle n’aurait jamais été la reine.

Être la meilleure ne suffit pas

Les chiffres montrent que pour les sportives, être la meilleure ne suffit pas. L’année dernière, Maria Sharapova a gagné presque deux fois plus de recettes publicitaires que Serena Williams –23 millions de dollars contre 12 millions– alors que Serena Williams a engrangé deux fois plus de points dans les compétitions en simple et a battu Sharapova quatorze fois de suite. Douze millions restent certes une somme rondelette –et Sharapova est également une excellente joueuse– mais le fait est que Williams doit travailler plus dur pour au final gagner moins d’argent.

«Vous auriez bien du mal à trouver un sportif masculin populaire qui n’ait pas aussi une présence physique et du sex appeal», a confié Kevin Adler, fondateur d’ Engage Marketing, à Women’s Wear Daily l'année dernière dans un article sur la fragilité du potentiel commercial des femmes dans le sport. «Mais cela vient après la victoire pour les hommes, alors que pour les athlètes femmes, le physique est ce qu’il y a de plus important.»

Et pour les femmes, avoir le «bon physique» signifie paraître suffisamment féminine pour neutraliser les connotations masculines du sport en revêtant des costumes qui en mettent plein la vue ou en prenant des poses à la Playboy. Comme l’a observé ma collègue Hanna Rosin pendant les Jeux olympiques de 2010, le potentiel commercial des sportives continue de dépendre de leur capacité à correspondre soit à un idéal de princesse de glace virginale, soit à celui d’une lapine sexy skiant en bikini.

En janvier, l’Association américaine de patinage artistique a fait un geste rare en nommant Ashley Wagner, patineuse de 22 ans, dans l’équipe olympique malgré son échec à s’imposer dans le trio de tête aux championnats nationaux de patinage artistique, qui font traditionnellement office de présélections officieuses pour les Jeux. Cette décision de donner un coup de pouce à Ashley Wagner est-elle un choix calculé, basé sur ses performances de patineuse? Ou a-t-elle été influencée par le fait que l’Association de patinage artistique –et NBC– a déjà commencé à faire de la blonde et souple Wagner son chouchou médiatique? Dans le domaine du sport féminin, pas moyen de le savoir.

Amanda Hess

Traduit par Bérengère Viennot

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