JO Sotchi 2014Sports

Pourquoi les skieurs de fond s'écroulent sur la ligne d'arrivée?

Justin Peters, mis à jour le 15.02.2014 à 8 h 51

Parce qu'ils sont le croisement d'un loup et d'un guépard...

Le Suédois Marcus Hellner et le Norvégien Martin Johnsrud Sundby après l'arrivée du skiathlon des JO de Sotchi à Rusa Khutor le 9 février 2014, REUTERS/Stefan Wermuth

Le Suédois Marcus Hellner et le Norvégien Martin Johnsrud Sundby après l'arrivée du skiathlon des JO de Sotchi à Rusa Khutor le 9 février 2014, REUTERS/Stefan Wermuth

Sotchi, dimanche 9 février. Fin de l'épreuve masculine de skiathlon (ski de fond). Les concurrents s'écroulent aussitôt, vaincus par l'épuisement. C’est un classique du ski de fond: une fois la course terminée, l'athlète s'étale de tout son long, visiblement incapable de bouger d'un pouce.

Or ce phénomène ne s'observe par dans le patinage de vitesse, au hockey ou dans la danse sur glace. Pourquoi?

Physiquement parlant, le ski de fond est l'un des sports les plus ardus au monde. Contrairement à leurs collègues alpins, les skieurs de fond ne sont pas franchement aidés par la gravité. Contrairement au patinage artistique, le ski de fond ne requiert ni costumes, ni chorégraphie.

Et contrairement aux coureurs, qui font avant tout fonctionner leurs membres inférieurs, les skieurs de fond utilisent l'ensemble de leurs principaux groupes musculaires pour avancer sur des surfaces planes et inclinées, avec très peu d'occasions de glisse. Et pendant ce temps, les spectateurs du monde entier bâillent et changent de chaîne. A leur place, vous vous effondreriez, vous aussi - mais trente secondes après le départ.

Pas dangereux en soi

L'effondrement d'après-course s'observe dans d'autres sports d'endurance. Regardez cet enregistrement vidéo d'une course de fond universitaire à partir de 8'30''  pour comprendre de quoi il s'agit - et pour découvrir pourquoi il est important de rester vigilant lorsqu'on se tient non loin d'une ligne d'arrivée de course de fond.

Selon «L'effondrement chez l'athlète d'endurance» (un article de recherche particulièrement instructif paru en 2004 dans la revue Sports Science Exchange) l'effondrement d'après-course n'est pas un phénomène dangereux à condition que l'athlète reste conscient, avec un rythme cardiaque, une tension artérielle, une respiration et un état mental normaux.

L'effondrement d'un athlète d'endurance en pleine course peut en revanche trahir un problème de santé plus sérieux. Ce fut le cas de Torin Tucker, étudiant de Dartmouth âgé de vingt ans: il est mort en pleine course au début du mois de février; une malformation cardiaque non diagnostiquée était visiblement en cause.

Les grands noms du ski de fond - et du sport d'endurance en général - ont tous la chance de bénéficier d'une forte VO2max («consommation maximale d'oxygène»). Cela signifie que leur organisme parvient à transporter l'oxygène des poumons vers les muscles via le système sanguin avec une extraordinaire efficacité. C'est cette bonne capacité aérobique qui donne aux skieurs l'endurance nécessaire pour finir leurs courses.

Endurance et sprint

Pour autant il ne suffit pas d'être doté d'une forte VO2max pour gagner une course. Les skieurs de fond doivent également être capables de sprinter. Or cet exercice se fait entièrement en anaérobie: le sprinter puise alors dans les réserves d'énergies qui sont emmagasinées dans ses muscles.

Ces décharges de puissance ne durent que de courts instants. Elles sont suivies d'une période de récupération qui passe généralement par de fortes inspirations, porteuses d'un oxygène réparateur qui vient à nouveau arroser l'ensemble de l'organisme. Utiliser l'énergie en anaérobie revient à tirer une chasse d'eau: toute l'eau de la cuvette s'échappe dans les canalisations, et il faut attendre quelque temps pour qu'elle se remplisse à nouveau.

Deux systèmes d'énergie

Interrogé par email, le Dr Dan Heil, un physiologiste spécialiste de l'exercice physique de l'Université d'Etat du Montana, résume les choses en ces termes: les skieurs de fond olympiques sont des hybrides contre nature; le croisement d'un loup et d'un guépard:

«Les skieurs de fond d'aujourd'hui ont besoin d'une forte capacité aérobique pour être capables de pourchasser la victoire (comme le fait un loup qui suit sa proie), mais ils ont également besoin d'une forte capacité anaérobique pour sprinter pendant la course et remporter la victoire (à la manière d'un guépard fondant sur sa victime). La conséquence d'une utilisation aussi complète de ces deux systèmes d'énergie? Une incapacité passagère à tenir debout sur ses skis».  

Reste à savoir pourquoi. Au moment où un skieur de fond approche de la fin de la course, il utilise des décharges anaérobiques pour se rapprocher du but, avec de moins en moins de temps de récupération entre chaque sprint. Selon le Dr Heil, qui a étudié ces sportifs, «les efforts en anaérobie répétés provoquent une accumulation rapide de sous-produits acides dans les muscles. Conséquence: les muscles ne se contractent plus correctement. Tout ceci se traduit par une perte de coordination lors du dernier sprint. Et par une incapacité à tenir debout sur des skis étroits pendant la descente finale.»

Souffrance

Imaginez que vous êtes un skieur de fond et que vous approchez de la ligne d'arrivée. La skieuse américaine Kikkan Randall raconte ce moment en ces termes:

«Physiquement, on est poussé dans ses derniers retranchements; à chaque moment, il faut se convaincre de tenir quelques secondes de plus».

Voilà plusieurs minutes que vous sprintez de façon intermittente, et votre corps manque cruellement d'oxygène. L'accumulation d'acide transforme vos bras et vos jambes en coton.

«En bref, écrit le Dr Heil, vous associez le besoin irrépressible d'inspirer autant d'air que possible à des muscles qui ne répondent plus normalement face à l'accumulation d'acide, sans oublier un système nerveux central qui ne vous permet plus de tenir debout et de glisser droit. Vous  obtenez alors des skieurs qui tombent comme des pierres à l'arrivée. Ils ne peuvent simplement plus tenir debout et ils ont besoin de récupérer».

Une fois remis, ils passent à la course suivante - et c’est reparti pour le cycle souffrances-effondrements. 

Justin Peters

Traduit par Jean-Clément Nau

Justin Peters
Justin Peters (28 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte