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Pourquoi les patineurs artistiques adorent «La Liste de Schindler»

Justin Peters, mis à jour le 12.02.2014 à 16 h 39

La Russe Julia Lipnitskaia lors du programme libre féminin au Grand Prix ISU de patinage artistique à Fukuoka au Japon le 7 décembre 2013, REUTERS/Issei Kato

La Russe Julia Lipnitskaia lors du programme libre féminin au Grand Prix ISU de patinage artistique à Fukuoka au Japon le 7 décembre 2013, REUTERS/Issei Kato

La star du patinage artistique par équipe du samedi 8 février a sans conteste été Julia Lipnitskaia, une jeune Russe qui a électrisé la foule avec son programme court. «La minuscule patineuse artistique russe de 15 ans s'est positionnée pour devenir la coqueluche des Jeux de Sotchi», a écrit Kevin Kaduk sur le blog olympique de Yahoo. «La performance de patinage artistique de cette adolescente russe surdouée était carrément incroyable», beuglait le titre d'un article de BuzzFeed qui félicitait Lipnitskaia pour un «programme magnifique et presque parfait qui nous a laissés sans voix».

Le commentateur de NBC Johnny Weir a qualifié Lipnitskaia de «mélange fou entre Sasha Cohen et Tara Lipinski [NDT: patineuse américaine médaillée d'or à Nagano en 1998 à l'âge de 15 ans]», une comparaison quelque peu énigmatique. Et Tara Lipinski elle-même, également commentatrice sur NBC, a dit que Julia Lipnitskaia avait une grande chance de médaille.

J'ai hâte de voir ce que Johnny Weir et Tara Lipinski diront de Julia Lipnitskaia une fois que l'épreuve féminine individuelle aura commencé. Selon le New York Times, le «morceau caractéristique» de l'adolescente russe, celui qu'elle utilisera sans doute lors de son programme long olympique, est une chanson de John Williams tiré de la bande originale du film de Steven Spielberg de 1993 sur l'Holocauste, La Liste de Schindler.

Et ce n'est pas tout. Julia Lipnitskaia incarne dans son programme la fameuse «fille au manteau rouge», une jeune juive polonaise tuée par des soldats nazis.

Je pense parler au nom de nous tous en disant:

«Enfin, quelqu'un a adapté la scène la plus triste d'un film sur l'Holocauste pour en faire un programme de patinage artistique.»

Non? Je suis le seul? Personne d'autre?

Au cas où vous n'auriez pas vu La Liste de Schindler depuis longtemps, le film raconte l'histoire d'un industriel allemand qui sauve des juifs d'une mort presque certaine aux mains des nazis en les employant dans ses usines. La «fille au manteau rouge», qui est en couleur alors que le film est en noir et blanc, est d'abord aperçue lors de la liquidation violente des juifs du ghetto de Cracovie. Plus tard, Oskar Schindler trouve le corps inerte de la fille et, rongé par la culpabilité et le remords, décide d'agir.

Voilà la première apparition de la fille dans le film:

Et voilà le programme «manteau rouge» de Julia Lipnitskaia effectué lors des championnats d'Europe  de patinage artistique en 2014:

Etonnamment, il y a une longue tradition de patineurs artistiques de haut niveau ayant intégré des éléments de La Liste de Schindler dans leurs programmes. De Katarina Witt à Irina Slutskaya en passant par Johnny Weir lui-même, beaucoup de grands patineurs ont effectué des programmes utilisant la musique de La Liste de Schindler.

Ces programmes ne sont pas toujours bien accueillis. Comme on peut le lire sur un récent billet du blog de patinage artistique Morozombie, il serait peut-être bon de «se méfier des tentatives de représentation des horreurs de l'Holocauste et de la souffrance du peuple juif sur la glace».

Et pourtant, les patineurs continuent de patiner au son de La Liste de Schindler. Pourquoi quelque chose qui paraît si vulgaire semble être la meilleure idée de l'histoire aux yeux de la communauté du patinage artistique? Où est l'erreur?

Le patinage artistique ne récompense pas la subtilité. Les jeunes femmes se badigeonnent de maquillage, font le plein de paillettes et arborent d'énormes sourires pour s'attirer de bonnes notes de la part des juges. Leurs sélections musicales ne sont pas non plus des odes à la retenue.

Comme le souligne ce billet sur Morozombie, une musique de La Liste de Schindler représente «une opportunité pratique de s'habiller avec des couleurs sombres, d'utiliser différents stratagèmes dramatiques surfaits et de faire des têtes un peu trop mélodramatiques et agonisantes». Quand les patineurs jouent la tristesse, ils vont dans le très triste.

Bien sûr, l'utilisation par Spielberg de la fille au manteau rouge a elle-même été critiquée pour sa mièvrerie, un des «tropes excessivement sentimentaux» du film dans les mots d'Entertainment Weekly. La Liste de Schindler sur glace a donc un sens, d'une certaine manière. C'est le mariage d'un sport qui requiert de l'hyper-émotion avec un film qui en fournit plus que n'importe quel autre dans l'histoire moderne.

Au final, tout dépend de l'exécution. Le programme «liste de Schindler» de Julia Lipnitskaia, chorégraphié par l'ancien médaillé olympique Ilia Averbukh qui est lui-même un juif russe, est mieux que la plupart des autres.

Le blog Morozombie soulignait que «quand elle patine en incarnant la fille au manteau rouge de La Liste de Schindler, les failles de mademoiselle Lipnitskaia deviennent des vertus qui fonctionnent tout simplement», tandis qu'USA Today a qualifié le programme de Julia Lipnitskaia de «spectaculaire mais respectueux». La patineuse russe de 15 ans est si belle et si gracieuse sur la glace qu'elle finit par transcender une substance qu'elle n'a probablement même pas le droit d'utiliser à la base.

Justin Peters

Traduit par Grégoire Fleurot

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