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L'histoire tragique du patinage masculin frappé par le sida

Yannick Cochennec, mis à jour le 14.02.2014 à 12 h 19

Les deux champions olympiques de patinage artistique des années 1970 sont morts du sida à une époque où la maladie ravageait la communauté homosexuelle. Il n’est pas inutile de s’en souvenir à l’occasion des Jeux de Sotchi de Vladimir Poutine.

Ondrej Nepela. German Federal Archives, via Wikimedia Commons.

Ondrej Nepela. German Federal Archives, via Wikimedia Commons.

Le kiss and cry, cette zone où les patineurs affichent des sourires élastiques, envoient des baisers et agitent leurs mains en attendant leurs notes, et cela même s’ils sont tombés deux ou trois fois, résume, en quelque sorte, le monde des apparences d’un sport où, à la surface de la glace, apparaît parfois une vraie noirceur.

La chute fait partie de l’ordinaire de l’existence de ces athlètes dont on ne mesure peut-être pas assez l’endurance physique et les efforts considérables, à rebours du ridicule des situations dans lesquelles ils peuvent se retrouver les quatre fers en l’air. Tomber, se relever sans rien laisser paraître, inlassable routine pour des champions plus courageux que ne le laisse entrevoir leur discipline caricaturée pour son decorum désuet, ses jurys magouillés et les scandales qui ont émaillé son histoire.

Parmi ceux-ci, il y a eu, bien sûr, l’attaque commanditée par Tonya Harding pour mettre hors d’état de nuire sa rivale Nancy Kerrigan lors des sélections américaines à Detroit avant les Jeux de 1994 et, naturellement, le pitoyable spectacle des Jeux de Salt Lake City en 2002, quand une juge française avait «monnayé» ses votes en accord avec son président de fédération, Didier Gailhaguet.

Une affaire sérieuse, et parfois triste

Le patinage artistique est une affaire sérieuse, et parfois triste. En ces Jeux olympiques de Sotchi où l’homosexualité s’est invitée comme un sujet dans un pays où elle est sévèrement réprimée, il n’est pas inutile de revenir sur le destin de deux patineurs morts, en quelque sorte, parce qu’ils étaient homosexuels à une époque où le sida ravageait les rangs de la communauté gay à travers le monde, en raison de l’ignorance et de la méconnaissance de cette pandémie identifiée seulement en 1983.

Le Tchécoslovaque Ondrej Nepela et le Britannique John Curry n’étaient pas n’importe quels patineurs. L’un et l’autre ont été champions olympiques en individuel, respectivement à Sapporo en 1972 et à Innsbruck en 1976.

Le premier, également triple champion du monde en 1971, 1972 et 1973, est mort le 2 février 1989 à l’âge de 38 ans à Mannheim, en Allemagne, où il entraînait Claudia Leistner, couronnée championne d’Europe quelques jours avant son décès. Le second, champion du monde en 1976 et âgé de 44 ans, s’est éteint il y a vingt ans, le 15 avril 1994, à Stratford-upon-Avon, en Angleterre. Victime de complications respiratoires pour l’un, d’une crise cardiaque pour l’autre, conséquences du sida qui les rongeait depuis quelques années.

Entre ces deux destins brisés, le Canadien Rob McCall, médaillé de bronze en danse sur glace avec Tracy Wilson aux Jeux de Calgary en 1988, disparut lui aussi des suites du sida le 15 novembre 1991. Hécatombe de ces années sombres pour un sport violemment touché par le virus.

Coming-out rarissimes

Que l’homosexualité soit relativement répandue dans le patinage masculin n’est pas un scoop en soi, même si ce n’est pas non plus un marqueur de ce sport. Fin janvier, Newsweek, dans un long article, revenait sur la question en rappelant que très rares sont les patineurs en activité à se déclarer ouvertement homosexuels, pour des raisons liées parfois à des contrats commerciaux qu’il s’agit de préserver.

Le coming-out se fait plutôt a posteriori, comme pour l’Américain Johnny Weir après les Jeux de Vancouver en 2010, alors qu’il avait été interrogé maintes fois sur sa sexualité pendant sa carrière par des journalistes intrigués par son style efféminé. Un autre Américain, Brian Boitano, champion olympique en 1988 aux dépens du Canadien Brian Orser, lui-même homosexuel, vient également de dire la vérité de sa vie personnelle il y a quelques semaines au moment où Barack Obama a fait de lui l’un de ses envoyés spéciaux chargés de le représenter à Sotchi et d’adresser, en quelque sorte, un message à Vladimir Poutine.

Pour Ondrej Nepela et John Curry, à une période où le sujet de l’homosexualité était encore plus tabou, il n’était pas question évidemment de le laisser deviner d’une manière ou d’une autre. Le secret était bien gardé parce que c’était un temps, aussi, où ces faits de vie privée n’étaient tout simplement pas abordés.

Si Nepela, athlète d’Etat de l’autre côté du Rideau de fer, paraissait vivre comme dans un autre monde protégé des regards médiatiques occidentaux (le patineur canadien Toller Cranston, l’un de ses adversaires sur la glace, l’«outa» dans un livre de mémoires), Curry était lui un personnage nettement plus observé, mais à distance, même si Bild Zeitung, le quotidien populaire allemand à grand tirage, avait révélé son homosexualité en 1976. L’affaire, pudiquement ignorée par le reste des medias, n’avait pas fait plus de vagues que cela.

Le Noureev de la glace

On sait très peu de choses sur Ondrej Nepela, élu sportif du siècle en Slovaquie en 2000. Baptisé le Noureev de la glace, John Curry a lui révolutionné l’histoire de son sport lorsqu’il a triomphé aux Jeux d’Innsbruck en 1976 dans une interprétation inoubliable de Don Quichotte.

«On peut dire que c’était un "patineur-étoile" comme on dit un "danseur-étoile" dans le monde de la danse, analyse Alain Billouin, ancien journaliste de L’Equipe, qui a couvert les compétitions de patinage artistique pendant 25 ans. Il a apporté au patinage une dimension chorégraphique et d’expression artistique que l’on ne pouvait imaginer. Je tiens aussi à préciser que s’il était homo, il n’avait pas un patinage efféminé ou sophistiqué comme certains pourraient le penser. C’était vraiment "du grand art". Il était d’avant-garde, comme le fut plus tard Philippe Candeloro en France.»

Sir John Curry a appris qu’il était séropositif à Noël en 1987. Puis la maladie l’a véritablement attaqué en 1991 pour ne plus le lâcher jusqu’en 1994.

Le champion olympique de 1976 s’était confié, avant sa disparition, au Daily Mail, dans des propos repris par l’Associated Press à l’occasion de son décès. En se disant d’abord «honteux» d’avoir contracté une telle maladie:

«J’avais peur que les gens se défient de moi et me disent: "Eloigne-toi de moi à cause de ta lèpre." J’avais la crainte que les gens balancent des pierres à travers mes fenêtres.»

En évoquant ensuite franchement son homosexualité:

«J’accepte le fait d’être homosexuel. Je ne crois pas que cela a à voir d’une manière ou d’une autre avec une maladie. Je n’ai jamais prétendu ne jamais être homosexuel. Jamais.»

Puis de se pencher sur sa maladie:

«Plus les gens parlent de ce problème, plus c’est facile pour tout le monde de le démythifier. Je ne veux pas que d’autres soient aussi effrayés que je l’ai été et je veux que le public comprenne l’importance du sexe protégé. Après tout, personne n’est immune.»

La révélation de sa liaison avec l’acteur Alan Bates ne survint elle qu’après sa mort.

Etranges et sinistres destins, parfois, que celui des champions olympiques de patinage artistique. Avant ceux de 1972 et de 1976, il y avait eu les Jeux de 1968, à Grenoble, qui avaient consacré l’Autrichien Wolfgang Schwarz, champion olympique. En 2006, ce dernier fut condamné à huit ans de prison pour avoir voulu kidnapper une jeune Roumaine, fille d’un homme fortuné, contre une rançon de quatre millions de dollars. Quelques années plus tôt, il s’était déjà retrouvé derrière les barreaux pour avoir participé à un trafic de prostituées venues de l’Est.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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