La descente olympique, course d'un jour et... d'une vie

Le Français Antoine Dénériaz au départ de la descente olympique de 2006 à Turin, dont il terminera médaille d'or. REUTERS/Wolfgang Rattay.

Le Français Antoine Dénériaz au départ de la descente olympique de 2006 à Turin, dont il terminera médaille d'or. REUTERS/Wolfgang Rattay.

L'épreuve reine des Jeux sourit rarement aux plus grands. Depuis ceux de Lake Placid en 1980, ils sont notamment quatre à avoir décroché l’or alors qu’ils n’avaient jamais gagné la moindre course avant dans cette spécialité.

Il y a quatre ans, lorsqu’il était devenu champion olympique de descente à Vancouver, le Suisse Didier Défago, porteur du dossard n°18, avait simplement constaté: «Je suis la surprise sur le podium.» En effet, même s’il était bien connu des observateurs pour avoir notamment triomphé successivement en 2009 sur les deux pentes les plus prestigieuses du cirque blanc, Wengen et Kitzbühel, il n’était plus vraiment alors dans les petits papiers des pronostiqueurs, qui misaient plutôt sur deux autres Suisses, Didier Cuche et Carlo Janka, ou sur le Norvégien Aksel Lund Svindal, le Canadien Manuel Osborne-Paradis ou encore l’Autrichien Michael Walchhofer...

Médaille d’or autour du cou, Didier Défago rejoignait ainsi la presque longue liste des champions olympiques de descente que personne n’attendait, ou si peu, comme avant lui les Français Antoine Dénériaz et Jean-Luc Crétier en 2006 et 1998, les Autrichiens Patrick Ortlieb et Leonhard Stock en 1992 et 1980 ou les Américains Tommy Moe et Bill Johnson en 1994 et 1984.

Pour rappel, Crétier, alors âgé de 31 ans, ne s’était jamais imposé jusque-là dans la moindre épreuve de Coupe du monde en descente comme, il faut le remarquer, trois autres champions olympiques avant lui: Stock, Ortlieb et Moe. Quant à Dénériaz, à quelques jours de ses 30 ans, il était dans l’expectative en raison d’une grave blessure au genou survenue un an plus tôt et n’avait plus rien gagné depuis décembre 2003.

Un 100m, en plus ouvert

Cette course d’un jour, qui est un peu au ski alpin ce que peut être le 100m à l’athlétisme, c’est-à-dire la course reine, a été aussi l’occasion, chez les femmes, de succès inattendus. La Française Carole Montillet (2002), la Canadienne Kerrin Lee-Gartner (1992) et l’Allemande Marina Kiehl (1988) n’avaient jamais signé, elles non plus, le meilleur temps dans la moindre descente avant leur subite montée vers l’olympe.

Alors qu’il n’est pratiquement pas envisageable de voir les stars flancher sur 100m lors des Jeux olympiques, la descente peut donc ressembler à une petite loterie qui, à l’inverse de Carl Lewis ou de Usain Bolt, arrive à ruiner les espoirs de monstres sacrés comme les Autrichiens Hermann Maier et Stephan Eberharter ou le Luxembourgeois Marc Girardelli, qui ne décrochèrent jamais le titre le plus convoité du ski alpin.

Plusieurs explications sont avancées pour percer le mystère de cette relative malchance des meilleurs «kamikazes» chaussés de skis. Il y a d’abord l’idée selon laquelle les descentes olympiques seraient moins sélectives que certaines pentes de Coupe du monde.

Si elles rassemblent les meilleurs de la spécialité, elle sont aussi ouvertes à d’autres coureurs qui n’ont pas accès aux pistes les plus effrayantes comme Wengen ou Kitzbühel. Afin de ne pas confronter ces derniers à de trop grands risques, les tracés olympiques n’auraient donc pas la même envergure que ceux dévalés le reste de la saison.

Des descentes «faciles»

En 1998, la descente de Nagano, à Hakuba, avait par exemple été très critiquée en raison de sa relative «facilité». Les cotes (la déclivité) du parcours étaient à peine acceptables, selon de nombreux spécialistes. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Luc Alphand, pourtant vainqueur de la Coupe du monde de descente de 1995 à 1997, n’avait pas regretté de prendre sa retraite dès 1997, ne jugeant pas Nagano au niveau d’une descente olympique, car trop aléatoire et donc ouverte aux surprises.

Ce fut bien le cas avec Jean-Luc Crétier, qui bénéficia peut-être aussi de l’épuisement nerveux des favoris dû au report de la course à trois reprises en cinq jours à cause des mauvaises conditions atmosphériques. Un passage, jugé dangereux, causa également la perte de nombreux concurrents à commencer par Hermann Maier, victime d’une chute sidérante restée dans toutes les mémoires. Maier qui, pourtant, n’avait cessé de pester contre le peu d’exigence de cette piste.

En 1992, lors des Jeux d’Albertville, le descente dessinée sur la Face de Bellevarde, à Val-d’Isère, n’avait pas non plus fait l’unanimité parmi les as de la discipline. Cette fois, ils la jugeaient trop proche d’un Super G et donc trop favorable au Français Franck Piccard, sacré champion olympique de Super G quatre ans plus tôt à Calgary. «Non, je n’ai pas changé d’avis, avait indiqué clairement Patrick Ortlieb quelques minutes après son titre olympique, cinq centièmes de seconde devant Piccard. Cette piste n’a rien à voir avec une belle et vraie piste de descente et j’espère ne plus avoir à courir sur ce genre de pente.»

En 1980, à Lake Placid, Leonhard Stock, venu pour le slalom géant et le slalom spécial, ne devait pas participer à la descente dans la mesure où il était classé cinquième descendeur autrichien, sachant que le pays ne pouvait retenir que quatre coureurs. Mais constatant que le parcours très (trop) doux seyait parfaitement à la glisse de «géantiste» de Stock lors des trois entraînements (il en gagna deux), les sélectionneurs avaient fait le choix de lui faire confiance à la place de l’un de ses compatriotes –audace qui avait entraîné un scandale en Autriche avant la course.

Bernhard Russi, coupable idéal

Depuis plus de 25 ans, quand est soulevé le problème de la compétitivité de la piste olympique, les critiques s’abattent toujours sur le même homme, Bernhard Russi, champion olympique à Sapporo en 1972 devenu architecte de montagne. En effet, ce Suisse a tracé toutes les courses depuis 1988 et est encore le maître d’œuvre à Sotchi.

Mais Russi fait contre mauvaise fortune bon cœur en sachant qu’il ne pourra jamais plaire à tout le monde et qu’il ne pourra pas non plus contrôler les éléments le jour de la course, où les conditions météorologiques influent aussi énormément sur le destin des skieurs. Neige verglacée ou neige douce en fonction de la température du moment, ce n’est soudain plus la même histoire et la même glisse en fonction, de surcroît, de la marque de skis que l’on a aux pieds.

Autre facteur chance: à cause de l’état de la piste et de sa détérioration possible au gré des passages des coureurs ou parce que la visibilité deviendrait soudain meilleure (ou moins bonne), le numéro de dossard peut avoir une drôle d’importance. En 1980 et 1992, Leonhard Stock et Patrick Ortlieb avaient foncé vers l’or avec le dossard n°1. En 1998, Jean-Luc Crétier était parti aussi dans les premiers, avec le n°3.

En 2006, a contrario, Antoine Dénériaz s’était lui envolé vers la victoire avec le n°30. En effet, la règle voulait alors que la dernière des trois descentes d’entraînement décidait partiellement de l’ordre des passages, le meilleur temps héritant du n°30 le jour de la course —c’était le cas de Dénériaz.

Le 30 était présumé moins favorable que l’un des 15 premiers dossards, pour l’obtention desquels ils étaient d’ailleurs nombreux à s’être mis en travers pour ralentir en vue de l’arrivée de la dernière descente d’entraînement. Mais pour le bonheur de Dénériaz, la piste n’avait absolument pas bougé au cours des 29 passages précédents et en toute facilité, il avait gagné la course comme il avait gagné la dernière descente d’entraînement.

«Les outsiders peuvent prendre tous les risques»

«Les outsiders peuvent aussi prendre tous les risques parce que pour eux, c’est tout ou rien, disait Didier Cuche, favori en 2010. Alors que pour les favoris, la tension est forcément plus forte parce qu’ils sont attendus et il leur arrive d’en garder sous le ski malgré eux.» A Vancouver, Cuche avait terminé 6e avant une 10e place en Super G. «La vie continue, avait-il constaté, fataliste. Je ne suis pas le premier favori qui rentre bredouille des Jeux olympiques et certainement pas le dernier. Il faut savoir accepter ça.»

A Sotchi, les plus attendus sont l’Américain Bode Miller (vainqueur de deux des trois dernières descentes d'entraînement), le Norvégien Aksel Lund Svindal et le Suisse Patrick Kueng. Car heureusement, il arrive aussi que les plus grands gagnent la descente olympique. Toni Sailer (1956), Jean-Claude Killy (1968), Franz Klammer (1976) et Pirmin Zurbriggen (1988) ont su faire parler leur immense classe à l’instant de vérité pour grimper sur la plus haute marche du podium.

En Russie, pas d’excuse, la descente semble faire l’unanimité auprès des coureurs. «Il suffit qu'un nuage passe au moment où vous descendez et vous pouvez perdre jusqu'à deux secondes par rapport à celui qui a bénéficié du soleil», a néanmoins prévenu Bernhard Russi.

Yannick Cochennec