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En 1980 déjà, des JO russes dans l'ombre de la politique

Yannick Cochennec, mis à jour le 09.02.2014 à 16 h 39

Comme à Sotchi, les Jeux de Moscou furent largement troublés par le contexte géopolitique, avec même un boycott d'ampleur provoqué par l'intervention soviétique en Afghanistan.

Le marathon des JO de Moscou, le 1er août 1980 (via Wikimedia Commons)

Le marathon des JO de Moscou, le 1er août 1980 (via Wikimedia Commons)

Le samedi 19 juillet 1980 s’ouvraient les Jeux olympiques d’été de Moscou, mais étrangement, ce matin-là, la une de L’Equipe n’était pas consacrée à cet événement planétaire.

Le Hollandais Joop Zoetemelk, alors en passe de gagner son premier Tour de France après cinq deuxièmes places, tenait la vedette du quotidien sportif avec cette accroche sur huit colonnes: «Zoetemelk en vrai patron»

Plus haut, une autre manchette, nettement plus discrète, mentionnait néanmoins la cérémonie d’ouverture de la compétition, l’après-midi, au stade Lénine, dans le parc Loujniki: «Moscou 16 heures: les Jeux quand même...»

La une de L'Equipe du 16 juillet 1980. Document fourni par le service des archives de L'Equipe.

A l’image de l’éditorial de Robert Parienté en pages intérieures, ce n’était pas, il est vrai, le fol enthousiasme pour ces Jeux de la XXIIe Olympiade. «Se laisser prendre aux Jeux?, s’interrogeait ce grand spécialiste de l’athlétisme. Ici à Moscou, tout a été accompli pour que la fête soit complète et réussie. On a bien sûr mis l’accent sur le nombre de pays participants, 80, soit tout de même huit de moins qu’à Montréal, où manquaient la plupart des pays africains en 1976 […]. L’on a aussi évidemment regretté l’absence de certaines nations représentant, à elles seules, deux milliards d’individus […]. Nous voulons, bien entendu, parler notamment des Etats-Unis, de la RFA, du Japon, du Canada, sans oublier la Chine, dont les retraits jettent une ombre sur les épreuves.»

Un rideau de fer sur les Jeux

Plus qu’une ombre, c’est même un rideau de fer qui était tombé sur ces Jeux massivement boycottés par une soixantaine de nations dans la foulée de l’invasion des troupes soviétiques, quelques mois plus tôt, sur le sol afghan. Nouveau souffle polaire sur la Guerre froide que n’avait pu réchauffer le Comité international olympique, malgré la volonté de Lord Killanin, le président irlandais de l’institution.

Killanin, qui quittera son poste au terme de ces Jeux pour laisser la place au Catalan Juan Antonio Samaranch, avait dû faire le constat de son impuissance en préambule de ces Jeux «gâchés» d’avance:

«Je n’ai jamais caché mon opinion au sujet des drapeaux et des manifestations de nationalisme. J’y suis fermement opposé. Mais le CIO doit réfléchir posément, en prenant compte les problèmes d’un monde en constante mutation et en évitant que les Jeux ne tournent au show-business. On m’objecte les excès de la propagande soviétique qui en découleront. Je répondrai que chaque ville organisatrice veut montrer et prouver quelque chose.»

Le logo des Jeux de 1980

Dans ce climat géopolitique glacé, la France n’avait pas dit non à ces Jeux olympiques snobés par certains grands pays occidentaux, à commencer, donc, par les Etats-Unis. Mais en guise de message à Leonid Brejnev, le maître du Kremlin, elle n’avait pas souhaité, comme beaucoup de nations, participer à la cérémonie d’ouverture: ses athlètes étaient restés au village.

Et chacun savait d’avance que la Marseillaise ne retentirait pas à Moscou, puisqu’une petite vingtaine de pays, dont la France, avaient décidé que l’hymne olympique serait joué à la place des hymnes nationaux et que le drapeau du même mouvement olympique s’élèverait dans les airs à la place des couleurs habituelles.

«Giscard avait décidé que la France n'irait pas»

Cette participation française n’était pas allée de soi, il est vrai. Deux mois avant le début des Jeux olympiques, la célèbre émission Les Dossiers de l’écran avait même consacré l’un de ses numéros à cette question: «Faut-il aller à Moscou, oui ou non?»

Il y avait les partisans, nombreux, du oui, comme le perchiste Patrick Abada et le judoka Jean-Luc Rougé, en première ligne dans ce combat et à la tête d’un collectif de sportifs. Et ceux, plus rares, du non, comme le sauteur en longueur Jacques Rousseau, finalement forfait en raison d’une blessure.

Jean-Luc Rougé, désormais président de la Fédération française de judo et qui n'a pas souhaité s'exprimer pour cet article, avait détaillé ainsi les tensions de l'époque dans les colonnes de L’Equipe Magazine en 2010:

«Le président Giscard d’Estaing avait décidé que la France n’irait pas aux Jeux. Soit on se laissait faire, soit on ne se laissait pas faire. Patrick Abada et moi en tête —comme ça, ça faisait un gars de droite et un gars de gauche, et c’était plus crédible—, on a pris les choses en main. On connaissait pas mal de journalistes, on s’est retrouvés un peu partout à la télé et à la radio.

On essayait de nous piéger ou de nous récupérer politiquement. BHL était contre nous. Les dissidents soviétiques aussi. Nous, on voulait bien boycotter les Jeux si tout le monde, dans tous les domaines, notamment économique, en faisait autant.

L’engouement a été incroyable. Je recevais des sacs postaux avec des lettres du monde entier, avec des chèques pour nous aider. On n’était sûrs de rien, on n’était pas habitués au monde politique. Mais une idée a germé: si ce n’était pas la France qui allait à Moscou, mais le Comité olympique français…»

Le bras d'honneur de Kozakiewicz

Les Jeux donc, quand même, malgré tout. «La cérémonie d’ouverture avait été artistiquement superbe, se rappelle Alain Billouin, qui avait couvert les épreuves d’haltérophilie et d’athlétisme pour L’Equipe. Mais l’ambiance de ces Jeux, techniquement très bien organisés, avait été assez spéciale dans la mesure où Moscou avait été pour ainsi dire vidée de ses habitants par les autorités communistes. C’était une ville morte, avec un climat assez pesant puisque la milice était partout. Il y avait 200.000 militaires mobilisés avec des contrôles permanents. Pour rentrer à l’hôtel, nous devions faire une heure de queue afin de franchir tous les points de sécurité.»

L’ancien perchiste Jean-Michel Bellot se remémore également cette atmosphère relativement surréaliste à laquelle il avait échappé en partie en ne passant que trois jours sur place —privilège dévolu aux perchistes, favoris pour une médaille lors d’un concours où ils feront finalement chou blanc. «Mais j’avais eu le temps d’être rattrapé par la politique parce que j’avais été interpellé sur la cause d’une famille de dissidents, raconte-t-il 34 ans plus tard. Et pour défendre leur cas, je m’étais retrouvé à aller rendre visite à Georges Marchais qui était installé dans une datcha près de Moscou. C’était une situation pour le moins originale au milieu de Jeux olympiques.»

Ce concours de la perche avait d’ailleurs été l’un des temps forts de ces Jeux de Moscou en raison du geste de mauvais humeur du vainqueur, le Polonais Wladyslaw Kozakiewicz, qui avait adressé un bras d’honneur au public. Moins par bravade politique, quelques semaines avant la grève des chantiers navals de Gdansk et la création de Solidarnosc par Lech Walesa, que par colère face à une foule infecte au niveau de son comportement. «Jean-Claude Perrin, l’entraîneur français des perchistes, m’avait dit qu’il n’avait pas eu le sentiment de se sentir aussi en danger depuis la Guerre d’Algérie tant le public avait été détestable», note Alain Billouin. «Une ambiance de merde parce qu’ils voulaient que le Russe Volkov [finalement médaille d'argent, ndlr] gagne», rigole Jean-Michel Bellot.

Le geste de Wladyslaw Kozakiewicz (via Wikimedia Commons)

Vaudeville médiatique

Malgré son échec à la perche, l’URSS était néanmoins sortie triomphante de «ses» Jeux avec un total de 195 médaillés (80% de plus qu’à Montréal) devant la RDA (125) alors que la France s’était contentée de quatorze breloques dont six d’or.

Une équipe de France qui avait terminé ces Jeux de Moscou dans une sorte de vaudeville médiatique parce que quatre athlètes, Joseph Arame, Robert Froissard, Véronique Grandrieux et José Marajo, au grand dam de leurs compatriotes athlètes, étaient allés rencontrer des autorités du sport soviétique, dont un membre du Soviet suprême, afin de leur dire leur manière de penser au sujet des droits de l’homme.

Une opération de communication maladroite, «complètement stupide» selon Jean-Michel Bellot, ponctuée d’un communiqué plutôt naïf dans lequel il était écrit:

«Il [Leonid Zaniedine du Soviet suprême] nous a affirmé qu’il n’y avait en URSS aucun détenu pour délit d’opinion et que de telles affirmations relevaient de la propagande occidentale. Tout en prenant acte de sa réponse, nous l’avons laissé juge avec sa conscience et nous lui avons demandé que, dans l’avenir, nul ne puisse être poursuivi en URSS pour ses opinions et leur expression.»

Yannick Cochennec

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