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Le premier génocide contemporain a-t-il eu lieu à Sotchi, avec le massacre des Circassiens le 21 mai 1864?

Manifestation près du consulat russe à Istanbul, le 21 mai 2011. REUTERS/Murad Sezer

Manifestation près du consulat russe à Istanbul, le 21 mai 2011. REUTERS/Murad Sezer

La diaspora tcherkesse (l'autre nom des Circassiens) se bat pour le boycott des Jeux d'hiver. Ou au moins pour que le monde entende enfin parler de leur cause.

AMMAN (Jordanie)

Peut-être qu'à l'occasion des Jeux de Sotchi vous entendrez parler de la cause circassienne. Il ne s'agira pas de revendications de gens du cirque. Les Circassiens, ou encore Tcherkesses (selon l'étymologie arabe), sont des guerriers montagnards dont le premier royaume fut établi au IVe siècle avant JC dans une région de 100.000 km², aujourd’hui éclatée entre les Etats russe et géorgien. Et, à la veille des JO, la diaspora circassienne compte bien faire entendre son combat pour la reconnaissance du massacre de son peuple, perpétré il y a cent cinquante ans à l’endroit même où se dérouleront les Jeux d’hiver en Russie.

Après un siècle de résistance à l’impérialisme tsariste, au prix de la vie de 800.000 des leurs, les douze tribus circassiennes sont en partie exterminées à Sotchi, par Alexandre II, le 21 mai 1864. Un million d’entre eux sont alors poussés à l’exode vers l’Empire ottoman, parmi lesquels 200.000 vont mourir de faim, de maladie ou de fatigue.

Les Montagnards quittant l'aoul, Pyotr Nikolayevich Gruzinsky (1872) via Wikimedia Commons

700.000 Circassiens résident encore aujourd’hui en fédération de Russie; les autres se vivent comme des déracinés. La majorité de leurs descendants se trouvent en Turquie, où ils sont 2 à 3 millions à subir de fortes discriminations. Si, à l’époque ottomane, les Tcherkesses étaient très bien considérés, la République turque nationaliste fondée en 1923 a mené des politiques d’assimilation et brimé les Tcherkesses comme d’autres nationalités: interdiction de donner des prénoms circassiens aux nouveau-nés, non reconnaissance de leur langue, etc.

Les fondateurs d'Amman

Les recherches de l’association Circassian World recensent également 100.000 d’entre eux en Jordanie ainsi qu’en Syrie, quelques milliers en Israël, en Libye et au Liban, et d’autres encore en Europe (40.000 environ) et aux Etats-Unis (au moins 5.000).

En Jordanie, les survivants sont arrivés par vagues à partir de 1878. La légende veut qu’ils aient fondé Amman, la capitale, jusqu’alors terre de tribus bédouines –le royaume jordanien n’ayant été institué qu’en 1946. Les Circassiens ont érigé des villages agricoles sur des terres bédouines dans les vallées du Jabal Amman, lieu de passage de nombreuses caravanes.

Avec environ 100.000 membres, la communauté circassienne représente aujourd’hui 1,5% de la population. Elle est considérée comme l’une des 56 nationalités du royaume hachémite, qui lui réserve trois sièges au Parlement. Les Circassiens ont toujours fait partie du personnel des palais de la dynastie hachémite. Quant aux femmes circassiennes, elles étaient également membres de la cour en Irak et en Syrie. Le prince Ali, demi-frère de l’actuel roi de Jordanie Abdallah, a effectué à cheval en 1998 la route inverse de l’exode circassien, d’Amman au Caucase, pour honorer leur histoire. Mais leurs traditions se sont effilochées au fil des décennies et des changements sociétaux. L’assimilation a fait son œuvre, dans tous les domaines.

La carte de la Circassie en 1840 / Wikimedia Commons

Valeureux cavaliers dans le Caucase, les Tcherkesses ont continué de s’illustrer dans la carrière militaire en Jordanie surtout parmi les haut-gradés, par exemple en 1948 et 1967 contre Israël. Aujourd’hui encore, la garde royale de cérémonie est exclusivement composée de Circassiens. Selon la coutume, les garçons partaient à 7 ans s’entraîner à l’art de la chevalerie, mais cette pratique a totalement disparu.

En 2013, les Circassiens d’Amman sont aussi bien informaticiens que comptables ou commerçants. Désormais, les fioles de poudre à canon et les cartouches qui ornaient le devant des manteaux pourrissent dans les placards des anciens. Les croyances religieuses originelles, imprégnées de polythéisme, paganisme et animisme, se sont elles aussi quasiment évanouies.

Amjad Jaimoukha, historien très respecté, explique:

«Les Circassiens ont toujours adopté de manière superficielle la foi du pouvoir dominant, le christianisme puis l’islam. Quelques personnes en Jordanie sont pourtant encore héritières des anciennes croyances mais elles s’en cachent.»

Des traditions obsolètes?

Mirna Janbek, professeure de danse traditionnelle circassienne, estime que comme ailleurs dans la région, «les Circassiens sont désormais soit de plus en plus pieux (musulmans sunnites en Jordanie) soit athées».

Peu à peu, c’est toute la culture circassienne qui disparaît. A commencer par la langue. Seuls 10% à 15% parleraient encore le circassien, qui s’écrit dans un alphabet cyrillique légèrement modifié, nous explique le linguiste Kamal Jaloukha.

Des Circassiens marchent vers le consulat russe pour protester contre les Jeux de Sotchi, à Istanbul le 2 février 2014. REUTERS/Osman Orsal

C’est aussi tout le code circassien, la Khabze, fixée au fil des siècles, qui a perdu son sens au contact d’une culture arabe qui lui est souvent contraire. Chez les Tcherkesses, la pudeur et  la dissimulation des sentiments règnent, là où l’expressivité et la gestion collective des individus sont des habitudes arabes. Dans la tradition circassienne, le père ne partage pas le repas de ses enfants et n’assiste jamais à leur mariage. C’est ce que confirme Hamid Abzakh, 36 ans, qui n’a rien dit à son père lorsqu’il a décidé de se marier:

«Ça n’aurait pas forcément été mon choix, mais c’est dans notre sang.»

La vie du couple est cloisonnée du reste de la famille et lorsqu’une femme est enceinte, il est de rigueur de ne pas en parler. Yanal, 33 ans:

«Les relations sont toujours difficiles avec nos pères, mais la plupart de nos traditions sont obsolètes.»

Nart Kakhun, directeur adjoint de la Prince Hamza School de Amman –la seule école circassienne du Moyen-Orient–, raconte que pour un mariage aujourd’hui «une délégation de la famille du prétendant vient demander la main de la jeune femme à son père. Nous faisons comme les arabes, mais cela ne se faisait absolument pas chez nous!». L’historien Amjad Jaimoukha est sans appel:

«Nous n’avons pas réussi à protéger notre culture. Comparés à la diaspora arménienne qui est pourtant moins nombreuse, nous n’avons pas eu la volonté d’entretenir notre identité par des institutions solides. Aujourd’hui ce n’est pas dans la diaspora mais au Caucase que notre culture se maintient.»

Faire renaître le folklore

C’est donc sur la préservation du folklore que se concentrent désormais les efforts. Le festival annuel de la ville de Jerash ou la remise de diplômes de la Prince Hamza School à Amman donnent lieu à des démonstrations de danse traditionnelle. La danseuse Mirna Janbek explique que les pas des hommes, dague à la ceinture, évoquent ceux des chevaux quand leurs mains, dissimulées dans de très longues manches, rappellent les battements d’ailes de l’aigle. Le mouvement des femmes imite celui des cygnes; fières mais timides, elles lèvent la tête et baissent le regard. La Prince Hamza School est un lieu clé de la communauté qui accueille 800 élèves dont 90% de Tcherkesses. Créée en 1972 sur un terrain offert par le roi Hussein, l’école suit le programme scolaire jordanien. Mais ce qui la rend unique, ce sont les cinq heures de cours hebdomadaires de langue circassienne, dispensées par des enseignants venus du Caucase pallier le manque de locuteurs circassiens qualifiés.

Danse traditionnelle à la remise de diplômes de la Prince Hamza School / Delphine Darmency
Le Septième Cercle est un quartier périphérique résidentiel d’Amman, où beaucoup  de Tcherkesses vivent encore aujourd’hui. Ils ont contribué à le développer dans les années 1940 et 1950, lors de la croissance de la capitale. Il s’est créé à proximité du village de Wadi Sir, où vivaient de nombreux Circassiens et c’est l’un des derniers endroits où l’on trouve quelques associations d’une communauté aujourd’hui dispersée dans la ville. Nahla, une coquette cinquantenaire circassienne veuve d’un riche arabe, expose dans sa grande maison des trésors du passé. Ceinture en pierres précieuses, sceau à marquer les bêtes aux armoiries de sa tribu, coiffe guerrière... Autant d’objets du Caucase transportés dans l’exode par ses ancêtres expulsés.

«Mes parents ne voyaient pas l’intérêt de garder toutes ces choses du quotidien, raconte Nahla en les sortant amoureusement des vitrines. Mais mon frère et moi les avons préservées comme témoins de notre histoire.»

Aux clubs Al-Jil et Al-Ahli, des jeunes réapprennent à jouer des instruments traditionnels, de l’accordéon pshina au tambour baraban. Les jeudis soirs, veille du week-end, l’ambiance est festive autour des musiciens. Tareq, un commercial de 2­6 ans membre d’Al-Ahli, explique:

«Aujourd’hui, nous en savons plus que nos parents sur nos grands-parents. La génération précédente ne nous a presque rien transmis mais nous, nous sommes plus impliqués.»

Le retour est-il possible?

Parmi les activistes, certains sont tentés par le repli identitaire, effrayés de voir que les Circassiens sont si bien intégrés en Jordanie que beaucoup oublient d’où ils viennent. Le linguiste Kamal Jalouka ne parle plus à sa fille depuis qu’elle a épousé un arabe, il y a trois ans, alors que le mariage mixte s’est banalisé. L'homme nous reçoit dans le salon de l’historique Association de charité tcherkesse.

«Notre peuple va disparaître, si nous faisons cela! Nous n’avons pas le choix!»

Tareq, fier de sa chevalière gravée du drapeau circassien et de la musique traditionnelle qu’il a choisie comme sonnerie de téléphone, n’épousera qu’une Circassienne. Il se dit même prêt à aller vivre au Caucase. Avec Hamid Abzakh et quelques amis, ils se sont d’ailleurs lancés en 2012 dans un petit commerce de légumes avec le Caucase.

Aujourd’hui encore, la mère patrie semble toujours dans les cœurs, et beaucoup aiment à imaginer le retour comme une option d’avenir. Pourtant, la Russie limite au maximum l’octroi de visas à d’anciens Caucasiens vers cette région, en proie à des revendications séparatistes. Et les barrières mentales sont réelles, même si elles ne sont pas toujours avouées. Lorsqu’elle évoque le retour au Caucase, la veuve Nahla soupire en levant les yeux au ciel:

«J’y vais dans la minute, si mes enfants y vont!»

Khaoula de son côté, qui cuisine à la Tcherkess Kitchen, un traiteur associatif, n’envisage de s’y installer que «s’il y a un Etat circassien indépendant». D’autres admettent plus directement qu’ils n’iront pas, parce qu’ils ont bâti une vie en Jordanie. Les Circassiens du pays se disent très largement attachés au royaume hachémite. Tareq: 

«Je me battrais pour lui s’il est en danger. Je me sens Jordanien de citoyenneté et Circassien de nationalité.»

Le combat pour le maintien de la culture en Jordanie est probablement déjà perdu et celui pour le «retour», qu’une illusion.

Depuis 2007 les jeunes se mobilisent donc à un niveau plus politique, notamment à l’approche des JO de Sotchi. Pour l’historien Amjad Jaimoukha, il s’agit de «néo-nationalistes», minoritaires mais très actifs et visibles.

Un appel au boycott des JO

Le 21 mai est la date symbolique de l’expulsion définitive des Circassiens de leur terre. Dina Baslan, Jordanienne d’origine circassienne de 27 ans, explique:

«Chaque année, les Circassiens commémorent le 21 mai par les sempiternels monologues des notables de la communauté. Mais depuis 2011, nous manifestons pacifiquement devant l’ambassade russe. Ce sentiment de souffrance, nous l’avons toujours eu sans trouver l’occasion de l’exprimer publiquement. Et les JO nous en donnent l’opportunité.»

Cette année, à l’appel du collectif May 21 –qui regroupe une douzaine d’institutions circassiennes dans le monde depuis l’octroi en 2007 des Jeux à la Russie–, des manifestants ont brandi leurs drapeaux et pancartes devant le siège de l’ONU à New York et devant les institutions diplomatiques russes à Berlin, Istanbul et Amman, réclamant la reconnaissance de leur massacre et leur expulsion, ainsi que l’annulation des JO.

Manifestation à côté du consulat de Russie, à Istanbul le 21 mai 2011. REUTERS/Murad Sezer

A Amman, le groupe 21 May 1864 profite de l’occasion pour sortir la cause tcherkesse du silence, dans un contexte de parole libérée par le printemps arabe. Lutter contre l’oubli qui grignote leur histoire, aux yeux du monde mais aussi des Circassiens eux-mêmes. «De plus en plus de jeunes lisent des articles, communiquent avec des circassiens d’autres pays, écrivent des poèmes et ont une opinion sur notre situation politique dans le Caucase ou en Turquie», se félicite Yanal. Et grâce à Internet, des Circassiens du monde entier –notamment Américains– se sont organisés ces dernières années. C’est une grande nouveauté par rapport au Moyen-Orient, où les contacts entre les diasporas des différents pays sont peu institutionnalisés.

La campagne de sensibilisation internationale «No Sochi 2014» appelle spécifiquement au boycott des JO. Si certains réclament l’indépendance de l’ancienne Circassie, la plupart exige surtout la reconnaissance internationale de leur massacre, notamment à travers leur tout dernier slogan «kNOwn Sochi». Or seule la Géorgie a franchi le pas, avec la reconnaissance  le 21 mai 2011 par le Parlement du «génocide de 1763-1864». Un geste qui agace l’ennemi russe, au point que certains croient les jeunes «néo-nationalistes» manipulés par les Etats-Unis pour irriter Moscou.

Entre un concours de dessins détournant la mascotte des JO, l’envoi à 300 athlètes membres d’une quarantaine de délégations d’un kit de sensibilisation –documentation historique, stickers ou bonnets, dans l’espoir que quelques sportifs courageux osent les porter–, et une médiatisation toute relative dans la presse internationale, pas de quoi ombrager pour l’instant l’image de Moscou dans sa paisible station balnéaire de Sotchi.

Constance Desloire et Delphine Darmency

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