En Lozère, les générations d'agriculteurs se passent le témoin
Société / Économie

En Lozère, les générations d'agriculteurs se passent le témoin

Temps de lecture : 5 min
Marion Durand
Gunnar Hollweg

Dans un département où 10% de la population vit de l'agriculture, le remplacement des exploitants agricoles partant à la retraite est particulièrement crucial.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Chanteruejols (France).

Il faut voir le sourire de Pierre Privat quand il parle de ses bêtes. C'est le premier jour dehors pour ses vaches laitières: «Je viens de les sortir, explique le jeune homme, l'œil brillant. On les laisse dehors jusqu'au mois d'octobre, tant qu'il y a de l'herbe, elles ne mangent que ça.» Et de l'herbe, il y en a: quelques semaines après le début du printemps, elle s'étend à perte de vue dans le hameau de Chanteruejols, à environ 900 mètres d'altitude, au nord-ouest de Mende (Lozère). Dans l'exploitation de Pierre, une partie des bêtes est encore à l'intérieur et rejoindra bientôt des parcelles plus en altitude. Les laitières, elles, broutent déjà paisiblement sous le soleil du mois d'avril.

À 21 ans, Pierre est sur le point de finaliser son installation. Comme tous les porteurs de projet de Lozère, il est passé par le point accueil installation (PAI), mis en place dans tous les départements. Un dispositif qui accompagne les exploitants en devenir dans ces moments charnières, essentiels à la santé du secteur.

Remplacer les départs à la retraite

Ici, ce sont les Jeunes agriculteurs (JA) de Lozère, branche départementale du syndicat dédié à la cause des moins de 38 ans et proche de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), qui remplissent cette mission. Labellisées par le préfet de région, les structures qui remplissent les missions des PAI s'astreignent à la neutralité. «Le PAI est entièrement asyndical, complètement neutre, affirme ainsi Hervé Boudon, président des JA de Lozère et bénévole au PAI. Ici, on reçoit tout le monde.»

En Lozère, où 10% de la population vit de l'agriculture, le renouvellement des générations est particulièrement crucial. Et les chiffres sont bons: pour chaque départ à la retraite, un jeune s'installe. À l'échelle nationale, le tableau est moins rassurant: plus d'un départ sur trois n'est pas remplacé, alors même que plus de la moitié des agriculteurs seront en âge de partir à la retraite à l'horizon 2030, selon les chiffres de l'Insee.

C'est à l'orée de Mende, la préfecture du département, et à quelques pas de la chambre d'agriculture que se trouvent les locaux du PAI. Christine Beaumevieille, chargée de mission, y a reçu 189 candidats à l'installation en 2021 –pour la plupart des hommes ayant entre 20 et 35 ans.

Pierre Privat (2e à gauche), sur le point de finaliser son installation, reçoit la visite des membres du point accueil installation de Lozère. | Marion Durand

«On est la porte d'entrée pour tous les projets, précise-t-elle. On est là pour les accompagner et les orienter vers les structures qui peuvent les accompagner dans leur installation: la chambre d'agriculture, la MSA [la Mutualité sociale agricole, soit la sécurité sociale agricole, ndlr], les banques, les assurances, le juridique... C'est large.» Le parcours à l'installation s'étale généralement sur une année avant que celle-ci ne soit finalisée.

Un chassé-croisé générationnel

C'est pour cette raison que Pierre s'est rendu au PAI dès avril 2021, alors qu'il était dans sa deuxième et dernière année d'apprentissage. C'est sur l'exploitation familiale qu'il s'installe, avec Albert, son père. Un passage de témoin en différé, qui s'est imposé comme une évidence pour le jeune exploitant. «J'ai toujours voulu faire ça, raconte-t-il dans sa combinaison de travail verte, une grosse paire de bottes aux pieds. Et je ne me vois pas partir de cette exploitation et aller sur une autre.»

Le fils, Pierre, a rejoint son père, Albert, sur les terres familiales, où ils ont créé un groupement agricole d'exploitation en commun. | Marion Durand

Si Pierre a toujours aidé son père, les deux hommes sont désormais tous les deux en société. «On partage les décisions, dit Albert, 54 ans, une casquette grise vissée sur le crâne. Je le laisse un peu faire, sinon ce n'est pas la peine. Il faut qu'il amène un peu sa patte dans l'exploitation.»

«Pour me faire confiance et tout ça, y'a pas de souci, confirme Pierre. Après, sur certains trucs, on n'est pas d'accord, c'est les conflits de générations Il lui aura ainsi fallu près de deux ans pour convaincre son père d'acheter une machine. Une négociation de longue haleine dont il rigole volontiers aujourd'hui.

«Acheter une mélangeuse [outil qui permet de mélanger les fourrages de manière homogène pour nourrir les bêtes, ndlr], j'ai cru que c'était impossible pour lui. Avant, il donnait à la main matin et soir, c'était une charge de travail plus importante. Il ne voyait pas pourquoi ça devrait changer, puisqu'il avait toujours fait comme ça et que ça avait toujours marché, dit-il en riant. L'investissement, prévu dans son plan d'installation, a eu lieu en janvier dernier. Finalement, il ne regrette pas!»

Transmettre son expérience

Le PAI est aussi l'occasion pour les exploitants déjà installés de partager leur expérience en conseillant les nouveaux arrivants. Recrutés par Christine, des chefs d'exploitation témoignent ainsi régulièrement à l'occasion de formations obligatoires pour les jeunes voulant s'installer. «On leur dit de ne pas faire les erreurs qu'on a pu faire nous-mêmes, de toujours se méfier de telle ou telle chose, de ce qui avait posé problème dans notre installation», explique Nathan Mouret, exploitant et responsable du PAI, qui a déjà témoigné lors du stage.

Les agriculteurs encouragent notamment les jeunes à travailler comme salariés pour gagner en expérience avant de s'installer. Un temps qui leur permettrait aussi de garder une vie personnelle. «Une fois qu'on est dans notre ferme derrière nos bêtes, c'est beaucoup plus difficile de démarrer sa vie familiale, insiste Hervé. Je me suis installé à 29 ans, après sept ans d'expérience et après avoir pleinement créé ma vie de famille. Je ne suis pas certain que j'aurais créé la même si je m'étais installé à 18 ans.»

Enjeu primordial pour l'agriculture, le renouvellement des générations est au cœur des préoccupations du secteur. Et si certains regards sont tournés vers Bruxelles, qui examine en ce moment les plans élaborés par les États membres pour la déclinaison de la politique agricole commune (PAC) à l'échelle nationale pour 2023-2027, celui d'Hervé est braqué sur la région. Celle-ci est compétente pour la fixation des montants et le paiement de la dotation jeunes agriculteurs (DJA), une aide à l'installation largement financée par la PAC.

«Si la région arrive à maintenir une DJA correcte, ce serait bien», espère Hervé, dans ses chaussures d'élu syndical cette fois. En 2021, une cinquantaine d'agriculteurs se sont installés en Lozère avec cette aide, soit la moitié des nouveaux arrivants. Pour tourner, le PAI est financé par l'Accompagnement à l'installation-transmission en agriculture (AITA) et peut aussi bénéficier de certains fonds européens, comme cela a notamment été le cas en 2014 avec le programme opérationnel Feder-FSE Languedoc-Roussillon.

«Ici, c'est l'exploitation familiale. Ce sont des terres qu'il y a depuis des générations, on les connaît presque par cœur. Les bêtes, c'est pareil», insiste Pierre Privat. | Marion Durand

À Chanteruejols, Pierre ne sait pas de quoi demain sera fait. «C'est un peu difficile de se projeter, on ne sait pas comment ce sera dans dix ans. Peut-être qu'il faudra qu'on se diversifie plus, qu'on change de production… On ne sait pas trop», dit-il. Malgré cette incertitude et les contraintes du métier, Pierre en est persuadé: il est bien là où il doit être.

«Ici, c'est l'exploitation familiale. Ce sont des terres qu'il y a depuis des générations, on les connaît presque par cœur. Les bêtes, c'est pareil. On est vraiment des agriculteurs passionnés.» Avant de quitter l'exploitation, Christine boucle la boucle. Elle se tourne vers Pierre: «Tu serais d'accord pour témoigner au stage à 21h?»

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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