Société

«La mère, elle encourageait beaucoup Anaïs»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 3] Avant que les juges ne rendent leur verdict, la cour se penche sur la responsabilité de Marie-Karine, la mère d'Anaïs, dans les violences subies par Judith.

«J'ai été battue par un homme, tu as été battue par Anaïs. Nous sommes des femmes battues, d'accord?» | Andrei Lazarev via Unsplash
«J'ai été battue par un homme, tu as été battue par Anaïs. Nous sommes des femmes battues, d'accord?» | Andrei Lazarev via Unsplash

Face au président de la cour d'assises, Judith essaie de ne rien oublier. Mais à propos de Marie-Karine, la mère d'Anaïs, quelque chose lui revient spontanément: «Je m'en souviendrai toujours, elle me disait: “Lève-toi pour parler.”»

À l'ouverture du procès, après la lecture des faits, Marie-Karine s'était levée et avait déclaré: «Je reconnais partiellement.» Lors de sa garde à vue, face au juge ou en détention, elle n'avait pourtant rien reconnu du tout.

Là, dans la salle d'audience, elle se ravise: «Je suis d'accord pour la spatule en bois» –celle qui avait servi à taper les doigts de Judith, au point de lui provoquer des cloques ensanglantées.

«J'étais fatiguée, je m'endormais», raconte Judith à la barre. «J'étais faible, j'étais fatiguée», justifie Marie-Karine dans le box des accusées. Elle n'en pouvait plus, et dans un élan de rage, elle a frappé Judith. Marie-Karine ajoute: «J'accepte la spatule, mais pas tout le reste.»

«J'ai pas aimé ce jour-là»

Marie-Karine naît en 1970 à La Réunion. Sa mère a 16 ans; elle travaille dans une usine de biscottes. La petite fille grandit avec sa grand-mère à Saint-Denis, dans le quartier du Chaudron, connu pour ses violences urbaines.

Quand sa mère revient, Marie-Karine a 11 ans. Les retrouvailles sont tendues. Près de quatre décennies plus tard, à la maison d'arrêt de Perpignan où elle séjourne désormais, elle confiera au psychologue venu la rencontrer: «J'ai beaucoup de mal à dire “maman”.»

En métropole, Marie-Karine suit un CAP couture, devient caissière puis factrice. Elle rencontre Jean-Pierre, le père d'Anaïs, originaire comme elle d'une île. Ensemble, ils ont cinq enfants. L'un d'entre eux, un garçon, meurt peu de temps après sa naissance. On prescrit des antidépresseurs à Marie-Karine. Anaïs voit le jour l'année suivante, en 1994. Suivront Clémence*, en 1999, et Joseph*, douze ans plus tard.

«Je voulais me cacher les seins. Elle m'empêchait, pour que les gens me voient à poil.»
Judith

À la maison, Jean-Pierre est violent avec sa femme. «Mais, relève un expert psychiatre, les violences primitives dont Marie-Karine dit avoir été victime sont sans commune mesure avec les violences commises [sur Judith]

«Y a des journées que je mangeais pas du tout. Parce que je faisais mal le ménage, que j'écoutais pas Anaïs, que je faisais pas ce qu'elle me disait», liste Judith. Il n'y a pas eu que la spatule en bois, dit-elle. Marie-Karine la frappait avec «l'égouttoir à friture», l'a obligée à boire une demi-bouteille d'huile de friture usagée, à se déshabiller sur le balcon.

«Je voulais me cacher les seins, se remémore Judith. Elle m'empêchait, pour que les gens me voient à poil.» «Elle m'obligeait à me mettre debout pour que tout le monde voit une femme nue sur le balcon», reprend-elle.

Anaïs confirmera: «Ah oui, je me souviens! Parce que Judith, c'était ma petite amie, et elle lui faisait montrer ses seins à tout le monde. J'ai pas aimé ce jour-là.»

Face aux enquêteurs, Marie-Karine explique avoir mis Judith sur le balcon pour lui éviter les coups, lui avoir frappé les doigts pour qu'elle parte: «On aurait dit que Judith aimait recevoir des coups.»

«Elle est responsable de tout»

D'ancienne victime de violences conjugales, Marie-Karine passe à bourreau –un bourreau qui ne marque pas tant la peau que l'esprit qu'il terrorise: «La mère, elle encourageait beaucoup Anaïs: “Judith ne s'est pas levée pour faire le ménage.” Elle savait. Elle savait très bien! Elle me prenait par le poignet, elle me poussait dans la chambre.»

La chambre d'Anaïs. Là où Judith reçoit des coups de pied, de poing, de tête et, quand le corps ne suffit plus, les objets pointus, tranchants ou brûlants. «La mère lui disait: “Arrête de la faire crier, fais la souffrir en silence!”», rapporte-t-elle.

Judith l'assure: «Elle est responsable de tout, elle voyait tout.» Soudain, la jeune femme se tait et réfléchit un instant. «Comment dire? C'est comme si Anaïs était l'arme et la mère le maître.»

L'officière de la brigade de protection de la famille observe: «On est dans la déshumanisation de la victime. La personne est réduite à l'état de chose.» «Les faits sont tellement graves, continue-t-elle, que le procureur a demandé à requalifier les faits en acte de torture et de barbarie sur personne vulnérable.»

En 2012, Marie-Karine se sépare du père de ses enfants. Peu de temps après, elle apprend qu'elle est atteinte d'un cancer. Quand Anaïs la prévient qu'elle revient vivre à la maison, Marie-Karine n'a pas la force de s'opposer. Mais elle prévient à son tour: Judith devra aider.

Anaïs signale qu'avant, sa mère lui donnait un traitement, et que ça allait: «Je voulais les médicaments mais un jour, comme ça, ça s'est arrêté. Maman, elle a dit: “Faut pas que tu sois accro aux médicaments.”» Dans le box des accusées, la jeune femme tient à préciser: «Mais aujourd'hui, je prends des médicaments, j'en ai besoin.»

Marie-Karine admet avoir su, pour les coups. «Quand Judith hurlait, ma mère arrivait pour me canaliser. “C'est pas bien, arrête”, elle me disait ça», glisse Anaïs.

«On vivait dans un environnement de terreur», reconnaît sa mère. «Qui je voyais en face de moi? Je voyais son père.»

«Ce que j'ai cherché, c'est que tu retournes chez ton papa et ta maman. T'as pas voulu. T'as voulu subir.»
Marie-Karine, mère d'Anaïs

«Pourquoi n'avez-vous pas appelé à l'aide?», l'interroge le président de la cour d'assises. «Dans ma vie conjugale, j'ai appelé à l'aide. J'ai porté plainte. On ne m'a jamais écoutée.»

Depuis le box des accusées, Marie-Karine se tourne vers Judith et se met à pleurer: «Judith, j'ai été battue par un homme, tu as été battue par Anaïs. Nous sommes des femmes battues, d'accord?» Sur les bancs de la partie civile, Judith ne lui adresse pas un regard.

La mère d'Anaïs poursuit: «Ce que j'ai cherché, c'est que tu retournes chez ton papa et ta maman. T'as pas voulu. T'as voulu subir. J'ai cherché, j'ai cherché comment t'aider, j'ai pas trouvé.»

«Dénoncer sa mère, c'est pas rien»

À la barre, Clémence, la petite sœur d'Anaïs, avertit: «Je ne suis pas là pour parler de [ma sœur]. Je suis là pour ma maman.» Elle rend visite à sa mère au parloir, lui apporte des vêtements et du soutien. «Et j'ai fait tout le contraire pour Anaïs», dévoile-t-elle.

Au début, elle lui a écrit une lettre pour lui dire ce qu'elle pensait, qu'elle avait détruit des vies: «On a toujours le choix, et le choix on se le donne.»

Me Vatinel, l'avocat d'Anaïs, ne peut s'empêcher de répondre: «Oui, ça, c'est dans le meilleur des mondes.»

Lorsqu'on lui pose la question de la pension adulte handicapée de Judith retirée par Marie-Karine et Anaïs, Clémence avance que c'est normal, après tout, d'aider financièrement quand on s'installe dans une famille.

Elle soutient que sa mère n'a jamais fait tout ça, qu'Anaïs mettait une ambiance «invivable» dans l'appartement du neuvième étage, qu'elle l'a déjà vue manger la part de Judith; elle «le jure sur le code de procédure pénale».

«Elle a apporté des détails avec ses mots, ceux d'une enfant de 10 ans: elle était méchante, c'était plus fort qu'elle, elle devait taper, Judith l'énervait.»
Me Durand-Raucher, avocat de Judith

Face aux enquêteurs, Marie-Karine reporte l'intégralité de la faute sur Anaïs –ou, comme le note plus trivialement un expert psychiatre à l'audience, elle «charge sa propre fille».

Elle n'explique pas les versions de Judith et Anaïs s'accordant dans les moindres détails, si ce n'est par une manigance élaborée par les deux jeunes femmes pour la faire mettre, elle, en prison et se remettre en couple dès la libération d'Anaïs.

À la fin des cinq jours d'audience, Me Durand-Raucher, l'avocat de Judith, se lève et prend la parole. «Anaïs a été d'une sincérité égale à celle de Judith: frappante. Elle aurait pu se défausser de certains actes, atténuer sa responsabilité. Au contraire, elle a apporté des détails avec ses mots, ceux d'une enfant de 10 ans: elle était méchante, c'était plus fort qu'elle, elle devait taper, Judith l'énervait.»

L'avocat regarde Marie-Karine prostrée dans le box. «Et avec cette même sincérité, elle a dénoncé sa mère. Dénoncer sa mère dans un box, devant une cour d'assises, c'est pas rien.»

Me Durand-Raucher conclut: «Elle n'avait aucun intérêt, absolument aucun, parce que cela n'enlève en rien l'atrocité des actes qu'elle a commis, si ce n'est de dire sa vérité. Et dans les moindres détails, les mêmes que ceux énoncés par Judith.»

«Tu méritais pas ça»

Au cours du procès, le président a demandé à Judith: «Vous avez entendu Anaïs dire: “Je suis un monstre”, qu'en pensez-vous?»

«J'en ai rien à foutre, s'était emportée Judith. De ce qu'elle dit, de ce qu'elle regrette. Ça rentre, ça sort. Je m'en fous.»

Mais le président n'était pas sûr, cette fois-ci. «Si vous pouviez dire quelque chose à Judith, ce serait quoi?», a-t-il questionné Anaïs.
– «Mais… elle s'en fout, lui rappelle Anaïs.
– Oubliez ça.
– Je lui dirais que je regrette énormément. Mille fois pardon, tu méritais pas ça.»

«Vous aurez sûrement du mal à comprendre comment on peut arriver à faire boire de l'huile de friture usagée et faire manger ses excréments à quelqu'un, prévenait l'avocat lors de sa plaidoirie face au jury. Et pourquoi Judith est restée si longtemps, 1.094 jours. Plus le temps passe, plus les exactions commises contre Judith sont intenses et intolérables. Et plus elles sont intolérables, plus Judith reste, dans une résignation morbide. Souvenez-vous: “Je vais mourir dans cette famille.”»

Début décembre 2019, Marie-Karine et sa fille Anaïs se lèvent une dernière fois dans le box pour entendre le verdict. Toutes deux sont condamnées à douze ans de réclusion criminelle pour actes de torture et de barbarie sur une personne vulnérable.

Alors au 778e jour de sa liberté, Judith se dresse en silence, quitte le banc des parties civiles et franchit les lourdes portes de la cour d'assises. Sur son visage, seul un sourire apparaît.

* Les prénoms ont été changés.

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