Société

«C'est ignoble, j'ai détruit une jeune fille»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 2] Les expériences douloureuses vécues par Anaïs ont modelé son rapport aux autres, avec des conséquences parfois dévastatrices.

«Je me disais: “Comment t'en es arrivée là, à faire toutes ces horreurs?”» | Andrei Lazarev via Unsplash
«Je me disais: “Comment t'en es arrivée là, à faire toutes ces horreurs?”» | Andrei Lazarev via Unsplash

Une pluie fine frappe les baies vitrées de la cour d'assises. La salle est quasiment vide. Le président demande à Anaïs de se lever. Elle s'exécute.

Durant près de deux heures, Anaïs a entendu la déposition de Judith* à la barre –les humiliations et les sévices racontés sans emphase, les psychologues et les officiers de police décrivant la victime comme «incapable d'élaborer un tel scénario». Mais elle, du haut de ses 25 ans, enfermée en détention provisoire depuis maintenant deux ans, que pense-t-elle de tout ça?

Dans le box des accusées, Anaïs s'approche du micro. D'une voix naïve et presque scolaire, elle annonce: «C'est vrai ce qu'elle dit.»

«On n'est pas là pour moi»

Très tôt, Anaïs a eu des problèmes. Issue d'une famille de cinq enfants, dont un frère décédé en bas âge, la petite fille était déjà différente. L'institutrice avait convoqué ses parents: elle devrait redoubler la grande section de maternelle. Ce n'était pas forcément le plus grave.

Anaïs ne sait pas si elle peut en parler ici, à son procès, si c'est le lieu ou le moment. À 4 ans, sa grand-mère lui avait ordonné: «Va jouer avec Papi.» Sauf que Papi n'était pas son vrai papi, mais le copain de sa grand-mère. Il l'avait violée. «Et après, glisse-t-elle, personne ne m'avait crue.»

Au même âge, Judith a été victime de faits similaires de la part de ses deux frères, ou de l'un de ses frères, cela n'est pas clair car personne n'a jugé utile d'étayer le dossier d'instruction, comme si le malheur pouvait être excédentaire. Toujours est-il qu'après, on l'avait crue, et Judith avait été placée en foyer. Anaïs était restée chez elle.

Les années suivantes, précise son propre père, «Anaïs a pas suivi l'école normale». À 9 ans, elle est placée en institut médico-éducatif, puis en institut médico-professionnel, où elle se forme à la restauration et au ménage.

«Tu vois, t'aurais dû continuer la boxe, pour te défouler.»
Le père d'Anaïs

À la maison, elle voit son père frapper sa mère, tente de s'interposer –en vain. Jamais marié, le couple a passé vingt-six ans ensemble. À la barre, son père balaie la question, argue: «On n'est pas là pour moi.»

En arrivant à la cour d'assises, devant les policiers, il a fait mine de sortir des colts de ses poches avec ses doigts, en criant «Haut les mains!», avant de partir dans un grand rire.

Face à la cour, il poursuit: «Anaïs, elle était très très forte à la boxe. C'est dommage qu'elle ait pas continué.» Il se tourne ensuite vers le box des accusées: «Tu vois, t'aurais dû continuer, pour te défouler.»

Le président ne lâche pas le morceau. Le père d'Anaïs concède: «Je reconnais. Par périodes, j'ai été violent. Après, ma femme, c'était pas un punching-ball! Et dans ce cas, celui qui boxe son fils, il va aller taper le voisin? Faut comprendre, en tant qu'adulte!»

Les avocats d'Anaïs, Me Vatinel et Me Sénié-Delon, insistent. Le père d'Anaïs ne saisit pas tout de suite, pense qu'on lui reproche d'avoir placé sa fille à l'institut médico-éducatif, répond que c'est sa femme Marie-Karine qui s'occupait de ça.

Me Vatinel développe: «Tous les enfants malheureux ne finissent pas à la cour d'assises, mais les enfants que l'on retrouve à la cour d'assises n'ont pas toujours eu un cadre très structurant.»

Alors le père d'Anaïs comprend. «Ah ok, d'accord. Ah ok, d'accord. Je vois ce que vous voulez dire. Que je suis un mauvais père... Alors qu'on est même allés au Petit Palais des sports!» Avant que le malheur n'arrive, dit-il, il faut parler. Pourquoi Anaïs n'est-elle pas venue lui parler?

Aujourd'hui, il ne va pas la voir en prison: «J'ai été déçu par un courrier. Elle me disait que j'étais plus son père.»

«Elle cherchait une maman»

La mère d'Anaïs, Marie-Karine, lui trouve une place à l'ESAT, qui emploie de jeunes adultes en situation de handicap. Là, en novembre 2014, Anaïs rencontre Judith, occupée à la blanchisserie. Judith déclare: «On était amies, puis meilleures amies, et puis on s'est mises ensemble.» Deux vies cabossées, même combinées entre elles, ne parviennent jamais à faire une vie lisse.

L'assistante sociale auprès de l'ESAT, de même que la curatrice d'Anaïs chargée «des décisions de la vie courante», confirment toutes les deux la relation fusionnelle entre les deux jeunes filles, les accès de jalousie et l'impulsivité d'Anaïs.

«Quand elle voulait un logement, elle le voulait tout de suite», se remémore l'une d'entre elles. Anaïs veut aussi de l'argent pour des cigarettes, aller au McDonald's, acheter des jeux vidéo. «Le fait que je gère ses revenus, dans les 950 euros par mois, lui posait problème. Elle voulait plus. Donc c'était des textos, des appels...», mentionne l'autre.

Jamais elles n'ont vu les claques, les coups de poing et les coups de pied. Elles admettent toutefois «les comportements brutaux» d'Anaïs. «Si elle est énervée, elle va claquer les portes, envoyer quinze SMS, dont certains sont juste des “???”», expose sa curatrice. Un jour, alors que Judith accompagnait Anaïs à un rendez-vous, celle-ci lui avait lancé, au moment d'arriver: «Non mais va plus loin, dégage, c'est ma curatrice!»

«Anaïs s'accrochait presque aux jambes de sa mère, j'avais l'impression d'une petite fille de 5 ans.»
L'assistante sociale d'Anaïs

«Très vite, Anaïs a montré une motivation, un dynamisme plutôt agréable, relève l'assistante sociale. Mais dans les relations avec les professionnels, on voyait vraiment qu'elle cherchait l'affection. C'était assez unanime. Elle cherchait une maman, quoi.»

La curatrice partage le même ressenti: «Anaïs avait besoin de reconnaissance affective. Il faut que je garde une certaine distance, mais elle m'a prise pour une seconde maman.»

L'assistante sociale se souvient de l'après-midi où elle a rencontré Marie-Karine, la mère d'Anaïs. C'était devant le juge des tutelles. Judith était là, elle aussi. «Anaïs s'accrochait presque aux jambes de sa mère, j'avais l'impression d'une petite fille de 5 ans qui demande un bonbon. Sa mère ne disait rien de spécial. Elle acceptait. Je n'ai pas vu de rejet, en tous cas.»

«Sa seule présence énervait Anaïs»

À partir du début de l'année 2017, Anaïs ne vient plus travailler. Parfois il y a un certificat médical, parfois non. Elle ne répond plus au téléphone, ne prend plus la peine de justifier ses absences.

Anaïs confie: «Judith, c'était ma plus longue relation. J'avais peur de la perdre. Je l'aimais énormément, mais c'était que de la violence, comme elle a dit», ajoute: «Mon père, même s'il aimait ma mère… Il frappait maman.»

«C'était des bouffées de colère, décrit-elle au président. C'est tout ce qui me venait. Je prends ce qui me tombe sous la main. Y a tout qui se mélange.»

Les propos d'Anaïs sont consignés dans un procès-verbal: «Quand elle faisait sa victime, qu'elle était niaise ou qu'elle était bêta, ça m'énervait au plus haut point.»

À la barre, l'officière de police de la brigade de protection de la famille jette un coup d'œil à ses notes: «Ce qui ressort de la première garde à vue est que tout est de la faute de Judith. Elle a dit le mot de trop, parfois même sa seule présence énervait Anaïs et était une raison de la battre.»

Anaïs reconnaît en 2017 qu'elle craint de se retrouver seule avec Judith, de peur de la tuer.

«Quand elle faisait sa victime, qu'elle était niaise ou qu'elle était bêta, ça m'énervait au plus haut point.»
Anaïs

Un expert psychologue, mandaté pour la rencontrer en détention plusieurs mois après les faits, constate qu'une fois sortie «de sa dimension intrafamiliale et relationnelle» «la violence était la seule possibilité d'expression», Anaïs a commencé à éprouver de la culpabilité. «C'est ignoble, réalisera-t-elle, j'ai détruit une jeune fille.» Au médecin, elle réclame des médicaments pour se calmer.

«Qu'est-ce qui vous énervait?», s'enquiert le président. «C'était trop la jalousie, assure-t-elle. La jalousie, surtout la relation avec son frère. Aujourd'hui, avec le recul, je me dis: “Comment j'ai pu être aussi naïve et croire cela?”»

«Je savais pas que j'allais taper»

Anaïs confirme tout. Les coups de béquille, les brûlures de briquet et de cigarette, les excréments. L'accès à la douche et aux toilettes interdit, Judith contrainte de se soulager dans une bouteille en plastique découpée, et son allocation adulte handicapée sucrée pour le loyer.

Le président lui demande, selon elle, comment Judith pouvait le vivre.

«Mal. Très très très très très mal. C'est horrible, ce que j'ai fait.»

Anaïs baisse la tête un instant.

«Je savais pas que j'allais faire tout ça. Je savais pas que j'allais taper. On était trop étouffées dans cet appartement. L'enfermement, ma mère, moi… Je sais pas si ma mère acceptait que je sois homo, aussi. J'avais l'impression qu'elle acceptait pas Judith.»

Parfois, a-t-elle expliqué aux policiers, elle n'osait plus regarder Judith et son visage tuméfié. «C'est vrai, acquiesce-t-elle au micro du box. Je me disais: “Comment t'en es arrivée là, à faire toutes ces horreurs?”, mais après, ça reprenait le dessus!»

«Si sa mère était intervenue, je ne sais pas s'il y aurait eu cette dynamique.»
Un expert psychologue à propos du comportement d'Anaïs

Quand elle se rassoit sur le banc, sa mère Marie-Karine, à ses côtés, serre ses mains entre ses jambes.

D'après les experts, Marie-Karine possède une intelligence normale, «pas de trouble mental, ni caractériel».

À propos de sa fille Anaïs, l'un d'entre eux fait remarquer: «Les actes ne sont pas uniquement induits par l'impulsivité. Ce sont des comportements agressifs, ultra violents, dégradants. Si sa mère était intervenue et avait dit: “Mais qu'est-ce que tu fais?”, je ne sais pas s'il y aurait eu cette dynamique.»

Dans le box des accusées, le menton de Marie-Karine tremble un peu de peur; des larmes roulent sur ses joues.

* Le prénom a été changé.

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