Société

«C'est pas possible, de faire ça à quelqu'un»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 1] Un jour, Judith rentre dans sa famille après plus de deux ans d'absence. Sa mère et son frère ne tardent pas à découvrir les sévices qu'elle a subis.

«Il y avait des lésions d'âges différents, un peu partout au niveau du corps.» | Andrei Lazarev via Unsplash
«Il y avait des lésions d'âges différents, un peu partout au niveau du corps.» | Andrei Lazarev via Unsplash

Quand sa mère l'a vue se précipiter vers elle, elle ne l'a d'abord pas reconnue. La jeune fille était maigre et tremblante. Simone se souvient l'avoir «repoussée». Puis elle a entendu sa voix, une voix gamine supplier: «Maman, c'est moi!»

Judith*.

«Elle avait froid, se rappelle Simone. Je lui ai fait à manger.» Nous sommes le 25 octobre 2017. Cela fait deux ans et demi qu'elle n'a pas eu de nouvelles de sa fille.

Jérémie, le frère de Judith, arrive en trombe. Il était chez un cousin quand sa petite sœur est rentrée à la maison; sa mère l'a appelé immédiatement, lui a dit de venir vite.

«Y avait pas un jour sans coup»

Jérémie avait gardé une autre image de Judith. Ce jour-là, il a vu «une morte-vivante», avec «des vêtements qui tenaient à peine sur elle». «Je ne vais pas vous mentir, une haine s'est emparée de moi», admet-il. À nouveau, il répète à la barre: «Je ne vais pas vous mentir, monsieur le président. J'avais envie de faire justice moi-même.»

Judith part se débarbouiller. Jérémie lui demande de se déshabiller. Il prend plusieurs photos de sa sœur en sous-vêtements avec son téléphone portable, ces mêmes photos versées au dossier et projetées à la cour d'assises, dont on cherchait à savoir qui les avait prises –qui de la brigade de protection des familles ou du médecin légiste avaient photographié le corps de Judith?– jusqu'à ce qu'il acquiesce, face au président: «C'est moi, monsieur.» Il se cramponne un peu à la barre des témoins. «J'avais jamais vu ça. Elle était marquée de la tête au pied.»

Le médecin légiste énumère les constatations de son rapport. Les ecchymoses, les hématomes, les cicatrices. Avant d'abdiquer: «Je ne vais pas refaire la liste des lésions. Il y avait des lésions d'âges différents, un peu partout au niveau du corps, et nous avons délivré une ITT de dix jours. J'avais suspecté une fracture du nez, j'ai demandé une radio.»

L'officière de police de la brigade de protection de la famille précise: «Au-delà de huit jours d'ITT, on est déjà dans des faits graves.»

L'avocat de Judith, Me Durand-Raucher, sourit à sa cliente. C'est à son tour de déposer à la barre. Elle doit raconter ce qui lui est arrivé, penser aux détails, répondre aux questions. Ce sera, peut-être, la dernière fois. Judith se lève et s'avance au centre de la cour d'assises.

«Dans notre bureau, elle répétait: “Je vous jure que tout ce que je vous dis c'est vrai, c'est vrai.”»
L'officière de police de la brigade de protection de la famille

La jeune femme aura bientôt 23 ans. Elle est décrite par les experts psychologues comme présentant «une intelligence légèrement déficitaire», avec «des acquisitions modestes». Elle ne sait pas soustraire, ni multiplier, seulement poser des additions simples. De fait, une allocation pour adulte handicapé, 810 euros, lui est versée tous les mois. Durant deux ans et demi, elle n'en aura pas vu la couleur.

Face à la cour, Judith tente de se tenir droite. L'officière de police avait prévenu: «Dans notre bureau, elle répétait: “Je vous jure que tout ce que je vous dis c'est vrai, c'est vrai.” C'est ça qui m'a marquée: la peur de ne pas être crue.» Judith regarde le président: «Y avait pas un mois sans coup. Y avait pas un jour sans coup. J'avais pas un souffle, monsieur.»

«C'est parce que tu m'énerves»

Comme de nombreuses histoires d'amour, «au début, on s'entendait super bien». Il y a d'abord l'amitié sur le lieu de travail, les fous rires partagés, le sentiment de devenir inséparables. Puis, «au bout de deux, trois semaines, ça a commencé à venir»: la première grosse gifle à l'abri des regards, la justification «c'est parce que tu m'énerves» et l'incompréhension.

«C'est l'impuissance apprise: les premiers coups ne donnent pas lieu à une opposition massive, donc les autres coups arrivent et la victime capitule», indique l'expert psychologue.

Judith annonce à sa mère qu'elle est amoureuse, qu'elle va quitter la maison, que c'est comme ça. Elle veut «essayer de vivre à deux ensemble, comme dans la vraie vie». Simone préférerait autre chose, sans bien savoir quoi proposer en échange d'une histoire d'amour. «Alors elle est partie», regrette Simone.

«Malheureusement, on a commis l'erreur de laisser couler, de pas s'inquiéter plus que ça.»
Jérémie, frère de Judith

Judith a 20 ans et une nouvelle adresse. Elle habite désormais dans la famille de la personne qu'elle aime. Sa mère l'appelle de temps en temps sur son téléphone portable. Judith lui assure: «Je suis bien, là. Je suis heureuse.» Peu à peu, pourtant, sa voix commence à changer. «Elle m'a dit: “arrête de me casser les couilles”», relate sa mère à la barre. Simone continue d'appeler, mais elle n'arrive plus à la joindre: «Plus de nouvelles.»

«Plus rien du tout, confirme Jérémie. Et nous, malheureusement, on a commis l'erreur de laisser couler, de pas s'inquiéter plus que ça.»

À la cour, Judith parle des nuits à même le sol. De la fois où elle a dû dormir debout, attachée aux barreaux de la mezzanine du lit, une chaussette dans la bouche. Des manettes de jeux vidéo lancées au visage, du réveil à six heures du matin pour laver la maison, du seau d'eau poisseuse jetée à la figure parce que le jour s'était déjà levé et que le ménage n'allait pas se faire tout seul.

Judith évoque le bandeau sur les yeux, le briquet lui brûlant le bout des seins et le bâton d'encens près de l'œil, une nuit. Il y a aussi la béquille, saisie lors de la perquisition, venant fracasser son dos au point de se casser, la spatule en bois venant taper le bout de ses doigts au point de se briser. Les coups de ciseaux sur la peau, le petit bout d'oreille coupé «heureusement cicatricé», les cigarettes éteintes sur son bras, et son bras, plus tard, en écharpe.

«Si on vient me voir, je ne dirai rien»

Les voisins de l'immeuble assistent à certaines scènes: dans l'ascenseur, les cheveux tirés; près de la boîte aux lettres, les coups de poing dans l'œil; Judith, affamée, en manteau même en plein été, endormie sur le palier.

À la barre, les voisines, plus tremblantes les unes que les autres, disent «avoir peur». Tout ça, «ça peut partir loin». Elles jurent que la famille était polie, disait bonjour, des «gens très bien», «gentils», et certifient avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir.

Elles ont fait part à Judith que tout cela n'était pas normal, qu'elle devrait rentrer chez sa mère, appeler la police. Elles lui ont donné à manger, offert un verre d'eau et des cigarettes. «Tout le monde voyait, tout le monde savait», déplore la policière de la brigade de protection de la famille. «Elle m'a dit: “Si on vient me voir, je ne dirai rien”», mentionne une voisine.

«J'avais envie de vomir. J'étais pas bien, j'étais blanche.»
Judith

Devant la cour, Judith ne s'arrête plus de parler. La douche et les toilettes interdites, parce que «l'eau, ça coûte cher». Les coups de ceinture «avec la sangle» sur son corps nu, son corps nu jeté sur le balcon pour que tout le monde la voit, ce balcon où elle a dû dormir «deux fois». Le jus du cendrier qu'elle a été forcée à boire aussi deux fois, la demi-bouteille d'huile de friture une fois, et les excréments.

Le président de la cour d'assises lève les yeux des pages du dossier et tente prudemment: «Vous savez ce que ça veut dire, “excréments”?»

«Oui. Elle m'a forcée à manger ma merde à moi. Trois ou quatre fois, je dirais», répond Judith.

Dans le public transi, un retraité venu assister à son premier procès d'assises souffle, les yeux gros comme des soucoupes: «C'est pas possible, de faire ça à quelqu'un.»

Telle une enfant qui réciterait un poème aux vers épouvantables, d'une voix distanciée et sans effet, Judith expose: «J'avais envie de vomir. J'étais pas bien, j'étais blanche.» Elle explique s'être laissé faire pour éviter le pire. N'était-ce pas ce qu'on lui répétait, «laisse-toi faire sinon je te tue»?

Au quotidien, elle est devenue froide et pleine de larmes. Elle s'est vue mourir dans cette famille, dans cet appartement.

«Elle répète tout ce qui s'est passé»

Le 23 octobre 2017, vers 22h30, les coups ont commencé à pleuvoir dans la chambre à coucher, sans raison –cela faisait longtemps qu'il n'y avait plus de raison invoquée. Étranglée avec la ceinture puis étouffée avec un coussin, Judith perd connaissance, crache du sang.

Le lendemain matin, on lui dit de quitter la maison, de ne plus revenir. Alors Judith court, se réfugie dans une bouche de métro et dort la nuit suivante sur un banc, en attendant la première rame du service au petit matin.

«C'est un réflexe de survie presqu'animal, plus que quelque chose de réfléchi», constate l'expert psychologue entendu en visioconférence. Judith se dit que c'est une chance d'avoir eu sa carte de métro sur elle, sinon comment aurait-elle pu retrouver sa mère?

«Aujourd'hui, elle répète tout ce qui s'est passé», rapporte Simone devant la cour d'assises. La mère de Judith est prise par les pleurs: «Elle répète, elle répète.» Quand elle décrit ses trois années de supplice, confie Simone, Judith ponctue toujours ses phrases par «c'est vrai, c'est vrai» et «pardon, pardon». Au jury, la petite dame déclare en s'essuyant les yeux: «Elle a peur qu'on ne la croit pas. C'est pour ça qu'elle répète souvent.»

«C'est un réflexe de survie presqu'animal, plus que quelque chose de réfléchi.»
L'expert psychologue

Sur les grands écrans de la cour d'assises, les photos de Judith prises avec le téléphone de Jérémie défilent une à une. Le visage tuméfié de la jeune femme, deux coquards noirs à la place des yeux, les lèvres gonflées, le cou et le front parsemés de griffures; les entailles longues d'une dizaine de centimètres sur l'avant-bras, les coupures sur les cuisses, les bleus partout et les hématomes rouges zébrant son dos.

Dans le box des accusées, Marie-Karine se tourne vers sa fille Anaïs et siffle entre ses dents: «T'as vu ce que tu as fait?» Anaïs, 25 ans, plonge alors le visage entre ses mains et se met à sangloter.

* Le prénom a été changé.

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