Culture

Sergio Tonine domine la rentrée littéraire 2031

Temps de lecture : 30 min

Katy Léoni, du podcast littéraire «Anicroche», reçoit cette semaine Sergio Tonine. Avare ni en vacheries, ni en provocations, l'auteur à succès a fait de l'outrance son fonds de commerce.

Un numéro exceptionnel d'«Anicroche», avec le plus gros vendeur d'e-books de France | Jonathan Velasquez via Unsplash
Un numéro exceptionnel d'«Anicroche», avec le plus gros vendeur d'e-books de France | Jonathan Velasquez via Unsplash

Oubliez fanfiction et science-fiction: «Si jamais» est une série d'actu-fiction. Avec un principe simple: une actu, une fiction. Par Benoît Gallerey.

Chaumont, 14 janvier 2031

- Hey, je suis Katy Léoni! Merci de m'accueillir au creux de vos oreilles, c’est Anicroche, le podcast littéraire le plus suivi de la francophonie, 208e épisode. Je me trouve dans les salons privés d’un hôtel de Chaumont, pas parce que je kiffe particulièrement les paysages de la Haute-Marne, mais parce que vient de s’y ouvrir le fameux festival du roman numérique. L’occasion pour moi, comme chaque année à Chaumont, d’interviewer de grands auteurs qui sortent rarement de chez eux... Et 2031 commence bien, pour vous comme pour moi, puisque je suis tout simplement avec le plus en vue, le plus sulfureux romancier du moment: Sergio Tonine, bonjour!

- Bonjour Katy, bonjour à tous.

- Vous signez La peau si lissée d’une fille, votre douzième roman. Déjà 725.000 téléchargements payants, en une semaine! C’est du jamais vu. Alors, je précise pour être honnête que votre éditeur comptabilise là-dedans les traductions en anglais et en espagnol, ce qui fausse un peu la comparaison avec les sorties du début du siècle, qui se faisaient uniquement en français. Mais vos chiffres de ventes sont impressionnants, impossible de le nier. Ventes nourries, comme à chacune de vos publications, Sergio, par une énorme polémique…

- Plusieurs, même. Que voulez-vous, Katy? Certains ont du mal à avaler la vérité crue sur notre monde sans âme.

L’algorithme écrivain

Quand il croise ses jambes d’araignée, sa vapoteuse dessine dans l’air un vague signe de dédain. Il a les yeux perfidement mi-clos derrière ses rares mèches, longues, sales et filasses. En 2031, les implants sont pourtant au point et leur prix ne prive plus personne d’une chevelure correcte.

La théorie de Katy Léoni, qui l’interviewe pour la cinquième fois en cinq ans: le maître des ventes d’e-books se complaît à être repoussant. Elle l’a vu, rentrée après rentrée, se ratatiner comme une poire oubliée au soleil. Plus troublant, à l’heure où tout le monde combat le vieillissement à coups de lasers, crèmes et bistouris, lui, de toute évidence, tire de sa dégradation un délice malsain. Sa laideur est un style, une posture. Peut-être même une philosophie.

Cette fois, juré, Katy ne laissera pas ce croûton haineux prendre le dessus. Lors de leur première interview, il l’avait baladée, ils avaient poussé la discussion jusque tard dans la nuit, ils l’avaient même finie ensemble –la nuit. Une seule. Sergio n’était déjà pas très beau, mais Katy tient à souligner qu’il était moins laid qu’aujourd’hui. Beaucoup moins laid. Elle préfère en réalité ne pas en parler du tout, d’ailleurs personne n’a jamais rien su de cette nuit. Silence. Elle n’avait pas répondu aux messages de Sergio le lendemain, ni à ceux des jours suivants, puis les messages avaient cessé. Silence.

Depuis, leurs rencontres –inévitables à chaque salon– se déroulent sans évoquer la question. Katy mène ses interviews de façon courtoise et professionnelle. Sergio, lui, la prend de haut et suffisamment longtemps pour que cela tourne à l’humiliation.

Alors cette année, Katy attaque à la jugulaire:

- Je ne parle pas seulement de vos prises de position scandaleuses, Sergio, je pense au milieu littéraire qui vous encensait à vos débuts et regrette maintenant que vous vous contentiez de pondre quelques phrases retorses, quelques petites bombes qu’un algorithme distille ensuite dans une histoire pré-écrite en pompant l’actu et vos précédents ouvrages…

Il a soulevé lentement les paupières, amusé par la charge:

- Plaît-il? Est-ce une question? Une phrase qui cherche son point?

Katy ne se laisse pas démonter:

- Je fais simple: un logiciel recycle vos obsessions et brode autour de quelques phrases inédites et bien senties. Combien sont réellement écrites par vous, dans celui-ci? Dix punchlines? Quinze à tout casser?

- Si vous n’avez pas idée du nombre, l’ouvrage est donc bien fait. Uniformément, je vous pique la formule, «inédit et bien senti».

- Vous n'avouez pas quel pourcentage du texte a été rédigé par vos soins?

- Pensez-vous, si une chroniqueuse appliquée comme Katy Léoni n’y a vu que du feu! Si mes lecteurs les plus pointus ne font pas la différence entre mes créations pures et leurs dérivés algorithmiques, de quoi exactement vous plaignez-vous?

- Bien sûr, l’algorithme est assez malin pour lisser le tout. Il va prendre vos morceaux inédits, il va teinter de leur style les paragraphes alentour, il va reproduire certaines tournures, les introduire habilement –si ce n’est à la perfection, si l'on s’en tient à l’efficacité–, mais…

- Attendez, Katy. Pardon d’interrompre vos digressions techniques, mais... Vous comptez sans rire relancer le débat des années 2020 sur l’écriture assistée? Le procès de l’artiste aidé par logiciel qui ne serait plus un artiste? Si c’est le cas, dites-le, je m’en vais tout de suite.

- Pas du tout. Des romans que j’adore ont été écrits ainsi. Et je suis la première à admettre que le niveau moyen de ce qui se publie a nettement progressé depuis les co-auteurs intelligents, mais… Vous, personnellement. Le cas Tonine. Ces logiciels, ultra-présents, peut-être en abusez vous? Peut-être est-ce à cause d’eux que vous avez du mal à vous renouveler?

- Du mal à me renouveler?

Il fait mine de pouffer, mais il n’est pas crédible en rieur. Il en a conscience et reprend ce ton hautain et cassant qui lui sied plus naturellement:

- Il me semble, chère Katy, mais vous allez peut-être dans votre grande érudition me prouver le contraire, que le thème de la sexualité avec les robots n’a jamais été traité. Pas dans un roman grand public, en tous cas. Du moins jamais comme je le traite dans La peau si lissée d’une fille. Vous voyez des similitudes avec mes romans précédents?

- Beaucoup, oui. Le progrès y est désespérant, les femmes pas mieux, les mâles blancs frustrés…

- Certes! Il se trouve que ce sont les sujets du siècle. Veuillez m’excuser d’être un auteur cohérent.

- Ou qui sait exploiter les peurs du public. Pardonnez-moi, Sergio, mais j’ai du mal à vous croire sincère dans toutes vos colères. Quand vous vous en prenez par exemple à la mode de ces chanteurs décédés qui sortent à nouveau des albums, les PMC comme on dit, les «post mortem creation»...

- Le chant des cadavres, oui. Eh bien?

- C’est assez convenu. Le passage ressemble à une compilation des vannes –pas les meilleures, d’ailleurs– que l'on avait déjà pu lire sur Twitter depuis des mois.

Les yeux du vieux sont maintenant grands ouverts, du moins autant que les rides le leur permettent. Katy l’a piqué, elle poursuit:

- Je ne suis pas en train de dire que vous n’avez aucun génie, on ne peut déjà pas vous nier celui du marketing, mais vous êtes un mercenaire, Sergio. Vos indignations sont des girouettes qui suivent ce que soufflent les algorithmes.

Il époussette d’une main –le geste se veut blasé– un improbable pantalon en velours du siècle dernier. Elle remarque que l’autre main serre la vapoteuse à s’en faire blanchir les jointures: il est réellement agacé.

- Vous m'effrayez, Katy. Pour défendre ces méthodes musicales, il faut non seulement être malentendant, mais cultiver une âme de profanateur de tombes. Avez-vous écouté «Sur le rebord des fenêtres», le nouveau Cabrel?

- Oui, j’ai adoré.

- C’est un massacre! Tout comme la tentative de résurrection de Renaud, titrée «Putain de gyropode» pour le mettre à la sauce 2030: s’il était toujours debout, je peux vous dire qu’il aurait collé sa santiag au cul de la maison de disques!

- Le Renaud actualisé n’est peut-être pas une réussite, je vous l’accorde. Mais il se vend très bien. Succès public également pour le nouvel Aznavour, qui lui pour le coup est resté très classique. Musicalement, c’est même à s’y tromper.

- Curiosité malsaine, rien à voir avec la musique. «Emmenez la Mamma au soleil»: rien que le titre, soyons sérieux, c’est une insulte! Je vous le dis: si j’étais Arménien, je hurlerais que cette resucée pathétique piétine mon orgueil!

Son souffle se fait court, Sergio doit se calmer: c’est son alerte interne quand il perd pied. Katy est déchaînée, qu’est-ce qu’il lui prend? Elle qui est d'habitude mièvre et gênée... Cette année, elle a les cheveux verts, Sergio l’a noté dès son entrée. Difficile en même temps de les rater, tant le fluo ressort sur la peau noire de la podcasteuse.

«Le Panthéon est complet. Ses locataires omniprésents. Notre horizon condamné. C’est effrayant, ce recul de la vie!»

Jambes croisées elle aussi, Katy ne compte pas le laisser se remettre. Son angle d’attaque pour le déstabiliser –moquer son décalage avec le monde réel, lui qui se vante d’être tellement en phase avec le peuple français– semble fonctionner. Elle embraye:

- Un: les moyens techniques le permettent. Deux: cela réjouit les fans. Trois: ça ne fait de mal à personne. Puisque les logiciels reproduisent à la perfection n’importe quelle empreinte vocale, surtout celle des artistes dont on possède des heures d’enregistrements, pourquoi s’en priver? Vous n’avancez aucun argument dans votre roman. Si d’autres logiciels sont assez fins pour générer des textes et des musiques pour ces voix qui respectent leurs univers, pourquoi s’en priver? Et on n’a cité que de la variété française depuis tout à l’heure, mais je n’oublie pas les nouveaux Michael Jackson, 2Pac, Pink Floyd, MC Hammer, Abba, Nirvana… C’est quand même un kiff monstrueux, dans le monde entier!

- Régression totale, infantilisation par la nostalgie. Ne me parlez pas de musique: c’est une simple expérience de l’émotion retrouvée. Des madeleines de Proust enfoncées de force dans les oreilles.

- Quand bien même, Sergio, en quoi ça vous dérange? Prouvez-moi que ce n’est pas juste une posture.

- Ces albums de cadavres me débectent parce qu’ils reviennent à dire aux hommes: «Ne créez plus, les robots le font mieux que vous. Ne montez plus sur scène, les hologrammes sont parfaitement infatigables. Musiciens, ne venez plus en studio, on a assez de matière jusqu’à la fin des temps. Les enfants, n’espérez pas devenir un mythe, les morts ne laissent plus leur place.» Est-ce que vous réalisez la violence de ce qu’on nous inflige, Katy? On se retrouve à adorer des faisceaux lasers, à chantonner des refrains écrits par personne... On ne rêve même plus de devenir une star soi-même, puisque Freddie Mercury, Barbara, Debbie Harry et Elvis Presley sont encore là. Faut-il préciser qu’Elvis est encore jeune et beau, et qu’il le sera encore dans un siècle? Le Panthéon est complet. Ses locataires omniprésents. Notre horizon condamné. C’est effrayant, ce recul de la vie! Ouvrez les yeux, ma pauvre Katy!

- Vous n’en rajoutez pas un peu? Vous croyez que quand Madonna sortait un album, elle avait écrit les couplets, joué à la bouche le petit air de flûte de pan sur le refrain et passé des nuits blanches à mixer le son? La musique est une industrie, Sergio, ce n’est pas un scoop. Mais je suis contente que vous ayiez dit que les algorithmes étaient une abomination dans la création musicale. Vous allez donc m’annoncer que vous arrêtez de les utiliser en littérature?

- C’est incomparable, ne soyez pas stupide. Je ne suis pas mort, moi, je vous remercie. J’orchestre l’ensemble, je fixe les règles, je réoriente. Je signe.

- Jouez avec le curseur si vous le voulez, je m’inquiète tout de même du… Comment disiez-vous? Ah oui: du «recul de la vie» dans vos romans. Les thèmes que vous abordez, les PMC par exemple, ce sont des thèmes...

- Des thèmes qui plaisent au public, si j’en crois les chiffres des ventes. Point barre.

- Mais ce n’est pas vous, Sergio, qui les choisissez. Si?

- Comment cela? Évidemment que si! Encore heureux.

L’auteur n’a pas d’écharpe à lancer derrière son épaule, mais le cercle décrit par son bras maigrelet était le même, qui fait seulement tourbillonner l’épaisse fumée violette qui l’entoure. Nuage âcre qui approche à grosses volutes du nez de Katy: elle ne doit ni tousser, ni grimacer et rester concentrée. Le poisson est enfin ferré. Une petite seconde de relâchement peut lui suffire à s’échapper. À l'inverse, trop de tension et le fil casse. Subtil équilibre.

- Évidemment qu’un grand auteur comme vous choisit ses sujets. Mais il les choisit parmi ceux que lui soumet son éditeur, non? Sinon à quoi sert encore de nos jours une maison d’édition?

- À m’obliger à rencontrer des casse-pieds comme vous pour la promotion d’une œuvre. Démarche qui, je vous l’avoue, ne me viendrait pas spontanément à l’idée. Les maisons d’édition, plus affables que leurs auteurs, s’assurent qu’une œuvre soit distribuée au plus large public possible, voilà ce qu’elles font. Des agences de pub, à la différence que dans l’édition, les employés savent lire autre chose que des emojis.

Katy sourit poliment à son bon mot, l’objectif n’est pas non plus de le braquer.

- La distribution sur les plateformes virtuelles, la gestion des droits, jusque-là, je vous suis. Mais ils influent bien avant, non? Dès la conception du roman, dès les préliminaires. Vous êtes chez Trafalgar, le plus gros stand ici à Chaumont, ils occupent presque un quart du salon. Ces spécialistes de l’e-book ont forcément un algorithme qui présélectionne les sujets qui vont «impacter le public», comme ils disent.

- Ils détiennent un outil dans ce genre, oui. Mais je n’en suis pas l’esclave.

- La sexualité entre êtres humains et robots, c’est votre idée ou celle du logiciel?

- Je ne sais plus, vous m’ennuyez! Un peu des deux, sans doute. Mon livre aborde une dizaine de thèmes, peut-être plus; tout dans l’œuvre finale se mélange: j’en ai trouvé certains, le logiciel m’en a soufflé d’autres. Et puis, entre nous, une fois les thématiques choisies, reste le plus compliqué: écrire le roman. On vous fournirait les mêmes mots-clés que moi, Katy Léoni, pas certain que vous les transformiez en un best-seller.

Au tour de Katy de lancer un rire qui sonne faux. Elle croise ses jambes dans l’autre sens. Elle a mis un jean BodySculpt pour être à l’aise, et les fibres intelligentes ont en effet compris qu’elle ne souhaitait pas être spécialement moulée pendant l’interview. Comment savoir si ce vieux tordu de Sergio Tonine la reluque ou s’il réfléchit les yeux dans le vague?

- Je ferai un bide, c’est sûr, aucun risque que je grignote vos ventes. Désolée si j’ai donné l’impression de minimiser votre rôle ou celui des auteurs en général. Mais juste pour que nos auditeurs comprennent comment se fabrique un tel succès: les thèmes mis en avant par un éditeur populaire comme Trafalgar sont logiquement ceux qui vont provoquer une polémique maximale, afin d’offrir au roman une visibilité maximale. Dès les premiers choix de l’histoire, la puissance des algorithmes à disposition de l’auteur joue énormément. Sans parler de la suite, lors de la rédaction... Vous ne trouvez pas que cela fausse la concurrence avec les jeunes auteurs, qui eux n’ont pas accès à de tels outils? Vous parliez de Panthéon bouché...

- Encore une fois, je ne suis pas mort. Et puis c’est le jeu, ma pauvre Katy! Ne faites pas la naïve. Un artiste doit capter l’attention. Vous savez pertinemment qu’aucune campagne de pub n’équivaudra jamais un emballement des réseaux. Alors que l’offre est plus vaste que jamais, un auteur peut aujourd’hui –c’est fascinant– se retrouver en situation de quasi-monopole sur l’actualité, particuliers et sites d'info professionnels confondus.

Les exhalations de sa vapoteuse sont si âcres que la chemise de Sergio en dégueule ses couleurs verdâtres le long de motifs surannés. Si étranges que Katy échafaude –malgré elle, elle ferait mieux de rester concentrée– deux théories: soit il fume du liquide violette-musc périmé, soit il récolte et vapote sa propre sueur.

- Vous vous réjouissez de cette situation de monopole? Vous la trouvez saine?

- Elle est ce qu’elle est. Je n’en ai pas fixé les règles non plus, ne me surestimez pas. Mais puisque la situation que vous décrivez offre une possibilité d’être entendu, une seule, je me dois, en tant qu’artiste, d’être l’élu, d’être celui qui tape pile où il faut pour lancer le tourbillon exponentiel des algorithmes. Et je le reconnais, ce n’est pas un scoop: pour m’aider en cela, oui, il existe encore d’autres algorithmes. Mise en abyme.. Vous en êtes où dans vos fiches? Des questions plus pertinentes sont prévues par la suite? Ou vous allez me reprocher tout du long de ne plus écrire avec une plume d’oie à la lueur d’une bougie?

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La menace des «Traînées hystériques»

Pas facile de protéger cette enflure tous les jours, Priscilla se le répète souvent. Pas facile de trouver la force. De se démener pour que ce chacal puisse répandre son venin en toute sécurité. Oui, elle sait qu’un chacal n’a pas de venin, mais désolée, on ne saurait plus précisément décrire ce qu’il est et ce qu’il fait. Elle poireaute, carrée, costard noir, debout dans le couloir d’un hôtel prétentieux pendant que monsieur l’artiste répond à une interview.

Tout à l'heure, la fille de l’accueil est venue lui offrir un soda. Le geste lui a d’abord remonté le moral, puis Priscilla a compris que c’était dans l’espoir de lui soutirer des détails croustillants sur son patron. Elle a pris le temps de décapsuler la canette, de boire une longue gorgée fraîche et sucrée avant d’expliquer qu’elle n’a pas le droit –c’est dans son contrat– de révéler le quotidien de Sergio Tonine. Et encore moins d’en dire du mal. Elle a pris l’habitude, comme elle le faisait petite avec son père, de le maudire dans sa tête.

Beaucoup de ses amies ne comprennent pas qu’une femme libre et forte prenne des risques pour un macho pareil, mais Priscilla n’a jamais eu honte de son job. Des tarés veulent vraiment le buter et… c’est quoi la formule? «N’importe qui doit avoir le droit de dire n’importe quoi»? Priscilla ne sait plus de quel philosophe c’est, mais c’est sa philosophie. Buter un écrivain à cause de ses écrits, aussi stupides soient-ils, c’est non.

Priscilla, devant la porte, jambes en position cowboy pour un contrôle optimal du corridor, a calé le retour audio de l’émission dans son oreillette.

- Non, je rassure vos fans: certaines choses dans ce roman sont bien de vous, authentiquement Tonine. On retrouve l’islamophobie, par exemple. Douzième roman, douzième personnage principal qui dénigre les musulmans…

- Il faut avouer qu’insulter le bouddhisme radical ou les sectes véganistes provoque moins de remous.

«Ce n’est plus l’âge d’or, mais l’islamophobie paye encore, chère Katy, croyez-moi. Pas toute ma villa de Calvi, mais disons la piscine.»

Priscilla connaît assez le papy pour deviner que si tout à l'heure il riait jaune, là, le ricanement qu’elle entend est sincère. Elle le devine en position d'attaque: il aura décroisé ses jambes d’insecte, se sera mis au bord du fauteuil, telle une mante religieuse, un bras chétif recroquevillé sur le torse, l’autre sur l'accoudoir qu'il griffe avec sa vapoteuse. Pour reprendre le dessus, il doit aller sur le terrain où il excelle: l’outrance. Selon les observations de Priscilla, l’attitude qu'il adopte pour triompher dans toute conversation est assez simple: toujours en remettre une couche.

- Ce n’est plus l’âge d’or, mais l’islamophobie paye encore, chère Katy, croyez-moi. Pas toute ma villa de Calvi, mais disons la piscine.

- Si c'est de l’humour, c’est aberrant... Vous présentez tranquillement la haine d’une religion, la haine de l’autre, comme un fonds de commerce? En 2031?

- L’aberration, en 2031, ce n’est pas d’être islamophobe, c’est d’être encore musulman.

Et voilà! Qui c'est qui va gérer les menaces des groupes islamistes après ça? Priscilla! Elle soupire discrètement dans son couloir. Depuis le printemps, Sergio n'avait plus trop de problèmes avec les musulmans. Des insultes bien sûr, la plupart méritées d'ailleurs –la routine. Mais pas de menace sérieuse.

Elle l'entend glousser dans son oreillette. Ah, il est content! Le sulfureux écrivain a lâché sa provoc’, parfaitement calibrée pour les réseaux sociaux. Elle lui vaudra une cinquantaine de nouvelles interviews pour s’expliquer.

Il est vraiment gonflé. Il crache en public sur les PMC, alors qu’en privé, elle l’a vu la larme à l’œil quand Joe Dassin a entonné «Salut l’Indien!» pour la première fois. Et une autre larmichette pour Piaf et son «Tourbillon de messieurs». Alors mollo.

Gonflé, il l’est aussi en malmenant Katy alors qu’il lui voue –il ne l’avouera jamais– une véritable fascination depuis leur première rencontre, il y a cinq ans. Priscilla est bien placée pour le savoir.

Le top 3 de Priscilla en matière de PMC: 3. Johnny Hallyday - «L’Envie dans sa tête» 2. Johnny Hallyday - «Requiem pour ma gueule» 1. Johnny Hallyday - «Un détour par l’amour».

- Un avis bien tranché, un point. On commence à cerner la méthode Sergio Tonine: si l’énormité est balancée avec assez d’aplomb, les lecteurs y voient une courageuse manifestation de la vérité. Le point arrive avant qu’ils n’aient eu le temps de se demander si l’avis était fondé. L’histoire caracole déjà ailleurs, vous caricaturez un autre de leurs vices avec le talent qu’on vous connaît.

- Vous… Vous vous payez ma tronche?

- Pas du tout, résiste Katy. J’essaye encore une fois de donner aux auditeurs, sous votre contrôle, les clés de votre succès. Le marché du roman français a certes été bouleversé par le numérique, tout cela est encore assez récent, mais on peut se demander quel auteur a déjà connu une telle suprématie? Je crois que c’est inédit, dans toute l’histoire de la littérature. Même Victor Hugo...

- Je refuse de me comparer aux géants de l’ère du papier.

- Modestie surprenante de votre part, mais tout à votre honneur.

- Non. Si je ne me compare pas à eux, c’est parce que je gagne dix fois plus.

Qu’il glousse ainsi encore une fois, Priscilla va ouvrir la porte, débouler au milieu du studio et tourner d’un coup sec son crâne de raisin rabougri. Elle se contient, évidemment, c’est son métier. Katy Léoni fait pareil en décidant d’ignorer la dernière fanfaronnade.

- Le marché a beaucoup changé, c’est un fait... C’est le moment où je dois retrouver mes notes... Les romans se consomment massivement sur écran, après des années de résistance. J’ai les chiffres, je vais vous les retrouver, chers auditeurs... Les manuels ou les ouvrages d’actualité sont passés au numérique depuis longtemps, mais pour la fiction, c’est vrai que les adieux au papier se sont éternisés... Ah, voilà! J’ai tweeté «La page est tournée» puisque, qu’on le regrette ou non, la France a franchi l’année dernière la barre des 80% de romans acquis ou offerts sous forme dématérialisée –82%, exactement. Autre chiffre intéressant: 64% des ventes se font désormais dans le mois suivant la publication. C’est très court, un mois.

- D’où l’importance –vous posiez la question tout à l’heure– de la maison d’édition. À elle de faire d’une sortie de roman un événement dépassant les cercles littéraires.

- Je traduis: elle doit allumer un feu d’artifice de provocations liées à l’actu pour être reprise partout. Et en lisant votre roman, c’est un bouquet final permanent. Ces fameuses phrases bien placées éclatent ça et là, certains auront l’illusion d’un pétillement continu, d’autres d’une pétarade sans fin. Personnellement, entre les punchlines, La peau si lissée d’une fille m’a laissée sur ma faim.

- Ah, vous l’avez lu! Vous m’en voyez ravi, je finissais par douter. J’ai même cru que nous n’allions jamais en parler.

- J’y viens, j’y viens. Votre roman commence comme le journal intime d’une esclave sexuelle, le lecteur se demande s’il est en Chine, à Budapest ou dans la cave d’une cité. Des appels au secours quotidiens. Mais –je ne dévoile pas grand chose de l’intrigue– on découvre assez vite, dès le deuxième chapitre, on a juste eu le temps d’avoir peur pour sa vie, qu’elle est en fait... un robot sexuel.

- Ruinez mes effets narratifs, allez-y! Sans vergogne!

- Je… Désolée. Vous me reprochiez de ne pas parler du roman, et maintenant je ne devrais rien en dire? Ça va être compliqué. Comment voulez-vous que l'on procède, exactement?

- Je vous taquine, Katy, tout le monde l’a lu, ce roman, vous ne lésez personne. Posez vos questions sans crainte, détendez-vous.

Priscilla n’a pas l’image –elle pourrait choper le flux sur son smartphone, mais ça ne ferait pas pro, elle préfère rester les mains derrière le dos–, et pourtant elle se figure sans peine la peau flasque du visage de Sergio s’agiter de moues d’autosatisfaction. Quand il désarçonne ainsi une interlocutrice, le vieux prend le temps de savourer sa banderille: il semble mâchonner la fumée violette qui l’entoure –ou alors rit-il sans bruit, Priscilla ne sait jamais. Il n’est pas si vieux, d’ailleurs; il est gâté.

Il reprend:

- Vous ne dites plus rien, belle Katy? Pardon, je vous ai coupé le sifflet. Allez, je vous aide: La peau si lissée d’une fille n’est pas un journal intime, même si les premières pages le laissent croire. Ce qu’on lit au début, qu'on prend pour les confessions d’une femme atteinte dans sa chair, dans son intégrité la plus élémentaire, dans son humanité même, ce sont en fait les rapports qu’un robot sexuel envoie quotidiennement à son fabricant, afin d’améliorer les futurs produits. Je vous laisse poursuivre, très chère, puisque vous l’avez lu…

Parmi tout ce qui rend Sergio insupportable au quotidien, Priscilla place tout en haut la condescendance qui transpire de chacune de ses phrase.

- Vous me testez?, s’amuse Katy. Eh bien… Ensuite, vous nous faites découvrir son maître: Jean-Michel, un quinquagénaire de Niort qui n’a jamais fait de vagues. Un professeur, père de famille, habitant un lotissement sans cachet. Ce qu’il fait subir en cachette à son robot est si violent, si pervers, que la mémoire de sa partenaire numérique doit être vidée tous les quinze jours, de peur qu’elle ne développe des comportements aberrants. C’est encore et toujours le portrait complaisant d’un vieux mâle blanc décadent. Quand en sortirez-vous, Sergio Tonine?

- La question n’est pas de savoir si je suis complaisant, vous vous fourvoyez. Je me fous que mon personnage soit décadent ou pas, et vous devriez faire pareil. J’ai passé l’âge de perdre mon temps au tribunal moral, que j’en sois le juge ou l’accusé. Le glissement social derrière, voilà ce qui m’intéresse. Ce peuple de sans-couilles, qui se satisfait de soumettre des robots...

- La sexualité est peut-être autre chose qu’un rapport de soumission.

- Laissez-moi rire, Katy.

- Riez. Ce sont des défouloirs, les études sont formelles: dans les pays où les robots sexuels se vendent le mieux, les taux d’agressions sexuelles ont chuté, et de façon spectaculaire. Même les divorces se font plus rares. Les couples sont plus épanouis avec cet outil dans leur lit, c'est un fait. Les robots apaisent l'être humain, le rendent meilleur; il faudrait être aveugle pour le nier!

- Vous êtes formidables, les béats du progrès. Admettez que la violence n’a en rien diminué, elle a simplement été transférée vers des esclaves numériques. De quel homme meilleur me parlez-vous? On nous vend la perfection quotidienne au pieu, mais qui, bon sang, qui exige la perfection permanente, à part les psychopathes? Moi, je rêve de surprises, sans qu’un algorithme ne prévoie ce qui me ferait le plus plaisir. Je rêve d'aventures, pas d’un paradis calculé.

«C’est tout l'Occident que l'on castre ainsi en ce moment. Et les féministes comme vous en sont encore à crier au machisme? Votre haine des hommes vous aveugle.»

- Finalement... Vous concevez votre roman comme une ode à l’imperfection humaine? À la frustration?

- Je le conçois plutôt comme un coup de pied au cul du chasseur qui sommeille en nous, les hommes! Le sexe, ça se traque: le vrai frisson, il est sauvage.

- Sergio! «Le sexe, ça se traque», sérieusement?

- Je suis on ne peut plus sérieux. Aucun abonnement mensuel ne peut vous procurer ce fameux frisson.

- Une beauferie pareille, en 2031?

- Arrêtez de brandir la date comme si elle m'obligeait à penser comme ci ou comme ça.

- Je la souligne car en 2031, vous tombez sous le coup de la loi, Sergio, vous le savez, pour incitation aux violences sexuelles.

- Oh oui, pitié, intentez-moi un procès! Offrez-moi une nouvelle campagne de pub, un second souffle sur les braises encore ardentes de mes chiffres de ventes! Non, Katy, offusquez-vous plutôt de la castration générale en œuvre. Je dis, moi, que faire croire aux hommes qu’il est possible de programmer une sexualité idéale avec un robot –aussi réaliste soit-il–, que rendre ces hommes accros à leurs prestations de plus en plus troublantes au fil des séances, au fur et à mesure que l’intelligence artificielle les dissèque et récolte leurs données les plus intimes, cela revient à les émasculer. Ne haussez pas les sourcils, c’est vrai. Parfaitement vrai. Les émasculer. C’est tout l'Occident que l'on castre ainsi en ce moment. Et les féministes comme vous en sont encore à crier au machisme? Votre haine des hommes vous aveugle.

Priscilla a fini son soda, la canette fait du bruit quand elle la jette dans la poubelle du couloir. Elle n’entend pas la réponse de Katy, mais elle espère que c’était un truc du genre: «Si une génération d’émasculés implique que, pendant ce temps-là, les femmes aient enfin l’espoir de respirer un peu, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée.» Quel coq stupide, ce Sergio. Priscilla lui avait pourtant demandé d’arrêter –officiellement pour raisons de sécurité– de chanter les louanges des hommes virils, dominants, violents comme jadis: c'était le meilleur moyen d’en croiser un, remonté comme une pendulette, et de finir une balle dans la tête.

C’est par périodes. Priscilla évoquait les islamistes tout à l’heure, il y a aussi eu les vegans. Actuellement, parmi toutes celles et tous ceux qui en veulent à Sergio Tonine, les féministes sont les plus remontées. Deux ou trois grosses alertes le mois dernier: elles mettent une sacrée pression. Priscilla pense avoir identifié le groupe le plus susceptible de passer à l’acte: les «Traînées hystériques». Reste à savoir quel acte, et l’empêcher.

Mais les «Traînées hystériques» ne sont pas faciles à surveiller. C’est un nom qu’elles ont choisi elles-mêmes et qui donne le ton. À leur création, elles avaient publié cette explication: «Puisque quoi qu’elles fassent, quoi qu’elles disent, sur tous les tons, les femmes ont toujours tort, puisque c’est ainsi que les mâles et leurs médias finissent toujours par étiqueter les féministes, puisque nos coups d’éclats seront toujours criminels à leurs yeux, qu’ils nous appellent direct “Les Traînées hystériques”, on gagnera en temps et en hypocrisie.»

Priscilla en a attrapée une escaladant le balcon de la villa du Touquet, le week-end où l’écrivain y séjournait, une autre à une fête post-prix de Flore en train d’essayer de saboter le gyropode de Sergio, une autre encore la semaine dernière au restaurant, qui tentait de verser une potion dans son liquide de vapoteuse... De toute évidence, ces Traînées ne lui veulent pas du bien. Dans le fond, elles ont raison, mais sur la forme, Priscilla doit les empêcher de frapper une momie.

- Vous réclamez donc l’interdiction des robots sexuels?

- Non. Les femmes, je le constate autour de moi, se contentent très bien d’un robot. Laissons-leur leurs joujoux. Je m’inquiète plus pour les hommes. Répandre son élan vital dans du plastique, féconder du rien, remplacer les vraies conquêtes par des rêves faussement exaucés, c’est dramatique. C’est toute la société qui va péricliter. Pour rester réels, nous, les hommes, devons agir dans le réel. Interagir comme autrefois. Se confronter à l’altérité. Pétrir le réel avec nos mains, avec nos queues…

- Sergio, s’il vous plaît…

- Men, get real! Get fucking real! Et c’est un maître de la fiction qui vous le dit.

- Votre discours ne repose sur absolument rien de scientifique, nous sommes d’accord?

- Mes fictions, comme leur nom l’indique, ne prétendent pas avoir scientifiquement raison, non. Un artiste, avant de le décrier, décrit le monde. Sa capacité à être crédible, c’est ce qu’on appelle le talent. Si le public ne croyait pas au monde que je décris, il ne serait pas ému: je ne pourrais pas le tenir en haleine, ni lui vendre quoi que ce soit. Et, voyez-vous, ce public trouve crédible que les femmes, qui aiment nidifier, s’attachent à des godes finalement plus aimants que leurs maris. Et ce même public trouve assez évident que les hommes, aventureux par nature, soient appelés vers d’autres horizons que les courbes d’une poupée gonflable améliorée.

- Inutile, j’imagine, de vous répéter que c’est du sexisme pur et dur, sans aucun fondement.

- Vous n’êtes pas de ces mamans qui se programment, après avoir déposé les enfants au cours de code, un petit orgasme avec leur acteur préféré? Et qui, hop, rangent ensuite le robot dans le placard, ni vu ni connu, tout le monde est content?

Silence gêné. Priscilla espère que l’interview est finie, qu’elle puisse ramener le croûton dans la chambre que lui a réservée l’organisation du festival. Primo, ça éviterait au vieux de débiter de nouvelles âneries et d'encourager tous les poings du coin à s’abattre sur sa frêle carcasse quand il traversera le hall de l’hôtel. Secundo, la chambre est au deuxième étage, les lieux seraient plus facilement sous contrôle. Ici, la situation peut se dégrader très vite. Beaucoup de passage dans ce hall, et à bien y réfléchir, les tatouages que la fille de l’accueil tente de dissimuler sous les broderies de son chemisier sont peut-être des signes de son appartenance aux «Traînées hystériques». Faudrait pas trop traîner.

Mais la voix de Katy reprend, par-delà le malaise:

- Un roman n’est pas un bulletin de vote, Sergio. Votre ego vous cache la vérité: on peut vous lire par curiosité, parce que «tout le monde en parle», sans adhérer à vos idées d’un autre siècle. Bref, vous ne mettez pas la lumière sur les aspects les plus reluisants de nos contemporains. En douze romans, on l’aura compris: vous préférez les recoins les plus sombres de la psyché humaine.

- Cela semble vous désoler, Katy, mais je ne suis pas un publicitaire. Je n’ai pas à vous faire gober que la modernité est merveilleuse. Que nous sommes tous héroïques. Que demain sera plus fabuleux encore. Je ne dois au public que mon regard, dans toute sa franchise.

- Vous n’êtes pas un publicitaire, certes. Mais vous n’êtes pas un homme politique non plus, et pourtant vos écrits servent d’arguments aux conservateurs –pour faire interdire les robots, par exemple.

- Qu’y puis-je? Chacun sa mission. Moi, je fais des paraboles. Le public achète. Les politiques, à partir du moment où ils acceptent d’en tirer les conséquences, assurent en quelque sorte le service après-vente de mes romans.

Et à Priscilla revient le service après-vente de ses provocations séniles. Avec ce qu’il a encore balancé sur la sexualité féminine, les «Traînées hystériques» vont être furax. Priscilla va devoir faire des heures sup’: scanner entièrement la suite et les chambres voisines, activer les caméras thermiques, les sprays à poivre et les arcs électriques portatifs intelligents.

Elle décroche un peu du fil de l’émission, et de la position cowboy, le temps de checker sur son smartphone s’il n’y a pas de mouvements suspects devant la chambre de Sergio. Priscilla a accès à la vidéosurveillance de l’établissement. Aucune activiste dans le couloir du deuxième. Personne. Soulagement.

Quand elle remet les mains derrière le dos et se concentre à nouveau sur l’interview, quelque chose lui dit que c’est bientôt fini. La voix de Katy est montée dans les aigus à force d’étouffer son exaspération, le ton suave de Sergio n’en est que plus odieux.

- Vous ne vous améliorez pas avec l’âge, Katy, vous revenez sans cesse à la case départ. Encore et toujours le vieux procès de l’écriture assistée! Peut-être devrions-nous en rester là?

- Peut-être. Au moins jusqu’à la prochaine fois. Merci, maître des ventes, d’avoir accepté mon invitation. Ah, il part… Il est déjà parti. Adorable. Merci à vous, auditeurs, de nous avoir suivis sur l’un de nos différents flux, en direct ou en différé. Sergio Tonine est persuadé que vous l’avez tous et toutes déjà lu, mais si ce n’était pas encore le cas, sachez que La peau si lissée d’une fille, son douzième roman, est disponible aux éditions Trafalgar. C’était Anicroche, le podcast littéraire. À la semaine prochaine, je recevrai Alexis Potager.

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L'atteinte à Tonine

Priscilla n’a rien dit à la presse, Sergio peut lui faire confiance. Mais les branquignols de la gendarmerie de Chaumont se sont fait pirater le rapport établi dans la chambre d’hôtel, et ses détails sont devenus publics.

18h58 - Sergio Tonine quitte le salon privé où se déroulait l’interview pour Anicroche.

19h02 - Ouverture de la porte de la suite de Sergio T. par son agent de sécurité, Priscilla Daunel, qui fait les vérifications d’usage et y déploie l’arsenal sus-cité (sprays, arcs, etc.).

19h10 - Katy Léoni quitte le salon privé où se déroulait l’interview, et l’hôtel dans la foulée.

19h48 - Sergio T. demande à ce que Priscilla D. lui assemble son robot sexuel (l’androïde a voyagé en plusieurs morceaux pour rester discret) et qu’elle l’apprête selon ses souhaits (une parfaite imitation de la voix de Katy L., épiderme réglé sur «métisse» –plus claire qu’en vrai, Sergio la préfère ainsi– et une perruque verte).

22h07 - Extinction des feux dans la chambre de Sergio T.. Priscilla D. sort vérifier une dernière fois les couloirs de l’hôtel: aucun rôdeur.

22h22 - Priscilla D. verrouille la porte, sécurise l’entrée, clôt sa journée en dictant «R.A.S.» à l’appli de reporting, puis s’allonge sur le canapé de la suite.

22h36 - Cri déchirant en provenance de la chambre de Sergio T.. Priscilla D. se précipite, le patron est au lit, la Katy L. virtuelle au sol. Il désigne d’un air ahuri ses testicules ensanglantés. Il hoquète que «ce foutu robot a voulu lui arracher les couilles».

L’enquête concède en effet dès le lendemain que le robot sexuel de monsieur Tonine a été piraté et contrôlé à distance dans l’objectif de lui prélever d’un coup sec les mâles attributs. Par chance, ces esclaves sexuels ne sont pas conçus pour faire du mal –pas assez en tous cas pour mener à bien le plan évoqué; monsieur a pu d’un réflexe du pied l’envoyer bouler hors du lit.

Dans un tweet, les «Traînées hystériques» applaudiront le lendemain la tentative d’émasculation du «plus grand dealer de haine sexiste en France», mais sans la revendiquer. La police convoquera différentes adhérentes, sans parvenir à établir aucune responsabilité ni prouver quoi que ce soit. Les avocats des féministes les sortiront vite de là. La plainte restera contre X.

Sergio croyait s’en tirer avec quelques points de suture, mais l’un des testicules ne s’en remettra pas. La semaine suivante, il a fallu procéder à une ablation et abandonner toute idée de greffe –trop risquée vu l’état de santé du patient.

À son âge, il fera sans.

Priscilla s’inquiète, car un hôpital, c’est un cauchemar à sécuriser. Ça grouille de partout.

En rentrant chez lui, sain et sauf et cicatrisé, Sergio reçoit le nouveau projet de roman pondu par l’algorithme de chez Trafalgar. Après le retentissement du fait divers le concernant, la prochaine œuvre de Tonine devra surfer sur l’émotion, quitte à écorcher le mâle orgueil de son auteur: une autobiographie intitulée L’unibouliste.

L’algorithme a rédigé quelques lignes pour accompagner le plan en pièce jointe: «Si tu n’as pas encore le recul nécessaire pour signer cela, si sur tes plaies l’autodérision est encore trop acide, pas de problème, Sergio. Je te préviens tout de même, par honnêteté, que je recommanderai alors à Trafalgar de confier ce scénario et tous ses détails à un autre auteur. Que tu le signes ou non, L’unibouliste sera le best-seller de l’été. Bon rétablissement, envoie-moi vite des premiers jets.»

Benoît Gallerey Journaliste spécialiste des réseaux sociaux

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