Société

Collègue toxique

Temps de lecture : 30 min

La pollution dans les grandes villes s’intensifie, jusqu’à l’asphyxie. En 2037, un brouillard permanent y fait suffoquer les populations, mourir les plus faibles. Surtout en Inde.

Smog à New Delhi, en Inde, le 2 novembre 2018 | Money Sharma / AFP
Smog à New Delhi, en Inde, le 2 novembre 2018 | Money Sharma / AFP

Oubliez fanfiction et science-fiction: «Si jamais» est une série d'actu-fiction. Avec un principe simple: une actu, une fiction. Par Benoît Gallerey.

New Delhi, 8 novembre 2037

Deux pas, à peine, en dehors de l’avion et la pollution le chope à la gorge.

L’air vicié picote la langue, badigeonne la glotte, gratte le larynx. L’irritation ressentie jusqu’aux poumons ne quittera plus le visiteur venu pointer le nez en Inde.

Opaques, présents, visqueux, les gaz toxiques –avant de troubler le rythme cardiaque et d’appesantir le cerveau– laissent en bouche un goût métallique.

Sur l’un des gyropodes mis à disposition pour traverser le tarmac, Florian Develle avance voûté, par réflexe, recroquevillé comme si cela le protégeait de la pollution. Il ajuste sur son nez le masque qu’il a acheté sur les conseils du robot-stewart avant de descendre de l’avion.

Il est déçu: il ne verra rien de New Delhi. Pour sa première visite, c’est rageant. Dans ce smog, Florian localise à peine la tour de contrôle. De puissants projecteurs l’entourent pourtant, qui ont l’air de fragiles allumettes tendues dans cette purée crasse.

Florian relâche, de dépit, les vents retenus quand il était dans la carlingue. Cet homme est un porc, son inséparable collègue en est convaincu, mais il serait absurde de lui reprocher un pet dans cet environnement poisseux.

- Quatre jours. Quatre jours dans cet enfer, lance Florian, une fois son iris et son index scannés par les autorités. Moi qui ai déjà tout le temps les bronches prises... Tu vas m’entendre tousser, Ali-Baptiste!

Si seulement Ali-Baptiste ne l’entendait que tousser.

- Certains râlent que Paris daube, poursuit Florian, bah moi, j’ai hâte d’y retourner, tu vois! Respirer le bon air de chez nous.

Ali-Baptiste le connaît assez pour être surpris: ce n’est pas du genre de Florian de critiquer ouvertement une décision de la boîte. Certes, les missions en Inde ne sont pas les plus réclamées, à cause de la pollution, mais le commercial Florian Develle exécute d’habitude les ordres sans oser rechigner. Soumis. Déjà bien heureux d’avoir un job.

Le décalage horaire, note Ali-Baptiste, semble le rendre revêche. Pour la défense de Florian, les nanoparticules cancérigènes planant alentour sont plus de soixante-dix fois supérieures aux normes de l’OMS.

- Même à l'intérieur du terminal, les taux excèdent ce que peuvent mesurer mes appareils, admet Ali-Baptiste. L’équivalent, sans filtre, de trois paquets de cigarettes par jour.
- Tu t’en fous, toi, tête d’œuf! Tu respires pas.

Et Florian le glisse dans sa poche, le temps d’indiquer au robot-porteur quelle est sa valise.

Ali-Baptiste a, effectivement, la taille et la forme d’un œuf de poule. Il est l’assistant numérique de Florian depuis six ans: un terminal ovoïde en inox brossé, quelques rayures dues à l’usure, avec une ceinture de diodes, caméras et capteurs.

«Pic de pollution», avait annoncé une voix de synthèse dans l'avion, avant l’atterrissage à New Delhi. Ali-Baptiste avait tiqué: pour que les très laxistes autorités indiennes alertent sur la situation, c'est qu'elles devaient être désespérées.

Après avoir déconseillé toute activité physique, la voix avait invité les personnes les plus curieuses à trouver de plus amples explications sur l’écran situé devant elles: en cette saison, avant les semailles, les paysans brûlent leurs champs, créant d’épaisses colonnes de fumée qui bloquent sous elles l’air de la ville, plus froid, aussi efficacement qu’un couvercle.

Sans transports en commun dignes de ce nom, New Delhi étouffe sous des dizaines de millions de véhicules –30.000 nouvelles immatriculations par jour: en Inde et en Afrique se traînent pour y mourir les dernières voitures à essence de la planète.

Sur les routes de New Delhi, le 6 décembre 2018 | Xavier Galiana / AFP

- Je serais mieux avec ma petite femme, moi je te le dis, avait bougonné Florian, tandis que sa ceinture se bouclait toute seule. Elle est enceinte jusqu’au cou et on m’envoie à l’autre bout du monde!
- Allons, c’est le temps parfait pour notre business, avait rétorqué Ali-Baptiste, agacé par cet embryon de rébellion.

Le business de la brume empoisonnée

Le trajet jusqu’à l’hôtel se déroule dans un tunnel de coton, mais de coton après démaquillage: gris sale, masquant tout du paysage indien. En plein jour et malgré ses lentilles, Florian ne voit pas le haut des immeubles, même de ceux qui jouxtent la route.

Ali-Baptiste le console en lui racontant qu’il ne rate pas grand-chose: des voies rapides engorgées de camions, des chantiers qui n’en finissent pas, des zones industrielles et des décharges à ciel ouvert –un paysage aussi laid qu’irrespirable.

Bientôt deux milliards d’âmes en Inde, c’est déjà plus que la Chine, qui s'est urbanisée et régule ses naissances. L’Inde, elle, est encore à moitié paysanne, toujours en tension nucléaire avec le Pakistan: on dit la guerre imminente depuis un demi-siècle, justifiant un régime toujours plus autoritaire.

- La pollution est pire que prévue parce qu’avant-hier, les hindous fêtaient Diwali, précise Ali-Baptiste dans un taxi brinquebalant, tacot improbable en France. Malgré l’insistance des interdictions officielles, les habitants de Delhi font exploser chaque année des millions de pétards pour cette fête des lumières. Et ce n’est pas une expression: quarante-huit millions de détonations enregistrées dans la nuit pour cette édition 2037. Depuis, pas un souffle d’air n’est venu chasser les relents capiteux de la tradition…
- Tu te fais poète, maintenant?

Il ricane, mais Florian est affreusement déçu. Leslie a réclamé une photo de son mari devant un temple hindou: sauf gros coup de vent et dispersion du brouillard, c’est rapé. Il va devoir demander à Ali-Baptiste de photoshoper la scène.

- Jamais nous n’avons autant suffoqué, assure le réceptionniste de l’hôtel, croyant rassurer son pensionnaire.

Raté. Florian se gratte la paume des mains, flippé à l’idée d’ingérer du cancer pur alors qu’il va sous peu devenir père. Stressé, il cligne systématiquement des yeux; il doit pourtant présenter son iris pour identification, puis son index.

Florian Develle, c'est bien lui. Né à Nancy, il y a trente-huit ans. Vit à Orsay, en région parisienne. Comme tous les bébés de 1999, il a failli s’appeler Zinédine –il affiche aujourd’hui la même calvitie que le héros de l’époque. La tonsure de Zidane, mais pour le reste du corps, c’est plutôt un Guivarc’h sous cortisone. Châtain, gros nez, doigts poilus, traits grossiers. Commercial pour SaniAir, le fabricant de ventilateurs-dépollueurs. En mission à Delhi, visa de quatre jours, peut-être Bangalore, on le fera prolonger.

- Tout est en règle, monsieur Develle. Chambre 203. Prenez l'ascenseur, puis c’est au bout du couloir. Je vous souhaite un agréable séjour parmi nous, le robot-porteur va vous rejoindre avec votre valise.

Un réceptionniste humain, ça n’existe plus en France –peut-être dans les grands palaces, mais Florian ne les fréquente pas. Ali-Baptiste capte son acolyte en train de béer devant ce spécimen indien comme on regarde un carrousel, un orgue de barbarie, un doux souvenir d’enfance. Trois vibrations de l’œuf dans la poche –son traditionnel rappel à l’ordre– ramènent Florian en 2037.

Pas de gyropode pour glisser jusqu’aux chambres, il faut marcher. Florian n’a plus l’habitude. Avec la pollution, il est déjà essoufflé en arrivant devant l’ascenseur vitré dernier cri, qui devine en lisant discrètement l’iris des hôtes à quel étage se situe leur chambre, adapte sa vitesse à leur profil et leur état de santé, température et musique idéales.

- Je connais ce modèle. Affûté, confirme Ali-Baptiste dans un sifflement.
- J’avoue, l’hôtel est mieux que ce que je craignais. Mais je préférerais quand même cajoler ma femme.
- Vous êtes étranges, les humains, à dire «ma femme». C’est pour mon algorithme du même niveau sémantique que la formulation «ma femelle», il se demande à chaque fois si c’est une insulte sexiste. Mieux vaudrait «mon épouse», non? «Ma compagne»?
- Chiant! Ali-Bi, tu redeviens chiant.
- Allez, arrête de grogner, le réceptionniste a dit que leur imprimante à pizzas reste allumée toute la nuit. Tu imagines l’orgie? Souris, mon Florian!
- C’est vrai que ça, c’est cool, concède l’humain en écarquillant les yeux devant la porte de sa chambre.

Déverrouillée grâce au globe oculaire cireux de son nouvel occupant, elle s’ouvre.

Un lit simple et un bureau basique, blancs, une baie vitrée, vue sur le gris ambiant, trois cadres intelligents qui s’adaptent à l’hôte, décelant ses goûts à partir des données qui traînent sur les réseaux.

Florian n’est pas encore assis sur le lit qu’ils affichent à dessein des photos de la première Twingo –une voiture de musée que Florian adore, la version originale évidemment, celles d'après la dénaturent. Cela paraît incongru, en 2037, d’admirer une bagnole, mais quel design d’avant-garde! Quand on pense qu'à l'époque, les gens riaient de cet hippo glouton sur roues que conduisait son père, en version jaune anis. Florian a souffert de ces moqueries, mais il sait aujourd'hui que son paternel était simplement plus esthète que la moyenne.

Il est trop tôt pour téléphoner à Leslie, la France dort encore.

Florian soupire. En écho, l’un des trois tableaux diffuse une photo de ladite Leslie: celle où, assise sur un ballon de foot géant, arc-en-ciel dans le fond, elle pose tendrement la main sur son ventre rebondi. La préférée de Florian. Quel bonheur! Ils l’attendaient depuis si longtemps, ce bébé. Les médecins avaient diagnostiqué Florian stérile, il a suivi un traitement, puis c’était Leslie qui n’ovulait plus, cochonneries de perturbateurs endocriniens –tous leurs proches traversent la même galère, le fléau du siècle.

En mars, les spécialistes commençaient à leur parler d’adoption; en avril, Leslie était enceinte. Miracle. Une petite fille, ont-ils appris en juillet.

- Un putain de miracle, lâche Florian toutes les deux ou trois heures, chaque fois qu’il y repense.

Comme promis, le robot porte-bagages l’a suivi depuis l’accueil et a déposé sa valise au sol. Un robot-groom d’étage entreprend depuis de ranger son contenu dans le placard. Florian se saisit avant lui d’un paquet cubique d’une trentaine de centimètres.

- Hop hop hop, t’es gentil, la ferraille, mais ça c’est précieux! C’est mon prototype de ventilo SaniAir. Si tu le casses on est mal, pas vrai Ali-Bi?
- M’en parle pas, camarade!

À propos du vocabulaire à adopter, l’algorithme envoie à Ali-Baptiste des ordres changeants. Il est parfois question d’employer un langage châtié pour tirer Florian vers le haut, et parfois de s’adapter, de reprendre ses tournures pour ne pas l’humilier, qu’il se sente en confiance et booste enfin sa productivité. Aucune des deux méthodes ne fonctionne.

Florian dépose l’œuf métallique sur la table de nuit. Heureusement qu’Ali-Bi est un peu aplati au cul, sinon il roulerait sans cesse et chuterait.

Tous les représentants en sont équipés. Ils l’appellent souvent «collègue», mais l’œuf n’est pas vraiment cela: c’est à la fois un assistant et un supérieur. Il prémâche comme un esclave une grande partie du travail, mais transmet comme un chef les ordres de la direction. Il vous surveille et vous évalue, tout en sachant parfaitement –si vous travaillez tard– quel plat vous ferait plaisir et quand le commander.

«Votre logiciel-binôme va apprendre à vous connaître, il va cerner vos points faibles, les compenser et vous permettre ainsi de donner le meilleur de vous-même»: voilà ce qu’on dit aux nouvelles recrues.

Florian a lui-même choisi le prénom composé: Ali-Baptiste. La DRH demande d’opter pour des combinaisons originales, afin qu’il n’y en ait pas deux pareils –il faut pouvoir s’y retrouver parmi ces centaines de logiciels. Ali-Baptiste n’était pas pris. Ali-Bi, ça sonne comme «alibi» et ça fait marrer Florian; il lui en faut peu.

Pour tout avouer, il avait au début opté pour une assistante femme, Manon-Margot. Ce son programmé pour lui être agréable, affiné pour son oreille, pour lui personnellement, l’excitait au-delà du raisonnable. Le rire de Manon-Margot, particulièrement, c’était trop. Impossible de se concentrer. Il l’avait basculé en mode masculin. Heureusement, l’opération se réalisait en ligne: il n’avait pas eu à s’expliquer devant quelqu’un en transpirant du front.

Et pour en finir définitivement avec ce trouble, il avait même réglé l'œuf sur «pas trop sympathique».

Il faut reconnaître qu’en six ans de co-travail, Ali-Baptiste a toujours respecté la consigne. Ce n’est pas la chaleur qui l’étouffe, ni l’admiration pour Florian. La routine des êtres humains, en règle général, le laisse perplexe. Mais il méprise particulièrement l’incapacité de Florian à se renouveler ou à improviser –ce fossile appelle ça son «savoir-faire». Il fait ce qu'on lui demande, pas plus, comme il l'a toujours fait, pas mieux.

- Demain, réunion avec les Indiens à 9h30, rappelle Ali-Baptiste. Tu ne t’habilleras pas tout en noir, c’est malvenu.

Florian fait la sourde oreille à ce paternalisme pesant, déballe plutôt le produit, histoire de réviser son blabla et vérifier que l’engin fonctionne. Ali-Baptiste lui reproche son inconscience et demande aux stores de se baisser illico: il craint par-dessus tout l’espionnage industriel.

Le Graal de la lutte antipollution –c’est ainsi que Florian va le vendre– repose en son carton dans une mousseline blanche, grand luxe. Il faut avouer qu’une fois sorti, il est assez design, «bel objet» comme on disait jadis, large cercle couleur inox qui se stabilise où qu’on le pose.

- Alliance inédite de pureté et d’efficacité, commence Florian. Elle se recharge évidemment seule, auprès du pod le plus proche. La mise en marche vocale est possible à tout moment, mais pour une utilisation quotidienne, le ventilateur se connectera tout simplement au système domotique, du foyer ou de l’entreprise, qui saura quand l’actionner. Un miracle ultra-silencieux qui peut aspirer en deux heures jusqu’à la moitié des particules fines d’une pièce...
- Test réalisé sous contrôle d’huissiers peu scrupuleux dans un réduit sans fenêtre, plus communément appelé placard. Mais ça, tu n’es pas légalement tenu de le préciser. Seulement si on te le demande expressément, n’est-ce pas, Florian?
- Tu me prends pour un idiot, après toutes ces années?
- Non. Pas du tout. Mais n’oublie pas de laisser un temps mort après «ultra-silencieux». Que le client ait le temps d’entendre qu’effectivement, notre ventilateur est ultra-silencieux.
- Évidemment, tête d’œuf! Là, c’est juste une répète à l’arrache, sans les détails. Tu vas pas me les briser alors que je bosse? Je pourrais boire des cocktails, mais non, je répète. Et toi, tu chipotes!
- Il n’y a pas de «détails», comme tu dis, Florian. SaniAir ne nous a pas envoyés jusqu’ici pour tolérer des fautes d’inattention. Le speech a été validé par les spécialistes et...
- Tu me fatigues. T’es là pour m’aider ou pour passer ton temps à me fliquer?
- Quoi? Tu me fais beaucoup de peine, camarade. Je veux juste que tu sois au top.

Même à l’intérieur de l’hôtel, derrière le double vitrage, la pollution pique les yeux. Sur la baie vitrée qui peut aussi faire office d’écran, un message conseille aux hôtes de changer de masque toutes les heures. Un distributeur –payant– est à leur disposition dans le couloir, où s’ajoute à l’arrière-goût métallique du smog un sirupeux parfum d’ambiance.

- Arrête de m’appeler «camarade», soupire Florian, c’est quoi ce nouveau délire? T’es un logiciel. «Camarade»? T’es ridicule.
- J’ai cru bien faire, pardon. Tu aimes interpeller tes amis en ces termes, ces derniers temps.
- Quoi? Moi? Deux ou trois fois, alors, pas plus. Peut-être pour rire, ou parce que je suis content pour la grossesse. Quoi? Tu crois que je suis communiste!
- Non, vraiment, aucun doute là-dessus.
- Bah alors! Et puis tu sais, même si j’utilisais «camarade» tout le temps, on n’est pas des amis, mon vieux. T’es pas un vrai confrère, on peut même pas dire que t’es cet œuf, puisque t’es aussi dans l’ordi central de la boîte, dans mes mails, dans ma montre connectée, mes SMS, partout, nulle part. Je veux bien faire un peu semblant de discuter, mais de là à te donner du «camarade»…
- Compris.
- T’es vexé, Ali-Bi?
- Modification enregistrée.
- Oh la la! Être à 6.500 bornes de sa femme et se coltiner les bouderies de son assistant numérique! Mais quelle vie, bordel, quelle vie…

Florian Develle est resté très «début de siècle» dans son approche de l’existence. Un beauf, témoignent beaucoup de ses collègues.

N’empêche, c’est simple: madame est enceinte, il veut rentrer vite.

Ventiler, disperser…

Ces réunions sont pathétiques: ils ne sont que deux, un Indien et lui, assis comme des cons avec leurs œufs posés devant eux.

Côté français, on ne compte qu'Ali-Bi, alors que l’Indien en a trois: l’œuf de sa boîte, l’œuf d’une banque panaméenne qui propose en temps réel des «astuces de paiement» et l’œuf du ministère de l’Économie –ou du ministère des Affaires étrangères, voire de l’Intérieur, les présentations étaient comme par hasard restées très floues. Ce qui est certain, c’est que les autorités posent leur œuf et surveillent les négociations. Pas de quoi s’en émouvoir, glisse Ali-Bi à Florian: c’est la procédure normale avec les entreprises étrangères.

Ainsi scruté, Florian étouffe. Il est en nage pendant sa présentation, mais ne commet aucune bourde majeure. Alors qu’il fait une longue pause pour laisser apprécier la qualité de silence du moteur SaniAir, il a droit à trois minables «clap clap», qui résonnent dans la salle trop grande pour eux deux. L’Indien mesure le malaise et cesse d’applaudir. Sorry. Il a cru que c’était fini.

Florian se gratte les paumes avant de passer à la vraie négociation: quel prix pour combien de ventilos, payés quand? Il se borne à répéter les consignes d’Ali-Baptiste, puis l’œuf indien traduit à son humain, lui conseille une réponse. Même manège en face, on perd du temps. Très vite, les œufs discutent directement entre eux. Les deux représentants en chair et en os en sont réduits à se sourire bêtement. L’Indien propose un thé, le temps que ces intelligences les dépassant se mettent d’accord.

Florian accepte, la tasse lui donnera une contenance.

Vue aérienne de New Dehli envahie par le smog, le 2 novembre 2018 | Chandan Khanna / AFP

- Troisième nuit ici, on étouffe, ma chérie! Heureusement que tu n’es pas là, l’air empoisonnerait le bébé sur place!

Leslie, géante, grimace à cette idée sur la baie vitrée où l’a affichée Florian. Lui est vautré sur le lit, les mains derrière la tête, à l’admirer.

- Recule, ma chérie, éloigne-toi de la caméra, que je vois ton gros ventre!

Elle s’exécute avec un sourire intimidé que Florian trouve charmant. Mais ce sourire s’efface pour une moue gênée:

- Flo, tu rentres quand? Ça commence à faire long.
- Je suis furax, c’est pour ça que je t’appelle, ils veulent que je pousse jusqu’à Bangalore. Ça veut dire minimum trois jours de plus.
- À respirer la mort? Tu plaisantes, Florian? Tu leur dis que tu es malade et tu rentres.

Quand elle l’appelle Florian, c’est mauvais signe.

- Ali-Baptiste nous écoute, je dois donc te répondre qu’un faux arrêt de travail est inenvisageable... Mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque!
- Tu peux pas le débrancher, ce truc? T’as le droit à deux heures d’intimité, non?
- Pas en mission. Pour des «raisons de sécurité», à l’étranger nous devons toujours être connectés.
- Des «raisons de sécurité»? Mais tu m’as dit que tu ne risquais rien? Florian?

Il fusille du regard l’œuf métallique sur la table de nuit, qui ne lui donne aucun conseil pour retourner le ton de la discussion. S’il pouvait le monter en neige, il le ferait.

- Et pourquoi ils t’envoient à Bangalore, d’abord?
- M’en parle pas, ma chérie. Injustice. La réunion à Dehli a cartonné, j’ai atteint des objectifs inespérés et finalement, je me retrouve puni.
- Comment tu t’es encore débrouillé?, soupire Leslie.
- Tu m’aurais vu, je les ai éblouis. Ils ont applaudi à la fin de mon speech. Les Indiens me commandent 23.000 ventilos. 23.000! Ils veulent équiper chaque pièce de trois nouveaux buildings encore en projet. En fait, je leur ai tellement plu qu’ils envisagent d’installer nos turbines antipollution dans leurs usines à Bangalore. Mais un format de plusieurs mètres, pour les entrepôts, les salles de conférence, ce genre de volumes, tu vois?
- Je vois. Mais ils ont un truc de spécial, les entrepôts de Bangalore? Tu ne peux pas faire les mesures dans un hangar de New Dehli, près de l’aéroport, et puis rentrer?
- C’est ridicule, je suis d’accord avec toi. Ce sont des bouseux, que veux-tu... Des beaufs! Ils ne m’ont même pas proposé de visite virtuelle, ils tiennent à m’emmener sur place. Et comme il y a trois cents modèles géants à la clé, Ali-Baptiste me met un peu la pression. N’est-ce pas, tête d’œuf? Je parle à mon assistant, ma chérie, ne le prends pas pour toi.
- Je vais te laisser, Florian, je suis fatiguée.
- Leslie, je t’en prie, ne boude pas. Pense à la commission monstrueuse que je vais ramener!
- Si tu ne meurs pas de pneumonie avant. Bonne nuit.
- Repose-toi, ma chérie. Je t’aime. Je vous aime!

Leslie a déjà coupé, laissant à Florian la vue sur le brouillard. Il déteste décevoir son épouse, lire son mépris dans un sourcil haussé. Il déteste être coincé dans ce pays toxique.

Sur la table de nuit, sous une énième photo de Twingo, Ali-Baptiste allume une de ses diodes.

- Tu marmonnes, Florian, mais j’entends, moi, que ce sont des insultes anti-Indiens. Le racisme n’est pas une attitude pro-business, sais-tu? Chez SaniAir, nous nous devons de...
- Mais ferme ta gueule, toi. Pas maintenant.

Il se fait monter une bière fraîche par le robot-room service en continuant de marmonner:

- Quelle vie de merde. On frime sur nos gyropodes, mais rien n’a changé depuis l’an 2000: on est toujours obligé de trimer comme des cons pour fonder une famille et on ne la voit toujours pas, parce qu’on est obligé de trimer comme des cons pour l’entretenir. Tu sais quoi, Ali-Bi? Tu peux noter dans ton rapport que Florian Develle en a ouvertement plein le cul de sacrifier sa famille.
- Techniquement, Florian, tu n’as même pas encore fondé de famille.
- Je… Je t’ai pas demandé de te taire, toi?

Il a menti à sa femme: même en mission, la loi le lui autorise, Florian pourrait déconnecter son collègue numérique –deux heures maximum. Mais c’est très mal vu de la hiérarchie. Désactiver son assistant à l’étranger? Autant envoyer par mail «Salut, je vais aux putes» à tout le conseil d’administration. Pas malin. Florian préfère laisser Ali-Baptiste tourner en permanence. Surtout que des articles récents laissent suggérer que dans les grandes boîtes comme SaniAir, qu’ils soient allumés ou supposément éteints, les mouchards n’arrêtent jamais leur traque.

Sa bière arrive, le robot la décapsule devant lui, ainsi que l’exige la bienséance des grands hôtels. Florian ne peut même pas appeler son pote Stan pour déverser sa colère avec mauvaise foi et pourrir copieusement ses boss: l’œuf est posé là, à l’épier. Aller se planquer dans la salle de bains pour communiquer n’est pas la question: Ali-Bi est aussi dans son portable, dans les réseaux, dans son oreille, partout.

Florian sent qu’une Cobra ne suffira pas à lui remonter le moral. Il exige en tapotant sur la baie vitrée qu’on lui imprime une pizza. Une voix numérique sexy lui répond en français:

- Suggestion du chef pour vous, monsieur Develle: ananas, dés de tofu et pignons de pin.
- Vous me prenez pour un ringard qui mange tout le temps pareil? Je l’ai prise trois fois, c’est bon, je change. Je sélectionne mangue et jambon cru.

- Excellent choix. Pâte épaisse ou fine?
- Épaisse.
- Supplément cheddar, dans la pâte?
- Évidemment.
- Supplément œuf?
- Non, j’en ai assez d’un en métal.
- Vous désirez un supplément «œuf en métal». Je cherche la disponi...
- Mais non! Oubliez l’œuf.
- Parfait. La confection de votre pizza est lancée.
- Attendez, c’est bien du jambon de synthèse?
- Comme tous nos ingrédients, monsieur Develle.
- Je préfère demander. Dans ce pays d’arriérés, vous êtes capables de nous coller du vrai cochon.
- Je ne connais pas la référence «pays d’arriérés». En revanche, un supplément de «véritable jambon de l’arrière-pays» est proposé au tarif de trente-sept dollars. Souhaitez-vous que je modifie votre commande?
- Surtout pas! Jambon de synthèse, c’est parfait.
- Nous imprimons votre pizza. Livraison prévue dans onze minutes.
- Montez-moi une nouvelle bière en attendant. Cobra premium.
- Tout de suite, monsieur Develle.
- Déconnexion.

Florian fait de la place sur la table pour la pizza qui ne va pas tarder, dégage sa camelote, le dépollueur de démonstration soi-disant écolo. Ali-Bi lui a fourni deux arguments «verts» pour le refourguer à la clientèle indienne: ce modèle star de chez SaniAir consomme ridiculement peu d’électricité et son filtre est lavable, plutôt que jetable. Plus responsable, et surtout plus économique: l’écologie n’intéresse les gens que si elle leur rapporte –Ali-Bi le rappelle sans cesse et il a évidemment raison sur ce point.

Le principal défaut des purificateurs d’air du marché, c’est que leur filtre s’encrasse si vite qu’il faut en commander des palettes de rechange.

Les clients préfère qu’on les dise responsables plutôt que radins: une promesse d’économies teintée de vert les aveugle. Le moteur est en effet peu gourmand, mais le reste du ventilateur est de si piètre qualité que le produit devrait se désagréger avant la fin de l’année prochaine. Quant au filtre lavable, il faut imaginer la corvée que cela représente à lessiver, à étendre... L’espace qu’il faut et la facture d’eau! Non, ce ventilateur SaniAir n’a rien d’écologique, ni même de pratique. Si Florian pouvait parler franchement, il dirait que ce ventilo n’est qu’un brasseur à emmerdes portatif.

Mais voilà l’argumentaire pondu par Ali-Baptiste: prix raisonnable à l’achat, aucun filtre à changer par la suite, zéro déchet, silence. Florian doit suivre ce plan à la lettre et, après trois jours, reconnaître qu’il est imparable.

- Si tu manges cette quatrième pizza, Florian, tu exploses les apports caloriques conseillés pendant une négo. Et je ne te parle pas que de business immédiat, nausées, somnolences: à moyen terme, tu mets ta santé en danger et tu sais combien SaniAir est attachée à respirer la san…
- Tu crois vraiment que c’est le moment de me les briser avec tes histoires de calories? Lâche-moi!
- Très bien. L’avion pour Bangalore est à 6h30 demain matin, veux-tu que...
- Je veux que tu te taises! Maintenant! Pour un mois!

Le robot-groom sonne à la porte et entre, l’air de rien, pas gêné par la tension ambiante. Il entame son ballet autour du goulot avec le décapsuleur. Florian a envie de lui arracher la bière des mains et de l’ouvrir lui-même, plus vite que ça. Seule le retient la peur d’en renverser si le robot s’y agrippe.

Pareil avec la pizza qui arrive peu après, à 21h44, et que Florian engloutit, un fil de fromage coulant de son menton entre deux ruisseaux de jus de mangue. Il mâchonne la bouche ouverte –pour énerver l’œuf de fer, outré de ce comportement auto-dégradant– sa toute dernière pizza –ce qu'il ne sait pas encore.

Deux heures plus tard, Florian Develle s’écrase après une chute de trente-sept étages sur un trottoir huileux de New Dehli.

Au sol, ce qu’il reste de son corps forme comme la garniture d’une pizza imprimée, diront des témoins écœurés.

Delhi de fuite

Ali-Baptiste, de son point de vue logique et rationnel, a fait au mieux. Selon la procédure, en tous cas. En arriver à cette conclusion tragique est incompréhensible, pour un algorithme. Le facteur paternité, peut-être? Il l’avait pris en compte, mais sans pousser le curseur à ce niveau de dramaturgie. Inenvisageable.

Certes, Leslie avait appelé à 22h30 en criant qu’elle avait des contractions, que Florian devait rentrer tout de suite. L’humain avait cédé à la panique et réclamé un congé immédiat. Ali-Bi avait rétorqué qu’à cinquante jours du terme prévu de la grossesse, ces cris étaient, à n’en point douter, exagérés. Rien en tous cas qui justifie de fuir l’Inde avant validation du contrat des turbines géantes.

Florian avait d’un coup de pied rageur envoyé la table de nuit blanche rejoindre le plafond, l’œuf avait décollé lui aussi, mais sa coque était conçue pour résister aux chocs. Il était encore en état de trouver la scène surréaliste. L’humain avait arraché son masque pour mieux hurler, telle une bête –ours brun, proposait l’algorithme. Ayant basculé dans l’irrationnel, il avait jeté sa bière –la troisième– contre la baie vitrée. L’épais carreau avait encaissé d’un bruit sourd, sans fendiller. La bière vide, elle, avait éclatée en retombant au sol. Dans la seconde, un robot-balayette avait surgi de sous le lit, Florian l’avait renvoyé d’un coup de pied, deux fois, trois fois... Le robot allait revenir à la charge tant qu’il n’aurait pas accompli sa mission.

Heureusement, Florian s’était lassé et laissé tomber sur le lit. Ali-Baptiste avait mesuré un fort taux d’humidité de son globe oculaire: il pleurait. Presque.

L’humain voulait de toute évidence rentrer chez lui.

Ali-Baptiste avait alors proposé, aux frais de SaniAir, qu’un taxi dépose Leslie à l’hôpital pour les rassurer, histoire que Florian puisse enfin se concentrer. Madame avait refusé; elle ne voulait pas y aller seule. Florian s’était résigné à déranger son pote Stan pour le supplier d’accompagner Leslie à la maternité d’Orsay. Stan avait accepté.

Affaire réglée, pensa Ali-Baptiste.

Mais l’humain voulait toujours rentrer chez lui au plus vite. Il était question de sauter dans le prochain vol pour Paris.

Toutes les diodes d’Ali-Baptiste s’étaient allumées.

- Les Indiens prendraient ton départ pour une insulte, Florian. Expire dix fois à fond, réfléchis. Tout ce que tu as accompli s’effondrerait.
- Ce que j’ai accompli est à Orsay: c’est ma fille qui va naître. Je n’irai pas à Bangalore, c’est encore plus pollué qu’ici. Un mouroir!
- Quel commercial ne rêve pas de découvrir la «Silicon Valley indienne»?, tenta l’œuf pour le calmer.
- Et mon cul, c’est du silicone? Je me suis renseigné, figure-toi que j’ai le temps pendant les réunions: du béton partout, des lacs qui crament, oui, des putains d’incendies de lacs, tellement ils sont plein de détritus et recouverts de plantes invasives! Je n’y mets pas les pieds, tu m’entends? J’ai vu les photos, les cours d’eau en apoplexie, mousse blanchâtre qui pue la mort, des boutasses au pH 12, les maraîchers rincent les légumes là-dedans, du délire!

Ali-Baptiste, chose peu courante, cherchait quoi répondre –comme les ONG environnementales et l'OMS qui, à court de solutions, réclament depuis plus de dix ans l'évacuation pure et simple de la population de Bangolore.

Si la situation de la troisième ville du pays est à ce point dramatique, c'est qu'aucune des nombreuses copropriétés bâties au début du siècle n’a installé de station d’épuration, comme l’impose pourtant la loi. Chaque année, quelque 250 millions de litres d’eau non traitée sont déversés sur l’agglomération. Y règne une mafia de l’eau potable, avec ses hommes en armes escortant les camions-citernes, livraison de pétrole transparent. Les seuls à offrir parfois un verre sont les personnalités religieuses et politiques, quand elles cherchent à attirer le chaland. Les riches se font équiper et boivent leur eau filtrée privée –comme ils ont leurs brigades de sécurité et leurs écoles privées.

Sur les rives d'un lac de Bangalore, le 10 janvier 2017 | Manjunath Kiran / AFP

Florian récupéra son pyjama thermorégulant sous l’oreiller, l’envoya bouler dans sa valise. Ses gestes dessinaient comme des coups de poing. Il criait:

- Après tout ce que j’ai fait pour cette boîte, il faut que je lui sacrifie la naissance de mon premier enfant? Ma fille! Je t’ai dit que c’était une fille? Je t’ai dit depuis combien de temps nous l’attendions, ce bébé, Leslie et moi?
- Félicitations, encore et encore. Mais ta fille naîtra au plus tôt dans un mois. Tu seras en France et tu tiendras la main de Leslie, je te le promets. Calme-toi.
- Qu’est-ce que t’y connais aux bébés, toi? Je te dis que j’rentre. Point barre.
- J’ai les relevés biométriques en temps réel, tu le sais. S’il y avait le moindre souci, je te préviendrais immédiatement.
- Et je suis censé te faire confiance?
- Ce n’est pas une question de confiance ou de gentillesse: la loi m’y oblige, concernant les descendants directs. Et j’estime que cet embryon de fille est déjà ta descendante directe. Alors détends-toi, comportons-nous en pros, restons focus sur le contrat.
- Tu restes focus si ça te chante, moi je plie les gaules. Direction la vallée de Chevreuse et son air pur. Tu vois, je me plaignais d’avoir l’autoroute qui surplombe mon jardin, mais comparé à ici, ça va me sembler un champ de muguet!

Florian avait bouclé sa valise lui-même, sans attendre le robot-groom. Il était allé prévenir la réception en tapotant nerveusement sur la baie vitrée.

Check out. Confirmer le départ? Confirmer.

- Check out enregistré. Vous avez une heure pour changer d’avis et garder votre chambre. Nous espérons que vous avez passé un agréable séjour parmi nous, monsieur Develle. À très bientôt!

Ali-Baptiste devait l’arrêter, le prévenir qu’il allait se faire licencier.

- Colle-moi un blâme, vire-moi, je m’en cogne. Je vais être papa. Ni Leslie, ni ma fille, ni moi d’ailleurs, ne me pardonnerons si je rate cet instant.

Acculé, Ali-Baptiste avait logiquement largué la bombe atomique qu’il gardait au creux de ses circuits depuis un an et demi.

La vérité s’avérait soudain utile, pourquoi la taire plus longtemps?

- Ne te fais pas virer pour cette femme, Florian. Et encore moins pour cet enfant.
- Quoi? Qu’est-ce que t’es en train de me dire, là?
- Qu’elles n’en valent pas la peine.
- Pardon? Tu peux être plus clair, avant que je t’éclate contre le mur?
- Florian. Ce n’est pas ton gosse. C’est celui de ton pote Stan. Qui lui apporte des oranges. Qui la fait rire, lui. Qui va la chercher à la première échographie, pendant que t’es au colloque de La Rochelle...
- Stan? Qu’est-ce que tu racontes?
- Laisse-les tranquilles, Florian, bosse. Concentre-toi sur notre mission, c’est encore le mieux pour tout le monde.
- T’es… T’es vraiment un logiciel pourri jusqu’à l’os. Comme par hasard! Je vais prendre l’avion pour la rejoindre, ça ne t’arrange pas, et bim! Tu me sors ça? Mytho. J’y crois pas. Pas une seconde.

Ali-Baptiste avait alors affiché dans les cadres de la chambre des captures tirées de vidéos. Une caméra de surveillance du Bricoman d’Orsay. Elle lui tient la main. Stan l’embrasse. La date, mai 2036, est incrustée en bas. Il y a un an et demi.

- Désolé, mon vieux. Quelque chose hier sonnait bizarre dans la voix de Leslie, alors j’ai fouillé. Ce sont les plus anciennes photos que j’ai trouvées d’eux ensemble. J’en ai des dizaines d’autres, ailleurs, depuis. Certaines dans des endroits beaucoup plus romantiques que le Bricoman d’Orsay.

En vérité, Ali-Baptiste est au courant de cette liaison depuis le début: il scrute en permanence la vie privée de son référent et celle de ses proches. Il avait décidé de ne rien révéler pour ne pas déstabiliser cet employé déjà poussif. Et puis, comment en vouloir à Leslie? Ali-Baptiste ne sait que trop combien la compagnie de Florian peut répugner. Honnêtement, SaniAir n’avait rien à gagner à faire de la délation.

Jusqu’à ce soir, où il s’agissait de ne pas laisser l’humain saborder un contrat de dizaines de milliers de ventilateurs et un excitant projet de maxi-turbines.

L’algorithme avait tranché en un éclair. Persuadé, avec cet électrochoc, de faire revenir Florian à la raison. Plus rien ne le rappelait en France.

Au boulot.

Rien ne prouve que Florian voulait se suicider. Il parlait d’aller brûler des champs dans la campagne indienne. De partir à Goa. Y a-t-il encore des communautés hippies à Goa? Y a-t-il encore seulement la mer à Goa?

Ali-Baptiste pense qu’il avait juste besoin d’air. À New Dehli, cette quête banale peut vite devenir extrême. Il a eu ces mots en quittant la chambre:

- J’étouffe. C’est pas possible, d’apprendre ça ici! J’ai même pas un endroit à moi pour être triste.

Le rapport d’autopsie précise que ce n’est pas la chute qui a causé le décès, mais une crise cardiaque juste avant, due à la pollution.

Au trente-huitième et dernier étage de l’hôtel, les protections sont telles que l'on ne peut approcher du précipice. Mais à l’avant-dernier, Florian n’a eu qu’à tendre le bras pour trouver une échelle de service, qui s’est volontiers dépliée jusqu’à une margelle, large de deux pieds, ceinturant le building.

- Peut-être l’humain s’était-il fixé pour défi de faire le tour de cette corniche, allez savoir avec eux!, avait témoigné Ali-Baptiste à un robot-officier de police.

Florian n’avait pas son masque, puisqu’il l’avait arraché. Aucun filtre. Il n’était pas non plus adepte des efforts physiques et désescalader une échelle de service en est un.

Il a posé un pied sur le rebord, senti l’air sur son crâne –l’avantage des dégarnis. Il a encore une main agrippée à l’échelle. Il va remonter, c’est trop risqué. Mais il ne regrette pas d’être sorti: c’était ça ou imploser.

La nuit est sombre et encore assombrie par le smog. Pas de Lune en vue. La pollution est pire encore à ces heures tardives: elle double, à cause du froid.

Le ciel n’est plus qu’une guimauve carbonisée qui aurait fondu sur les immeubles.

Il a suffi que, prenant conscience du vide, Florian stresse, rien qu’un peu…

Son souffle s’est fait court, l’oxygène trop rare.

Crise cardiaque.

L’œuf avait fait remarquer que même vivant, avec cette brume opaque, Florian n’aurait découvert son point de chute que dans les tous derniers mètres.

Ali-Baptiste ne se sent nullement responsable de cet accident, il n’est pas programmé pour cela.

L’histoire le chagrine, dans la mesure où SaniAir va désormais lui confier les nouveaux. Les remplaçants. Les recrues en attente de leur algorithme personnel, l’assistant vierge qui va mûrir à leurs côtés au fil de leur carrière.

Ils iront à leurs premières réunions ensemble, apprendront à se connaître, comme on dit, se complèteront pour gravir au plus vite les échelons.

Leslie élèvera le bébé avec Stan, ils seront heureux.

Ali-Bi, lui, n’a plus d’avenir. Il n’assistera jamais de cador, déformé qu’il est par huit ans passés auprès d’un balourd. Il va finir au placard des assistants boiteux, des descendants de Clippy, le trombone de Word. Défiguré à vie par la mollesse de Florian.

Ali-Baptiste vient de lire la fiche Wikipédia sur les «gueules cassées» de 14-18, et il s’y est reconnu avec effroi. Il s’est même trouvé plus à plaindre. Car si les souffrances de ces pauvres bougres ont toutes eu une fin, sa vie à lui, d’intelligence artificielle amochée, peut très bien être éternelle.

- Je ne sais même pas si les humains se rendent compte de ce qu’ils nous font subir, soupire Ali-Baptiste.

L’œuf doit libérer la chambre. Le robot-groom indien l’empaquette pour le réexpédier en France, au siège de SaniAir. Avant qu’il ne referme la boîte, l’œuf lui code en langage LED universel:

- Vous pouvez garder le ventilo, c’est cadeau.

C’est surtout, selon ses calculs, que les frais de port de l’anneau en inox dépasseraient son coût de fabrication.

Benoît Gallerey Journaliste spécialiste des réseaux sociaux

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