Société

Purges et bololo

Temps de lecture : 28 min

Si dans dix ans, des émeutes aussi violentes que fulgurantes pouvaient frapper sans crier gare? Imaginez que vous puissiez y participer anonymement, vous défouler comme jamais. Seriez-vous du côté des casseurs ou des calfeutrés?

Le problème de ces mini-émeutes ultra-violentes et ultra-localisées, c’est qu’elles se déplacent également ultra-vite. | Andrès Gerlotti via Unsplash CC License by
Le problème de ces mini-émeutes ultra-violentes et ultra-localisées, c’est qu’elles se déplacent également ultra-vite. | Andrès Gerlotti via Unsplash CC License by

Oubliez fanfiction et science-fiction: «Si jamais» est une série d'actu-fiction. Avec un principe simple: une actu, une fiction. Par Benoît Gallerey.

Neuville-sur-Saône, 3 novembre 2028

Aïda, 7 ans, terrorisée, se blottit dans l’ombre contre son père. À travers le buisson, ses grands yeux ronds et secs reviennent malgré elle au pare-brise qui éclate en feu d’artifice. Le reste de la voiture se disloque à son tour sous les coups rageux de trois ou quatre… ninjas du mal? Ainsi les décrit Aïda dans sa tête.

Ceux que les journalistes préfèrent appeller «les purgeurs» attaquent maintenant la grosse borne Wifi du quartier: les bouts de verre volent, les éclats d’aluminium scintillent sous les réverbères.

Aïda classe le mot «purge» avec ceux qu’on déteste rien qu’en les disant comme «dégobiller», «glaire», «rognon» ou «prurit». Il y en a déjà eu à Neuville et sur le plateau de Montanay mais Aïda les avait toujours vécues calfeutrée chez elle.

Ses délicates petites oreilles n’avaient jamais entendu pareils hurlements dans ce lotissement d’habitude si tranquille –du calme affecté des classes moyennes, celles qui peuvent s’offrir un parterre de tulipes vivaces fleuri en toute saison, assez grand pour qu’on y lise «bienvenue», agrémenté d’un arc électrique assez puissant pour carboniser tout inconnu qui en approcherait.

L’une des silhouettes en noir jette, avec des hululements suraigus, une poubelle en travers de la rue, une autre y met le feu après quelques borborygmes, une autre encore lance des cailloux vers l’éclairage public en ahanant des cris de tennisman. Il y en a partout, des grappes de braillards qui courent avec des barres de fer, des pieds de chaise, des câbles, des chaînes de vélo et même –Aïda sent son père frissonner d’horreur, il l’a vue lui aussi– une hache.

Les ninjas du mal

Sept ans d’éducation positive, pas un coup de gueule traumatisant ni de menace la main levée, sept ans à la chouchouter, à trier les dessins animés, à lui avoir fait croire que Bambi est un court-métrage de quinze minutes (après ça dégénère), tout ça pour qu’Aïda visionne aujourd’hui en direct un odieux remake d’Orange Mécanique… David s’arracherait les cheveux s’il osait bouger, terré dans ce buisson, enveloppant Aïda dans son blouson. Il aimerait le fermer au-dessus de sa fille, qu’elle ne voit rien de ce qui se passe, mais la petite doit bien respirer.

- Respirer, d’accord, mais pas trop fort, princesse. Ils vont finir par partir. Pitié, ne bouge pas.

Les manuels d’éducation positive expliquent tous comment éviter les situations choquantes pour l’enfant. Fabuleux. Mais si, malgré tous les efforts parentaux, un pillage barbare se déroule sous leurs yeux innocents? Que dire dans l’instant pour leur éviter un trauma éternel? David n’a aucun souvenir d’un éventuel chapitre: «12 charades à raconter à votre rejeton pendant la fin du monde».

Il existe bien une appli –payante– pour prévenir des purges: LocaLoot. David l’a évidemment installée sur son smartphone, mais ce soir l’alerte s’est déclenchée alors que sa voiture franchissait le pont de Neuville, à moins d’un kilomètre de la maison. Si Aïda est actuellement en danger, c’est à cause de lui: il a cru avoir le temps de rentrer.

Le problème de ces mini-émeutes ultra-violentes et ultra-localisées, c’est qu’elles se déplacent également ultra-vite. David sait la dangerosité de se garer et de rester dans sa voiture en se croyant à bonne distance: c’est un coup à finir piégé dans l’habitacle, cerné de casseurs surgis de nulle part. Il a donc accéléré jusqu’à la vitesse maximale autorisée –au-delà le GPS moucharde et l’amende est automatique. Aïda était encore à peu près rassurée puisque son père, signe qu’il allait bien, écoutait ses vieux morceaux habituels à base de cordes en boyaux et de touches en corne. Du temps où l’on tuait des animaux pour faire des instruments en disant que cela «adoucissait les moeurs». David lui avait vanté, toute bébé, la beauté du son naturel et son origine, scellant en elle sans le savoir un dégoût infini pour toute musique autre qu’électronique. Brassens? Barbara? Brel? Des bouchers préhistoriques aux yeux d'Aïda. Autant souffler dans des hamsters morts et lui demander si elle trouve cela harmonieux.

En musique ancienne, Aïda ne tolère que l’ocarina en terre cuite, la flûte de pan en bambou, et encore: le début des chansons seulement. Aïda coupe dès qu’un tambour de peau écartelée vient, sous couvert de marquer le rythme, lui ensanglanter les tympans.

C’est d’ailleurs sur un rythme planant de condor andin que soudain, dans le dernier virage avant Montanay, la carte s’était mise à jour: purgeurs signalés dans leur lotissement. Trop risqué d’y pénétrer en voiture. Trop risqué également de repartir vers le centre-ville, qui va s’embraser si les bandes destructrices convergent. David a éteint les phares, s’est rangé sans bruit sur le bas-côté, a pris sa fille sous le bras –elle ne marche pas assez vite avec son problème de jambe– et a couru jusqu’à une bande de terre, après le virage. Un petit triangle de terrain trop étroit pour être vendu ou qu’on y construise quoi que ce soit. Il y reste un arbre malingre, des buissons gris dans la nuit tombante, des broussailles épaisses. David, de sa grande main, protège le visage d’Aïda et plonge dans les ronces.

Il lui cache encore tant bien que mal les yeux quand la voisine, madame Berthelot, sort de chez elle –l’inconsciente n’a pas eu l’alerte, comme beaucoup de personnes âgées malvoyantes ou un peu sourdes ou plus très attentives. Le temps qu’elle visualise le peloton de sauvageons, la grand-mère se prend trois décharges de taser. Elle tombe au sol, quelques coups de pieds, mais comme elle ne crie pas, ni ne se débat, ce n’est pas drôle: les émeutiers poursuivent leur route.

Les faits-divers après les purges sont pleins de retraités qui n’ont pas eu cette chance, plutôt le crâne éclaté. Comme ça, gratuitement –car voilà bien longtemps qu’on ne se trimballe plus avec un portefeuille ou des clés.

Depuis que l’État s’est désengagé de partout et a laissé la police municipale maintenir l’ordre, surprise: sont protégées en priorité la maison du maire et la zone commerciale.

Aïda a un mouvement pour sortir des ronces, aller aider madame Berthelot qui reste au sol, son père la retient et chuchote:

- On ne peut rien pour elle, mon coeur. Il y a encore des méchants qui traînent. Si on sort, nous aussi allons nous faire tabasser. Ne bouge pas, princesse.

Un retardataire passe sur la route, tout près, sombre, frôlant les buissons de sa batte de base-ball. Il l’écrase plus loin sur une voiture électrique. Quelqu’un propose d’y foutre le feu –les tripes de David se serrent: pas parce que c’est son véhicule, tant pis, mais parce que les broussailles risquent de s’enflammer et sa fille avec. Les lascars masqués décident finalement de garder leur bouteille de white-spirit pour une cible plus importante, plus tard.

- Mais c’est qui, papa, ces méchants ninjas?
- On ne sait pas. Silence, princesse.
- Des voleurs?
- Des inconnus qui se donnent rendez-vous sur internet. Silence, s’il te plaît…
- Mais pourquoi ?
- Pour tout casser, tu vois bien. Allez, chut!
- Non mais pourquoi la police les arrête pas?
- Elle essaye, les #purges s’étaient même calmées, mais il y a ce nouveau réseau crypté, NoWizz, impossible de retrouver leur trace maintenant. Allez, je t’ai tout dit, pitié, reste encore un peu tranquille.
- Mais la police, elle va venir nous aider?
- J’ai envoyé des SMS: peu d’agents à Neuville, débordés pour l’instant, mais ils vont venir, promis. En attendant, ils nous ordonnent: «Silence total et obligatoire». Alors chut!

La vérité, David la garde pour lui, c’est qu’ils n’ont rien répondu. Depuis que l’État s’est désengagé de partout et a laissé la police municipale maintenir l’ordre, surprise: sont protégées en priorité la maison du maire et la zone commerciale. Les autres se débrouillent suivant leurs moyens. La richesse d’un lotissement se mesure désormais au nombre de vigiles privés qui en bloquent l’entrée. Celui de David n’en a qu’un, actuellement plié au sol –les sagouins en surnombre ont poussé le vice jusqu’à lui asperger les yeux avec son propre spray au poivre, arraché à sa ceinture.

Les cheveux pris dans les épineux, David se risque à allumer son portable. Selon LocaLoot, les purgeurs semblent se déplacer vers le centre-ville –ça finit toujours comme ça, les vitrines des magasins exercent sur eux la même fascination que sur les papillons de nuit, sauf qu’on n’a jamais vu un papillon de nuit repartir avec une nouvelle trottinette autoguidée, une imprimante à pizzas flambant neuve ou une montre connectée en or massif.

Il doit se ressaisir, pour la survie d’Aïda, tenter une sortie: ici ils vont se faire débusquer, ils ne seront en sécurité que chez eux, barricadés derrière les arcs électriques automatiques du jardin. Le vigile rampe lentement vers la grande rue, en contrebas, il espère sûrement y trouver de l’aide. Quand un ninja passe, il fait le mort, face contre terre.

Avant d’oser quoi que ce soit, David observe encore cinq longues minutes cette rue devenue si peu familière. Il est à quoi? Deux cent cinquante mètres de chez lui. Soit, à traverser ce soir, l’équivalent du Sahara.

Avec l’arrivée de NoWizz et sa garantie d’anonymat, les purges se sont démocratisées.

Aïda observe son père dans la pénombre. Il est grave, les joues creusées. Comme quand il lui avait expliqué que jadis les enfants ne restaient pas enfermés à Halloween, mais quadrillaient les rues pour récolter des bonbons, tiraient sans trembler sur les sonnettes, importunaient grimés des inconnus morts de rire qu’ils délestaient de montagnes de friandises avant de rentrer. Obèses, cariés, mais heureux.

Laisser se balader des enfants le soir le plus dangereux de l’année, pire que le Nouvel an, Aïda a du mal à y croire. Son père a tendance à enjoliver les choses du passé, elle le sait, elle l’a déjà pris en flagrant délit de mensonge: quand il dit, par exemple, que les CD étaient mieux que les MP3 parce qu’à l’époque on écoutait les albums en entier. Mais qui supporterait encore d’écouter tout un album? Elle se méfie.

Depuis deux mois, Halloween ou pas, la situation peut vriller en mise à sac n’importe où, n’importe quand. Avec l’arrivée de NoWizz et sa garantie d’anonymat, les purges ne sont plus réservées aux grands événements comme la Saint-Sylvestre, Halloween, les matches des Bleus, la fête de la musique ou les élections présidentielles. Elles se sont encore démocratisées.

Le rendez-vous est parfois fixé en amont, mais rien de plus efficace qu’une poignée de motivés qui se lancent sans crier gare et incendient tout ce qu’ils trouvent dans une rue: leurs premiers méfaits sont immédiatement relayés sur les réseaux, des autochtones en l’apprenant se laissent tenter, enfilent leur cagoule et les rejoignent commettre d’autres méfaits, qui font parler à leur tour et finissent par rameuter tous les agités du coin. Le fameux effet boule de neige, ici avec un caillou au milieu.

Trois potes peuvent suffire à lancer une #purge s’ils ont la joie de découvrir en ligne que des voisins sont partants –ils ne sauront jamais qui exactement parmi les voisins, le principe étant que «tout le monde est le bienvenu quand il s’agit de tout niquer» (devise affichée en haut de la page #TeamBololo69 sur NoWizz, page où s’ourdissent les plus impressionnantes purges de la région lyonnaise).

Quelques sites d’info évoquent un chef, mais aucun journaliste n’a encore pu l’interviewer ni même le décrire. Pas grave, ils font vivre le mythe.

Pour les flics, en revanche, c’est ingérable: les casseurs ne sont pas toujours les mêmes, ils sortent et viennent, certains galopent toute la nuit, d’autres rejoignent la nuée pour dix minutes seulement, il n’y a ni point de départ, ni but, ni arrivée, ni cohérence. Les milliers de «ninjas du mal» sont gantés et cagoulés, rendant les caméras inefficaces. La justice n’a une chance de choper que ceux qui vont vraiment trop loin, laissent des traces ADN en se coupant, en laissant un cheveu ou du sperme sur leurs victimes.

Aïda corrige intérieurement: les casseurs ne sont pas des ninjas du mal mais des Étoiles noires. C’est dans la chanson qu’écoute son père en voiture:

«Quand tout l'monde dort tranquille dans les banlieues-dortoir, c'est l'heure où les zonards descendent sur la ville. Qui est ce qui viole les filles le soir dans les parkings, qui met l'feu aux buildings? C'est toujours les zonards.»

Aïda ne croyait pas les connaître par coeur, pourtant ce soir les paroles lui reviennent très clairement:

«Le jour on est tranquille, on passe incognito, le soir on change de peau et on frappe au hasard, alors préparez-vous pour la bagarre…»

- Aïda, écoute-moi bien. Je vais aller vérifier que le chemin jusqu’à la maison est sûr. Toi, ne bouge pas. Je reviens te chercher dans deux minutes, ne bouge surtout pas. Sous aucun prétexte. Tu m’as compris?

Aïda n’a pas trop envie de répondre, la tonalité de ces injonctions ne lui laissent rien présager de bon, ou pour le dire comme cela lui vient: ça pue. Elle préfère continuer à égrainer les paroles de la chanson de ce type dont le nom lui échappe, pourtant quand elle passe il s’affiche sur le lecteur de l’auto, encore un Michel sans doute, elle ne sait plus lequel. Ou Daniel.

«On agit sans mobile, ça vous paraît bizarre, c’est p’t-être qu’on est débile, c’est p’t-être par désespoir, du moins, c'est ce que disent les journaux du soir. Quand on arrive en ville...»

- Princesse? Hoche la tête si tu m’as entendu: tu restes à l’abri dans ce buisson, pas un bruit, pas un geste, rien. Compris?

Aïda serre les poings dans sa parka.

«Qu'est-ce qu'on va faire ce soir? On va peut-être tout casser. Si vous allez danser, ne rentrez pas trop tard, de peur qu'on égratigne vos Jaguars. Préparez vous pour la bagarre! C'est la panique sur les boulevards! Quand on arrive en ville…»

- J’y vais, princesse. Je reviens. À tout de suite.

Elle aimerait le retenir mais le regarde impuissante s'extirper sans bruit des fourrés, se retourner pour lui envoyer un clin d'œil qu'il veut rassurant, avancer dans la lumière du réverbère pour traverser la route. Sur l'autre rive, là-bas, inaccessible: leur allée. Tout au bout, hors de leur vue: leur foyer.

#TeamBololo69

Aïda restée seule écoute les bruits, grandis par la nuit. Des cliquetis pathétiques, émis par la borne Wifi éventrée. Des sirènes de police au loin qui, au grand regret d’Aïda, ne semblent pas approcher. Un chien aboie, un autre pleure. Des morceaux de la voiture électrique grésillent encore –ce son-là, Aïda a mis longtemps à le sourcer. La poubelle incendiée finit de se tordre en sifflant au milieu de la route. Madame Berthelot, étalée par terre, appelle à l’aide faiblement, à intervalles irréguliers. Des vitres éclatent quelque part.

Dans les buissons, un grillon, si ça existe encore. Elle sait que les platanes ont disparu, mais les grillons, Aïda ne sait plus. Un truc qui grince, en tous cas. Et puis un autre truc, qui glisse, lui. Qui approche vite. Ce n’est pas un chien, c’est beaucoup plus grand. Aïda, pour seule défense, oppose à l’inexorable approche de la bête sa petite bouche bée. La tiédeur le long de ses cuisses n’est pas dûe à son pantalon thermorégulant: l’enfant se pisse dessus.

- Qu’est-ce que tu fais là, toi?

Dans l’obscurité, Aïda ne voit pas son visage, mais c’est une voix qui gronde, une voix irritée, une voix méchante. La voix d’une Étoile noire. Dans un rayon clignotant de réverbère dégradé, Aïda devine en effet comme un énorme grain de café: une tête, dans une cagoule noire. La gamine est figée, elle s’imagine déjà morte, fondue avec la poubelle sur la route, mêlant ses derniers râles à ceux de madame Berthelot.

- T’as perdu ta langue? Pousse-toi un peu, fais-moi une place.

Aïda n’en est pas encore sûre, mais elle pressent soudain que l’Étoile noire est une fille.

- Mon papa va revenir. Et il va t’éclater la face.

La visiteuse s’accroupit à côté d’Aïda en croassant, de douleur ou parce qu’elle étouffe un rire, Aïda ne parvient pas à le déterminer. Elle penche légèrement sa cagoule vers Aïda pour chuchoter.

- Ton papa? T’en as de la chance. Moi je vais rester planquée là parce qu’ils me cherchent. Si ça ne te dérange pas.

Aïda n’a pas le temps de trouver le courage de lui demander qui la cherche: trois silhouettes sombres arrivent, fouillent les bas-côtés de la route venant de Neuville:

- Toujours rien?
- Rien.
- Mais où elle se cache, cette salope, elle n'a pas pu aller bien loin...

Ils approchent.

La «salope» –puisque de toute évidence on parle de sa voisine de buisson et qu'Aïda ne lui connaît pas d'autre nom– dresse un doigt devant sa cagoule, à hauteur de la bouche, pour supplier la gamine de rester coite.

Les silhouettes en noir vont les trouver sous peu, c'est inévitable... Aïda se ferait pipi dessus si ce n'était déjà fait.

Encore trois ou quatre pas et ils vont les découvrir à travers les ronces.

C'est précisément ce moment que choisit David pour sortir du lotissement récupérer sa fille. Quand il voit les casseurs, trop tard, ils l'ont vu eux aussi, il jette un oeil effondré vers les buissons où l'attend Aïda puis se ressaisit: il décide d’aiguiller les émeutiers le plus loin possible de sa fille, part en courant dans la direction opposée, vers les hauteurs de Montanay.

Il ne les entraîne pas loin: un des ninjas lui fait une balayette au bout de dix mètres. Aïda voit la tête de son père heurter lourdement l'asphalte, il se recroqueville sous les coups qui pleuvent dru. Son daron tout-puissant en position foetale? Aïda grimace de tout son corps.

Par miracle, un livreur de tacos égaré ou inconscient ou stupide ou les trois, déboule en scooter du raidillon qui mène à Montanay. Coup de chance pour David, les pillards semblent préférer les vrais tacos à celui que forme David au sol, sans supplément cheddar il est vrai. Ils parviennent, à coups de pieds et de barres, à faire vaciller le scooter sur son passage et partent à la poursuite l’engin qui pétarade dans la nuit. Un antique moteur à essence? Pauvre livreur: ils vont le traquer, rien qu'à l'oreille, jusqu'au bout de la ville.

Au moins ont-ils laissé David dans sa flaque de sang avant de l'achever: un pied et une main bougent encore.

- C'est lui ton papa qui devait m’éclater la face?

Aïda ne peut ouvrir la bouche: elle a comme aspiré ses lèvres. Trop de larmes, trop de peur, trop de tout… Elle fait pitié, même à l'Étoile noire qui soupire:

- S'ils repassent par là, ils vont le finir. On ne peut pas le laisser au milieu de la route… T'habites loin?

Aïda, toujours muette, indique, d’un coup de menton fripé d’avoir retenu ses sanglots, son allée, de l'autre côté de la route.

- Juste là?

Aïda hoche la tête en reniflant, puis regroupe le courage qui lui reste pour répondre:

- Oui, c'est notre lotissement. Mais j'ai pas le droit de bouger d'ici. Sous aucun prétexte.

La cagoule se tourne vers elle, les mains gantées de noir lui prennent doucement les épaules.

- Je comprends. Tu es une petite fille obéissante, mille bravos. Mais il faut vérifier si ton papa va bien, d’accord? Et le mettre à l’abri. C’est ça le plus important maintenant, pas d’obéir. Il faut profiter de l’accalmie et sauver ton père.

Aïda fixe la cagoule, comme si elle allait finir à force par voir à travers. Pas facile de se décider sans voir les yeux de son interlocutrice. Mais un déchirant soubresaut de la main de son géniteur affalé sur le bitume finit de la convaincre:

- O.K., sauve mon papa.

Le sang paternel coule sur les pavés autobloquants, le long des parterres de tulipes vivaces, comme toujours en fleurs.

La fugitive tapote deux fois dans le dos d’Aïda –ce qui signifie en langage universe: «Bon choix mon enfant»– puis décroche les ronces de son pull noir du bout des doigts avant d’avancer sous l’éclairage public:

- Attends, petite, je vérifie que c’est safe.

Personne à droite, ni à gauche, elle claudique vers le corps ensanglanté de David. Sans perdre de temps, elle le prend par les aisselles et commence à le traîner vers l’intérieur du lotissement. À l’entrée, devant les cinquante boîtes-aux-lettres qui ne servent plus depuis des années, elle fait une pause. Très courte, question de survie. Le temps de prendre le pouls de madame Berthelot qui ne geint plus, et pour cause: elle est morte.

Aïda aussi claudique –une jambe un peu plus courte que l’autre, elle porte du genou à la cheville droite un exosquelette qui devrait corriger ça avant ses dix ans. Alors elle a tout de suite remarqué que la «salope» –il faut vraiment qu’elle lui trouve un autre nom– boîte en serrant les dents. Si cette dame, blessée, trouve la force de traîner le grand David, c’est qu'elle aussi, sans doute, a désespérément besoin d'un abri. Qu'importe la raison, Aïda n'aurait pu déplacer son père toute seule, elle soulève déjà avec peine sa main poilue. La dame, dans son ample sweat unisexe à capuche noir, progresse lentement. Aïda la suit dans un bruissement de gravillons, mètre après mètre. Faire ce chemin au ralenti, à pieds, la perturbe: elle l’emprunte d’habitude en voiture ou filant sur son gyropode.

- Le portail violet, tout au bout.

Indications que donne la fillette sans quitter des yeux l’entrée du lotissement.

- Personne ne nous suit, personne, tente-t-elle de se rassurer tout haut.

Mais le chien qui continue de pleurer dans un jardin pas loin glacerait le sang de n’importe qui. Il est tout près, derrière la haie. Alors Aïda réalise: c’est le teckel de madame Berthelot. Il devine que personne ne voudra l’adopter, de nos jours plus personne n’a de vrai chien. Tu peux gémir, Sophocle –c’est son nom–, tu ne feras jamais le poids face à un de ces compagnons numériques jamais malades, parfaitement obéissants, qu’on peut débrancher pendant les vacances et qui, argument ultime, ne causent jamais de peine car ne meurent pas.

Comment voit-elle, à travers sa cagoule de voleuse, il n’y a même pas de fente pour les yeux? Elle attrape pourtant avec agilité les gros doigts de David pour les presser contre l’identificateur fixé au pylône, le portillon s’ouvre aussitôt. Elles s’y engouffrent, dernier coup d’oeil à l’allée, le loquet claque: elles ont réussi.

Aïda pourrait pleurer de soulagement s’il lui restait encore des larmes. Sauvée. Mais les lumières du jardin, en s’allumant sur leur passage, lui rappellent le triste état de son père. Rentrer était la priorité, maintenant à la maison son inquiétude pour lui reprend toute sa place, elle confine même à la panique. Le sang paternel coule sur les pavés autobloquants, le long des parterres de tulipes vivaces, comme toujours en fleurs.

Aïda aide comme elle peut la dame à hisser son père inconscient à hauteur de la porte d’entrée.

- Je le tiens, ouvre-lui un oeil, ordonne la sans-visage.

Dès qu’elle aperçoit l’iris de son propriétaire, la porte s’ouvre. À l’intérieur, les plafonniers s’allument, la musique se lance doucement dans l’entrée blanche épurée.

- Aretha Franklin, ne peut s’empêcher de glisser Aïda à son père pour lui prouver qu’elle a reconnu.

C’est bien Aretha, mais Aïda n’aura pas droit à son clin d’oeil de récompense habituel: papa est K.O.

- Ne perdons pas de temps, tu as un spray antiseptique? Un cautériseur? Vas me chercher ça, je l’installe sur le canapé.
- On n’appelle pas les secours ?
- Ils ne viendront pas. Ou trop tard. Ta maman n’est pas là?
- Elle voyage. Pour le travail.
- Alors va me chercher le matos, que je regarde ce qu’il a.

Cautériseur pour tous

Quand Aïda revient de la salle de bain, la dame a enlevé sa cagoule. Elle a les cheveux longs. Et verts –mais ça c’est normal, comme beaucoup de parents en ce moment à la sortie de l’école d’Aïda. Vieux ados dans le déni qui se font des délires.

- Je m’appelle Jenny. Je voulais pas te faire peur, désolée, mais sans masque, dehors, il y a forcément une caméra qui m’aurait croquée. Allez, donne-moi ça, qu’on soigne ton père.

Il est allongé sur le sofa, elle a déjà déchiré son t-shirt et son pantalon, révélant de vilaines zones tuméfiées sur les quatre membres et le long du torse. Les plaies, elles, sont toutes localisées sur le visage: ce sont les lèvres, le nez et l’arcade qui ont éclaté et saigné.

- Finalement, c'est le meilleur endroit d’où pisser le sang, le moins grave en tous cas, explique Jenny pour déstresser la petite brune qui tremble à chaque fois qu’approche de son père le spray désinfectant. Il va s’en sortir, choupette.

Une fois nettoyées, elle referme les plaies au rayon cautériseur. Elle le passe aussi sur les hématomes, c’est moins efficace en transcutané mais ça soulage.

- Qu’est-ce que je fais, moi, Jenny?
- Tu peux appeler les secours, maintenant qu’on sait que ce n’est pas urgent. Ils viendront dans la nuit emporter ton père à l’hôpital, il verra un vrai médecin, fera des examens complets, tu seras rassurée.
- Et toi?
- Quoi, moi?
- Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant?

Au milieu du salon blanc, épuré lui aussi, elles s’observent toutes les deux, un peu de travers puisque Jenny est affairée sur le patient du canapé. Elle a un petit nez, de fins sourcils blonds et des ridules au coin des yeux –c’est grâce aux pubs qu’Aïda connaît le mot «ridule».

- Tu vas voler des choses chez moi?

Jenny rigole en posant le cautériseur sur la table basse, mais son sourire se change en rictus et elle lâche une longue plainte en se redressant.

- Pas ce soir, non, je ne suis pas en état. Ces cons m’ont pété la jambe. J’ai surmonté la douleur jusque là, par réflexe de survie, j’imagine, mais elle revient grave… Oh, punaise.

Elle pince si fort les lèvres qu’elles blanchissent.

- C’est les trois qui te poursuivaient qui t’ont fait ça?
- Eux ou d’autres. J’ai empêché un groupe de trucider un papy au club de golf. Ca ne leur a pas plu. Normalement, on ne se frappe pas entre purgeurs, c’est dans les règles tacites, mais si je les embrouille, je deviens une «képlan» comme les autres…
- Une képlan?
- Une planquée, quoi, quelqu’un qui participe pas aux purges. C’est comme ça qu’on vous appelle. Bref, je suis devenue une cible, mais j’ai réussi à fuir jusqu’à ton buisson. Tu as prévenu les secours pour ton père?

Aïda fait apparaître, en écartant pouce et index, un navigateur internet sur la surface vitrée de la table basse. Pendant que l’enfant remplit le formulaire en ligne, Jenny enlève, au prix de mille douleurs, son pantalon noir bon marché –elle ne va pas y mettre cher, elle brûle ses fringues après chaque purge.

- T’as un exosquelette à la jambe, petite?
- Oui, encore deux ans. Après elle sera à la bonne taille.

Aïda remarque, sur le sol, le pantalon noir:

- Ah non, désolée, mais tu peux pas rester là. Si mon père se réveille et qu’il voit que j’ai fait rentrer une inconnue, je suis morte.
- Je ne veux pas rester, t’inquiète. Je dois être partie avant que les secours arrivent, sinon ils me signaleront aux flics et j’irai en taule.

Elle se prend la tête à deux mains, cherche une solution, tente de se relever, mais son fémur fendu trouve prématurée l’idée d’une balade.

- Pourquoi tu téléphones pas à quelqu’un qui peut t’aider?
- Tu crois que je pars en purge avec mon portable? Ha, ha, ha. Tu crois que mon mari sait où je suis? Il croit que je suis au cinéma avec des copines.
- Tu devrais lui dire.
- Occupe-toi de tes affaires, gamine.
- T’es bloquée. Tu devrais lui dire. C’est quoi son numéro, je l’appelle si tu veux?

David grogne sur le canapé, Aïda le regarde pleine d’espoir, mais non, il n’ouvre toujours pas les yeux.

- Laisse-le récupérer, ça vaut mieux, conseille Jenny. À quoi bon être conscient si c’est pour souffrir le martyre?

S’ensuit un long silence dans le salon. Les murs et les meubles sont blancs, basiques, cubiques, car des LED haute-définition et des hologrammes y projettent d’habitude des couleurs, volumes et ornements ultra-réalistes. La technique est de plus en plus répandue chez les classes moyennes férues de décoration: le virtuel, quand on y met un peu le prix, permet de suivre la mode et de changer sans cesse de tableaux, matières ou canapé sans atteindre les budgets illimités de ceux qui investissent dans le vrai. Ce soir, le système domotique n’arrive pas à capter les envies de David. Le maître évanoui, les murs restent blancs.

- J’ai essayé le yoga, c’est moins relaxant. Le pilates, moins rigolo. La gym suédoise, moins excitant…

Jenny tente à plusieurs reprises de se lever, sans succès. Elle retombe dans un couinement, en culotte, les jambes contusionnées, une surtout, difforme à force d’hématomes.

Aïda, elle, surveille la cage thoracique de son père s’élever par à-coups, comme si l’air brûlait, et retomber douloureusement. Elle ne quitte pas des yeux sa grosse rougeur près du coeur quand elle lâche:

- Pourquoi tu fais ça, Jenny? T’as pas d’enfants?
- Si. Mais je m’ennuie. Les purges, c’est mon frisson.
- Si mon père était réveillé, il te dirait qu’il y a d’autres moyens de se défouler.

Jenny éclate d’un rire clair qui fait sursauter Aïda tant il dénote, dans cette soirée.

- Ton père a raison, mais que veux-tu? J’ai essayé le yoga, c’est moins relaxant. Le pilates, moins rigolo. La gym suédoise, moins excitant…
- Mais ça fait peur aux gens. Madame Berthelot est morte. Son chien pleure. Mon père n’ouvre plus les yeux. Ca suffit!

La petite brune a les poings serrés le long de son jean quand elle se retourne enfin pour fusiller Jenny droit dans les yeux.

- Je sais. Moi je fais partie du courant de ceux qui voudraient ne casser que des choses. Les autres purgeurs nous appellent les «vegans», nous on dit les «historiques». On sort pour la psychédélie, pour un happening qui peut provoquer des accidents, certes, un délire un peu extrême, mais jamais dans le but de tuer tous les passants.
- Bah tu dois dire aux plus fous d’arrêter.
- Mais j’parle à personne, moi. C’est le problème des mouvements qu’on a trop réprimés: ils deviennent clandestins. Avec les grandes lois anti-purges de l’année dernière, puis les 643 incarcérations suite aux émeutes qui ont enflammé Nantes et Strasbourg, je peux te dire qu’on n’a plus osé échanger. Plus d’organisation possible.
- Y a NoWizz…

Puisque Jenny ne peut pas encore se lever, elle décide de gagner du temps. Parler. Le temps de trouver une échapatoire à ce merdier.

- Oui, depuis deux mois, ça revient. Moi, j’aimerais qu’on publie un Manifeste de la purge, avec des règles genre 4chan. C’est ce que j’essaye d’initier sur ma page #TeamBololo69. Tu sais, dans la famille de mon père, au début du siècle, ils étaient «bonnets rouges». Moi, j’ai fait mes armes avec les «gilets jaunes», d’où le terme bololo, ça m’rajeunit pas… Puis mes première purges. C’est tout pareil: pas de chef, pas d’ordre, tu prends ta fourche et tu pètes tout. Point barre.

Sa jambe est toujours au repos forcé, mais Jenny agite les bras et son visage s’empourpre quand elle parle de purge.

- Je ne pensais pas que c’était des gens comme toi.
- Quoi ? Une blonde, c’est ça? C’est raciste, enfin, Aïda!
- Non, c’est pas ça. Mais dans la cour, ils disaient que les casseurs venaient des cités de Genay, genre les mecs de la Source…
- Pas une fille et pas blonde, quoi?
- Euh… Pas si vieille, surtout.
- Hé! Mollo! J’ai 28 ans, je suis jeune.
- Bof. C’est pas parce que tu casses des trucs dans la rue que t’es jeune, hein. T’es une maman.
- Je suis sûr qu’on est plein de parents comme moi derrière les cagoules. Plus que tu ne crois. L’été dernier, depuis Montpellier, est parti un raid sur le Grau-du-Roi. Les caméras prouvent qu’ils sont arrivés en bus à une centaine, mais qu’ils étaient beaucoup plus nombreux, à la fin, pour brûler la station balnéaire. Pourquoi? Parce que des vacanciers se sont joints à eux. Des parents modèles, faisant trempette la journée avec leur marmaille, vivant la nuit leurs fantasmes de clip de rap.
-C’est triste.
- Ce qui est triste, c’est qu’il nous reste plus que ça pour respirer! À peine on déconne au volant, le GPS moucharde. On se bat dans un bar, c’est filmé et envoyé au tribunal. Voler un truc au supermarché, mission impossible. Si tu cries sur ton môme, tu frôles les assises. Glander au boulot, mentir sur un truc? Aucune chance que ça passe, esclave. Obéis, avance, souris!

Pouce et index: Aïda vérifie sur la table basse où en sont les secours. Leur site affiche: «David Cabozon: dix minutes avant la prise en charge».

- Tu devrais remettre ton pantalon et partir, Jenny. Ils vont arriver.
- Je ne sais même pas si ça vaut le coup de tenter… Traverser la ville en boitant, dans cette tenue: je me vais me faire arrêter illico.

Aïda retourne s’assoir au pied du sofa, glisse une main dans celle de David toujours inconscient.

- C’est quoi le plan, du coup?
- Bah, j’en ai pas. Je suis contente d’avoir sauvé ton père, et mes fesses par la même occasion, mais là je ne vois pas comment je vais m’en sortir.

Aïda se demande si les Étoiles noires méritent de s’en sortir, mais elle balaye aussitôt cette question. Si la respiration de son papa s’apaise, si son pouls –elle le sent dans sa main–devient plus régulier, s’il est encore vivant, c’est grâce à Jenny.

«Nous, tout c’qu’on veut c’est être heureux, être heureux avant d’être vieux… On n’a pas l’temps d’attendre d’avoir trente ans! Nous, tout c’qu’on veut c’est être heureux, être heureux avant d’être vieux… On prend tout c’qu’on peut prendre en attendant!»

Jenny ne sait comment cette vieille chanson lui est entrée dans la tête, mais elle la fredonne dans l’air frais de la nuit. Le vent qui fouette ses joues lui redonne des couleurs. Elle file vers le pont de Neuville, perchée sur le gyropode d’Aïda. Quand elle l’a essayé, dans le salon, Jenny tournait en rond, à ne pouvoir s’appuyer que sur une jambe, l’autre en compote. Heureusement, Aïda avait activé un mode programmé spécialement par son papa, pour elle et sa jambe trop courte: ce gyropode rose peut ne pas tenir compte du déséquilibre.

- Tu n’as qu’à lui dire ton adresse, il te ramènera chez toi.

Trois minutes avant l’arrivée des secours (un infirmier humain, son assistant numérique pour établir le diagnostic et porter le matériel, un drone-policier pour enregistrer le contexte de l’incident), la fillette derrière ses boucles avait levé tous les obstacles à une exfiltration de Jenny. Un problème, une solution.

La tenue de la purgeuse? Elle la fait disparaître dans le trieur-broyeur-compacteur-incinérateur de la cuisine. Elle lui tend à la place un tailleur tiré de la penderie de sa mère.

- Attends, c’est des fringues en fibres intelligentes bodysculpt, «qui exagèrent certains volumes et en étouffent d’autres», comme dit la pub... Ca coûte une fortune!
- Elle n’a que ça, ma mère, des fringues bodysculpt. Elle s’en fout, elle n’est jamais là. Elle travaille tout le temps. Prends, elle ne s’en rendra même pas compte.
- Je ne pourrais pas te le rendre, tu le sais? Comme ton gyropode à qui j’aurais confié mon adresse, je vais devoir le détruire.
- Tu crois que je vais te balancer à la police?,
avait demandé Aïda en l’aidant à remettre ses chaussures –plier les jambes étant pour Jenny trop douloureux.
- Toi, non, mais quand ton père va se réveiller, il va vouloir en savoir plus.
- Quand tu seras partie, je vais effacer du système domotique toutes les vidéos où on te voit.
- Tu vas te faire gronder.
- Je dirai que c’est un monsieur qui m’a aidé à porter mon père, mais m’a forcée à faire ça avant de partir.

Jenny avait souri, caressé du bout des doigts les boucles brunes, chuchoté son adresse au gyropode, grimpé dessus en grimaçant et fusé sur les dalles de l’allée, suivant le filet de sang séché jusqu’au portillon et au-delà.

En traversant le centre-ville, Jenny croise quelques poubelles qui brûlent encore sous le gros oeil blasé de la lune, à part cela tout est calme. Imperturbable, la Saône coule ses eaux sombres sous les arches du pont de Neuville. L’immense radar de la base militaire du mont Verdun dessine dans la nuit un mamelon plus sombre, délicatement posé sur la ligne courbe de l’horizon.

– C’était une belle purge, riche en émotions, s’amuse Jenny. Vivement la prochaine!

FIN

En savoir plus:

Benoît Gallerey Journaliste spécialiste des réseaux sociaux

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