Sciences / Société

Pierre-André Wicker, le scientifique français qui n’a rien lâché pour donner la gaule aux hommes

Temps de lecture : 8 min

Avant le Viagra, «le traitement médicamenteux de la dysfonction érectile était extrêmement limité, il s’agissait d’injections dans le pénis».

Une pilule révolutionnaire pour des millions d’hommes: le Viagra. | Clémentine Billé
Une pilule révolutionnaire pour des millions d’hommes: le Viagra. | Clémentine Billé

Tout l’été, nous vous proposerons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l’enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

ÉPISODE 10 • Pierre-André Wicker, unique scientifique français ayant participé à l’élaboration du Viagra, petite pilule bleue qui a sauvé des millions d’hommes de leurs troubles érectiles depuis 1998.

Au départ, il est un chercheur parmi d’autres. Sa spécialité: le cardiovasculaire. À l’arrivée, il est le seul scientifique français à avoir mis au point une pilule révolutionnaire pour des millions d’hommes: le Viagra. Au milieu des années 1990, Pierre-André Wicker travaille dans l’un des plus grands laboratoires pharmaceutiques, Pfizer, quand son boss lui demande: «Ça te dirait de travailler sur le sildénafil [nom scientifique du Viagra, ndlr]? Ce médicament devait soigner les angines de poitrine mais ça ne fonctionne pas. En revanche, il a un effet sur l’érection». Entouré d’une équipe nord-américaine et de plusieurs dizaines de partenaires à travers le monde, il va s’attaquer à l’un des problèmes sexuels les plus communs mais aussi les plus tabous: la difficulté, pour certaines hommes, à «bander».

Pierre-André Wicker ne parle jamais aux journalistes. Il n’aime pas se mettre en avant. Après tout, près de 300 personnes ont travaillé sur le Viagra. Et puis, ça ne lui disait rien de porter l’étiquette «Monsieur pilule bleue» pour le reste de sa carrière. Mi-effrayé par la réputation que le quatrième pouvoir allait lui faire, mi-empreint d’humilité, il est resté muet sur sa propre vie. Jusqu’à aujourd’hui et le récit qu’il a accepté de faire pour les besoins de cet article.

«Travailler sur le sexe est devenu un moyen d’améliorer la vie d’hommes et de femmes et a arrêté d’être un sujet fun»

Le Viagra, ce n’est après tout que quatre ans de sa vie, de 1994 à 1998. Le Français tient alors l’un des rôles principaux. Il est à la tête de l’équipe en charge du développement clinique en Amérique du Nord. Cette recherche sera la seule portant sur la sexualité au cours de sa carrière. Elle sera aussi la plus mémorable. D’abord, parce que jamais Pfizer, ni aucune industrie pharmaceutique n’avait décidé de miser autant de temps et de personnel sur le sujet –avec des équipes nord-américaine, européenne, mais également chinoise et sud-américaine. Surtout, parce que jamais il n’aurait pensé aider des dizaines de millions de personnes dans leur souffrance la plus intime.

L’équipe de Pierre Wicker elle-même s’est laissée aller à quelques blagues sur le sujet. Jusqu’à ce qu’elle découvre les histoires des volontaires de leurs études. Entre les murs du laboratoire, ceux-ci ont témoigné de leur misère sexuelle: des hommes parfois déprimés, voire suicidaires, affaiblis sur le plan physique, dans un monde qui leur fait croire que tout tourne autour de la performance. Ce sont aussi des femmes qui comprennent enfin pourquoi leurs compagnons ne voulaient plus faire l’amour: ils ne pouvaient plus; des couples à deux doigts de se briser qui avaient de nouveau un espoir de s’épanouir sur le plan sexuel, des couples qui allaient enfin oser parler de leurs problèmes à leur médecin, sans honte. «Travailler sur le sexe est devenu un moyen d’améliorer la vie d’hommes et de femmes et a arrêté d’être un sujet fun», raconte Carol Marzetta, ancienne collègue et amie de Pierre-André Wicker.

Le chemin, de la vasodilatation à l’érection

Quand il débute, Pierre-André Wicker n’y connaît rien. Son domaine, c’est le cardiovasculaire. Blouse blanche sur le dos, il apprend tout sur le tas. En premier lieu, les prémices de l’étude. «L’équipe britannique de Pfizer travaillait sur un vasodilatateur, un produit qui libère une enzyme dans la paroi des vaisseaux afin de les dilater et améliorer ainsi la circulation du sang», vulgarise Pierre-André Wicker. Augmenter la circulation sanguine dans les artères coronaires –du cœur– permettrait –pensait-on– de traiter l’angine de poitrine. Mais le médicament n’a aucun effet sur les douleurs thoraciques engendrées par la maladie. En revanche, les volontaires se sont mis à décrire des effets secondaires surprenants: des érections. Quelques tests confirment le potentiel du médicament pour agir contre l’impuissance masculine.

Si ce médicament voit le jour, il sera promis à un grand succès. Un tiers des hommes connaîtraient des troubles de l’érection après 40 ans. Sans compter les personnes de tout âge atteintes par exemple de diabète ou d’une maladie-cardiovasculaire –qui réduit le débit de sang dans les organes sexuels. Avant le Viagra, «le traitement médicamenteux de la dysfonction érectile était extrêmement limité, il s’agissait d’injections dans le pénis, explique Pierre-André Wicker, peu d’hommes s’aventuraient à les essayer». Son ancien collègue, Ian Osterloh, précise: «On leur injectait des hormones à un prix très élevé, et on s’est rendu compte avec du recul qu’elles n’avaient pas vraiment d’effet, en tout cas par rapport à ce qu’allait être le Viagra».

Pierre-André Wicker est un scientifique né. Sa curiosité a été piquée à vif. Ce qu’il s’apprête à entreprendre, c’est faire ingurgiter des milliers de petites pilules à des hommes pour qu’ils bandent à nouveau, et à calculer la durée et la puissance de leur érection. Mais dans son esprit, il veut simplement comprendre comment un vasodilatateur travaille sur la dysfonction érectile.

Wicker est un fou de recherche. Pendant son cursus en médecine qu’il effectue à Bordeaux, en spécialité cardiologie, il découvre lors d’un stage aux États-Unis qu’il la préfère à la pratique. Après une brève carrière de chef de clinique dans le sud-ouest de la France, il quitte définitivement l’Hexagone en 1984 avec sa femme –fille d’un vigneron de la région bordelaise– et ses deux enfants âgés de huit et six ans. Il y rejoint son ancien maître de stage à la Cleveland Clinic dans l’Ohio. Et travaille dans cet établissement «mondialement réputé dans le domaine de la recherche cardiovasculaire», sur plusieurs projets en lien avec l’hypertension.

Son attrait pour la recherche médicamenteuse le pousse à rejoindre Pfizer. La famille déménage dans le Connecticut en 1989, entre Boston et New York (où sont situés le centre de recherche et le siège du laboratoire), à Groton. Il reste dans son domaine: le premier produit sur lequel il travaille est l’amlodipine, utilisé comme antihypertenseur et pour le traitement de l'angine de poitrine. Cinq ans plus tard, il se retrouve à travailler sur ce qui deviendra le Viagra.

L’appel aux sexologues qui a tout changé

Son équipe surnomme Wicker «le Pitbull» pour sa capacité à ne rien lâcher. C’est sûrement grâce à ce trait de caractère que le traitement finira par avoir un tel succès. Car l’affaire n’est pas gagnée d’avance. Après plusieurs mois de travail, son instinct lui dicte que lui et ses équipes passent à côté de quelque chose. Ils sont au cœur de l’élaboration d’un questionnaire inédit pour récolter les réponses de 3.000 à 4.000 volontaires. Mais ça patine. Le scientifique français a l’idée de faire appel à des experts en sexualité afin de comprendre au mieux les enjeux de ce médicament, et de valider auprès d’eux la pertinence de leurs questions. Le projet décolle alors.

Les sexologues leur permettent de comprendre que même chez l’homme, si l’érection est en grande partie une simple réaction physique à une stimulation sexuelle, elle dépend également des émotions et de variantes psychologiques. Ils ont travaillé avec eux pour déterminer ce qu’était une érection «de bonne qualité». Mais aussi, «ils nous ont dit de bien prendre en compte la communauté gay, qui elle aussi sera cliente de ce produit», se souvient Carol Marzetta.

«Une équipe de Pfizer est allée voir des gens jusqu’au Vatican»

Après le questionnaire, les phases de tests. L’équipe comprend vite que la pilule bleue n’a aucun effet sur la libido. Une stimulation sexuelle est nécessaire. «Si vous avez pris du Viagra et que vous remplissez votre déclaration de revenus, il n’y aura aucune réaction», commente Pierre-André Wicker. Tout est sous contrôle. Il analyse même les dérives possibles. Comme l’abus du produit par ceux qui n’en ont pas vraiment besoin. Ce sera le cas de certains jeunes en quête de records au lit ou de quinqua et sexagénaires qui voyaient simplement leur capacité diminuer sans enjeu médical. Une armée d’avocats américains accuseront même le Viagra d’être la cause de nombreux divorces dans les années qui suivront la commercialisation de la pilule. Le dossier-type: le mari a retrouvé une soudaine fougue qui l’a conduit à des infidélités.

Pour être certain de changer la vie de ces hommes qui ne peuvent raidir leur sexe par la simple excitation, Pierre-André Wicker se barricade aussi sur le plan moral. Pas question de faire un flop pour des questions de réputation ou d’honneur. Ses équipes vont demander la position des différentes autorités religieuses sur ce produit qui améliore la sexualité. «Une équipe de Pfizer est allée voir des gens jusqu’au Vatican, détaille Pierre-André Wicker. Leur réponse a été que dans la mesure où l’utilisation du produit était légitime, il n’y avait aucune inquiétude sur le plan philosophique ou religieux.»

Le Viagra pour femmes, unique échec

Au final, le seul regret de Pierre-André Wicker est de ne pas avoir pu mettre au point le Viagra pour les femmes. «Chez l’homme, c’est assez facile de comprendre ce qui se passe, il y a une érection ou pas, en anglais on dit “you get up or not”, mais chez la femme, bien que le clitoris soit un micro-pénis, le fonctionnement est bien plus complexe», explique Pierre-André Wicker. Pour lui, les composantes émotives et psychologiques de l’excitation féminine ont une part bien trop prépondérante pour percer médicalement son mystère. Après quatre ans d’études dont une phase de tests en 1998 sur plus de 500 femmes, Pfizer prend la décision d’abandonner.

C'est là que se terminent les aventures entre Pierre-André Wicker et la sexualité des autres. Après la commercialisation du Viagra, en 1998, il devient gestionnaire de ce qu’on appelle les portefeuilles de produits. Pfizer choisit de miser sur le développement de tel ou tel médicament. Les équipes présentent à leur supérieurs leurs résultats. Les «managers de gestion», comme lui, décident si continuer ou pas en vaut la peine. «J’ai travaillé sur des produit cardiovasculaires, urologiques, gastro-entérologiques mêmes, raconte-il, et j’ai vu des études pour lesquelles on avait déboursé près d’un milliard de dollars abandonnées.»

Près de dix ans plus tard, il devient consultant pour des start-ups qui, face à la crise de l’industrie pharmaceutique, se voient confier la partie recherche médicamenteuse. En 2015, le scientifique prend sa retraite. Mais il ne peut s’empêcher de garder un orteil dans le monde de la recherche. Il intègre, à sa demande, le conseil d’administration de Pharmaleads, une petite entreprise française qui développe un produit contre la douleur sans risque de dépendance. Surtout, il s’investit sur le plan caritatif dans un domaine qui le touche particulièrement: l’autisme, dont est atteint son fils aîné «à un stade sévère», dit-il avec pudeur.

Pierre-André Wicker a dédié sa vie à la science. Et seulement quatre ans d’une carrière aux troubles érectiles. Vingt ans plus tard, plus de 65 millions d’ordonnances prescrivant le Viagra ont été rédigées. En quatre ans, le chercheur a changé à travers le monde le destin sexuel de l’équivalent de la population française.

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