Santé / Société

Une chambre mortuaire est bien plus qu'un lieu lugubre pour stocker des corps

Temps de lecture : 5 min

Le responsable de la chambre mortuaire du CHU de Rennes nous a ouvert les portes de cet endroit si spécial, le dernier où sont prodigués des soins avant les obsèques.

La morgue de l'hôpital Bichat Claude Bernard (AP-HP), Paris. | Philippe Lopez / AFP
La morgue de l'hôpital Bichat Claude Bernard (AP-HP), Paris. | Philippe Lopez / AFP

Selon les statistiques publiées en 2017 par l'Insee, 59% des personnes décédées en France sont mortes dans un établissement de santé. C'est à ce moment de la vie qu'intervient un service souvent mal connu: la chambre mortuaire. Aussi appelé morgue, amphithéâtre ou dépositoire, cet espace accueille les corps au sein de l'hôpital ou de la clinique, afin qu'ils soient pris en charge par des personnels spécialisés, parfois jusqu'à la mise en bière. Comment une chambre mortuaire fonctionne-t-elle? Quelle est l'ambiance de travail dans ce lieu suscitant certains préjugés?

La psychanalyste et chercheuse Laurie Laufer rappelle que la morgue historique de Paris était un lieu de distraction et de tourisme au XIXe siècle, en plus de sa fonction administrative d'identification des corps. «Dès le XIVe, les prisons du Châtelet comportaient un dépôt de cadavres dans la basse geôle. À cette époque les morts sont entassés. On peut les voir au travers de guichets aux fins d'identification. Le XIXe siècle institutionnalise la morgue, établie en deux sites au cœur de la capitale, à la pointe de l'île de la Cité, ouverte quotidiennement au public. Elle est organisée en deux salles séparées par une cloison vitrée, une salle d'exposition où les cadavres quasi nus, rafraîchis par un filet d'eau, sont exposés et une salle pour le public qui défile. Cette salle connaissait une grande affluence.» Cette pratique sera interdite par décret préfectoral en 1907.

Défilé à la morgue de Paris en 1855. Gravure du musée de la Préfecture de Police (Paris). | G. Garitan via Wikimedia

«On se considère comme des soignants»

C'est donc sur rendez-vous que Tanguy Roger, responsable de la chambre mortuaire du CHU de Rennes, nous reçoit dans la salle de pause. Lui qui a commencé comme agent de service mortuaire en se disant que ce serait temporaire est «encore là vingt-six ans après». D'abord ambulancier dans le privé pendant quinze ans, il a connu la libéralisation progressive des pompes funèbres, ce qui l'a conduit à se familiariser avec l'activité funéraire. L'équipe actuelle de la chambre mortuaire est composée de cinq hommes travaillant en binôme, tous en poste depuis de nombreuses années et décidés à rester.

«Les gens pensent qu'on travaille sans jamais sourire alors que c'est faux.» Tanguy Roger a toujours expliqué son métier à son entourage, quitte à parfois essuyer des réactions gênées. Certains de ses collègues préfèrent se présenter comme des aides-soignants pour se les épargner. Cette esquive ne trahit pas la réalité d'un agent de service mortuaire; en effet le diplôme d'aide-soignant est exigé depuis 2010 pour accéder à ce poste. «On se considère comme des soignants, même si ce que nous faisons est différent.» Il lave, habille, installe les patients dans un des cinq salons de présentation, accueille les proches dans la salle d'attente et les conseille dans leurs démarches, collabore avec d'autres personnels soignants et professions, de la police aux fleuristes en passant par les services religieux.

«Notre métier consiste à atténuer les stigmates de la souffrance et redonner une identité.»
Tanguy Roger, responsable de la chambre mortuaire du CHU de Rennes

«Tout établissement de santé privée ou publique ayant minimum 200 décès par an doit avoir une chambre mortuaire. Ici on dénombre 1.800 décès chaque année», explique Tanguy Roger. Le rôle de l'agent de service mortuaire démarre lors du transport de la personne décédée à l'hôpital. Quand le service est fermé, les aides-soignants réalisent le transfert jusqu'à la chambre de conservation. «Un patient décédé se dégrade rapidement, il faut vite le protéger.»

La toilette mortuaire est effectuée méticuleusement, de même qu'un maquillage très léger pour «atténuer les stigmates de la souffrance et redonner une identité». La personne est ensuite habillée et présentée à ses proches. «Contrairement aux chambres funéraires, [ici] on ne peut pas attribuer à un patient un salon jusqu'aux obsèques. Nous essayons de garder le même salon, mais quand il y a seize [corps] on doit s'organiser autrement.» Les autres différences notables sont la gratuité des trois premiers jours de séjour et le fait de travailler sans pression financière, puisqu'il s'agit d'un service public. Une salle est prévue pour les toilettes rituelles musulmanes et juives. L'opérateur funéraire choisi par les proches prend ensuite le relai, soit après la présentation, soit pour la mise en bière.

Comme un corps qui dort

Être agent de chambre mortuaire exige une grande attention envers les morts et les vivants, efficace, discrète et personnalisée. La pandémie de Covid-19 a compliqué ce travail. Il a rapidement fallu trouver un moyen de présenter les défunts à leurs familles, même si «un visage non préparé c'est frustrant pour nous, c'est la dernière image qu'ont les proches», témoigne Tanguy Roger. Quand le corps n'est pas présentable «on montre le poignet avec le bracelet d'identité». Un effort d'autant plus crucial qu'il n'y a pas de limite d'âge pour les visites. «Les enfants ont le droit de faire leur deuil. Ils n'ont pas la même vision que nous. Ils sont souvent plus sereins.» Quand les proches disent que leur défunt semble dormir dans son lit, c'est la meilleure reconnaissance de la qualité des soins apportés.

Un aide-soignant de l'hôpital Beaujon AP-HP arrange les cheveux d'une personne décédée afin que cette dernière puisse être présentée à sa famille au plus près de ce qu'elle ressemblait. | Joël Saget / AFP

«Il n'y a rien de plus vulnérable qu'une personne décédée. Elle n'a aucune défense.» Il faut être en pleine capacité de s'en occuper au fil des années. L'équipe débriefe régulièrement autour d'un café pour échanger, s'entraider et se soutenir si un coup dur se présente. Le physique est également mis à l'épreuve à force de manipuler ces corps fragiles mais résistants par l'action de la rigidité cadavérique. Du matériel est prévu pour accueillir et déplacer plus confortablement les patients corpulents, du véhicule à la chambre réfrigérée.

Un service de soins à part entière

Les activités de cette chambre mortuaire ne s'arrêtent pas à la prise en charge des personnes décédées au CHU. Des prélèvements de cornée peuvent aussi être effectués pour des greffes, ainsi que des autopsies médicales et scientifiques pour la recherche sur les maladies d'Alzheimer et de Creutzfeldt-Jacob, le tout par des personnels extérieurs assistés des agents. Dans cet hôpital, les autopsies médico-légales sont réalisées dans un bâtiment séparé.

Le CHU de Rennes a également une spécificité: une importante activité en fœtopathologie. Les fœtus issus d'interruptions médicales de grossesse datées d'au moins vingt-deux semaines d'aménorrhée (SA) et les enfants nés sans vie bénéficient de la restitution tégumentaire si leurs parents veulent les voir. La prise en charge des obsèques peut être décidée pour les fœtus à partir de quinze SA. Tanguy Roger prend en charge la crémation de ces petits morts pour soulager les parents préférant se décharger de cette épreuve supplémentaire. «Je les amène au crématorium de Montfort-sur-Meu, puis je récupère les cendres pour les déposer au Jardin blanc du cimetière de l'est de Rennes. Les familles qui le souhaitent sont informées par courrier.» Il a d'ailleurs travaillé avec la ville de Rennes pour la création de cet espace.

Une chambre mortuaire est bien plus qu'un lieu lugubre pour stocker des corps dans des petits casiers réfrigérés. C'est un service de soins à part entière mobilisant un grand nombre de personnes pour accompagner les morts avec attention et respect jusqu'à leurs obsèques. «Et Ainsi se repose à nous la question des espaces et des séparations. Nous aimons croire que les parois sont hermétiques, que la vie et la mort sont bien séparées et que les vivants et les morts n'ont pas à se croiser. Et s'ils ne faisaient que cela, en réalité?» (Delphine Horvilleur, Vivre avec nos morts).

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