Société

Comment meurt-on quand on est pauvre?

Temps de lecture : 5 min

Parce que certaines personnes sont poursuivies par la pauvreté et l'isolement social jusque dans la tombe, un collectif et des associations se mobilisent pour leur offrir une sépulture décente.

Le collectif Dignité cimetière œuvre depuis 1998 à Rennes pour offrir une mort respectueuse aux personnes qui n'ont pas ou peu de ressources. | Alan Cabello via Pexels
Le collectif Dignité cimetière œuvre depuis 1998 à Rennes pour offrir une mort respectueuse aux personnes qui n'ont pas ou peu de ressources. | Alan Cabello via Pexels

Tout le monde meurt un jour, et s'ajoute à l'inévitable douleur de la perte d'un être aimé la contrainte financière: du cercueil au monument funéraire ou à l'urne, en passant par les soins de conservation plus ou moins complexes, aucune étape menant du dernier souffle à l'ultime demeure n'est gratuite. La facture pèse d'autant plus sur les personnes les plus démunies, de même que la question de funérailles dignes.

La pauvreté est d'ailleurs plus que jamais d'actualité depuis le début de la pandémie de Covid-19, comme le pointe l'ONG Oxfam dans son rapport «Le virus des inégalités»: «Un million de personnes seraient tombées dans la pauvreté en France en 2020.» Comment se passe la mort quand on est pauvre?

3.000 euros pour un cercueil basique

Combien coûte la mort? Taous Merakchi, autrice de Mortel, se remémore dans un épisode du podcast Splash que pour les funérailles de son père, elle et son frère se sont rendus aux pompes funèbres proches du lieu de décès, dans le XVe arrondissement de Paris. Ils ont choisi le cercueil le plus épuré possible, évitant de payer des accessoires qui finiront bientôt brûlés avec le corps. «On s'est retrouvés avec un cercueil basique, quasiment nu, à part la plaque [d'identité] qui est obligatoire […] et ça nous a coûté 3.000 euros en tout.» Une somme importante pour une prestation minimale. S'ajoutent au prix du cercueil ceux des démarches administratives obligatoires, des soins de conservation, du corbillard, des porteurs du cercueil (optionnels, même si Taous Merakchi rappelle dans Mortel que «c'est TRÈS, TRÈS lourd») et l'urne scellée pour recueillir les cendres en cas de crémation.

«Quand il arriva, les services funèbres avaient enterré la vieille dame dans la fosse commune. Personne de proche n'avait assisté à la cérémonie. Le jeune homme ne put rencontrer quelqu'un qui lui parle de la mort et de l'enterrement de sa “maman”.» Cette scène décrite par Pedro Meca dans l'article «La mort des pauvres» révèle le sort réservé aux défunts les plus démunis. «Tu sais, pour nous les pauvres, c'est comme ça... On ne compte pas...» Ce prêtre dominicain révolutionnaire a connu la pauvreté tout au long de sa vie, la sienne et celle de ses camarades de lutte. Le Mouvement ATD Quart Monde œuvre aussi contre la misère. Il a produit la revue «Mourir lorsqu'on est pauvre: où s'arrête la dignité?», essentielle pour comprendre tous les aspects de cette question.

Il y est rappelé que le Code Napoléon de 1804 a instauré six «classes d'enterrement», qui ont perduré jusque dans les années 1980. «Le souvenir du défunt était tributaire de sa condition sociale, les classes sociales les plus élevées de la société pouvant prétendre à un service d'apparat quand les plus populaires se contentaient de la dernière classe de convoi, sans ornementation ni cérémonie.» (ATD Quart Monde) La seule égalité indiscutable est que tout le monde meurt. Certaines personnes sont poursuivies par la pauvreté et l'isolement social jusque dans la tombe.

Un combat pour la dignité

«Quand on n'avait rien de notre vivant on était enterré avec juste un tas de terre et un numéro. Avec les copains de galère on s'est dit que c'était inhumain d'être traité comme ça. Quand un d'entre nous est allé voir son ami à la chambre funéraire, il a vu qu'il allait être enterré avec ses habits sales, comme un chien. C'est pas parce que la personne n'a pas d'argent qu'elle ne doit pas avoir de dignité dans la mort.» Ce récit date de 1989, quand Jean-Marie, un résident du foyer Saint Benoît Labre, constate que son «copain» Daniel allait être inhumé précipitamment. Le collectif Dignité cimetière œuvre depuis 1998 à Rennes pour offrir une mort respectueuse aux personnes qui n'ont pas ou peu de ressources. Ses membres reçoivent dans leur local du 6, rue de l'Hôtel Dieu, autour d'une tasse de thé et de panneaux documentant leurs actions.

Partir avec un corps lavé (même après une autopsie), correctement habillé, inhumé ou crématisé avec son nom, ses dates de naissance et de décès indiquées sur une sépulture de bonne qualité, régulièrement entretenue, être accompagné de ses proches avertis du décès, tout ça semble être une évidence, mais c'est un véritable combat pour ces personnes ayant aussi connu la précarité ou la rue.

«Quand un d'entre nous est allé voir son ami à la chambre funéraire, il a vu qu'il allait être enterré avec ses habits sales, comme un chien.»
Jean-Marie, résident du foyer Saint Benoît Labre

Le collectif Dignité cimetière milite d'une seule voix et sans relâche auprès des municipalités, des pompes funèbres, des services religieux et des organismes de curatelle: «Ne les laissons pas partir seuls.» En 2002 sont créés les services Solidarité et Essentiel afin d'organiser et prendre en charge les funérailles des personnes défavorisées.

Selon le service l'avis d'obsèques dans Ouest-France (dont le tarif va de 205 à 302 euros TTC pour une diffusion en Ille-et-Vilaine), ces prestations comprennent une cérémonie civile ou religieuse, la pose d'une plaque identifiant la personne et d'une dalle en granit poli pour l'inhumation («et pas du simili béton qui ne tient pas, c'est ça aussi le respect»), ainsi qu'une concession gratuite de huit ans avec un délai supplémentaire de deux ans au cimetière de l'Est. Les tombes sont fleuries avec des dahlias cultivés dans leur jardin de Maurepas, puis cueillis et déposés dans des coupelles en coquille Saint-Jacques, en particulier pour la Toussaint. «Les dalhias sont des fleurs qui durent longtemps et sont faciles à manipuler. Ça a plus de sens de déposer des fleurs qu'on a cultivées», s'émeut le collectif Dignité cimetière. Le Secours Populaire et le Secours Catholique donnent des vêtements quand il y a besoin.

Une charte pour des sépultures décentes

Le collectif Dignité cimetière a aussi lancé un chantier de taille entre 2003 et 2006, pour «l'humanisation de la sépulture commune» du cimetière de l'Est, regroupant les restes de 30.000 personnes. Avec la paysagiste Anne Nazart et le sculpteur Philippe Le Ray, le collectif a conçu «Fleur de Vie», une sculpture monumentale en fer érigée sur une dalle en pierres de schiste bleu et rouge.

Soixante personnes ont participé à cet projet, de la conception à la réalisation. Un atelier d'écriture a été mené en 2017 pour rédiger le livret de présentation. Non seulement cet ossuaire ne peut plus être ignoré mais il est devenu un lieu de recueillement universel.

«Vous mettez la personne démunie de ressources dans un caveau autonome. Cinq ans plus tard, il n'y a plus rien et on en met une autre. Et ainsi de suite.»
Collectif Dignité cimetière

L'un des nouveaux combats de collectifs similaires en Bretagne consiste à lutter contre les caveaux autonomes. La ville de Saint-Brieuc en a commandé trente. «Vous mettez la personne démunie de ressources dedans. Cinq ans plus tard, il n'y a plus rien et on en met une autre. Et ainsi de suite. Il y a ségrégation car ils ne sont pas réservés aux personnes pouvant se payer une concession de trente ans avec une belle tombe dessus mais à celles qui sont les plus démunies», regrette le collectif Dignité cimetière. Grâce à la sensibilisation menée par ce collectif auprès de la municipalité de Rennes, cette dernière a choisi de ne pas se procurer ces caveaux.

En attendant d'enrayer la pauvreté, on peut espérer que se généralise la charte départementale pour les obsèques dignes et sépultures décentes de personnes isolées et/ou aux ressources insuffisantes signée le 18 octobre 2018 par le collectif Dignité cimetière, les collectifs de Vitré, Fougères et Redon, et différents acteurs politiques: «Tout être humain a le droit au respect, même après sa mort, et donc a le droit à des obsèques dignes et une sépulture décente.»

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