Société

Les funérailles laïques, une autre manière de s'approprier le décès de nos proches

Temps de lecture : 5 min

Les athées déplorent souvent des rites funéraires trop expéditifs, ou calqués sur des modèles religieux.

L'athéisme est en progression, ce qui a des conséquences sur le choix des funérailles. | Olivier Bruchez via Flickr
L'athéisme est en progression, ce qui a des conséquences sur le choix des funérailles. | Olivier Bruchez via Flickr

Les funérailles sont l'ultime rite de passage, conceptualisé par l'ethnologue Arnold van Gennep, actant la transition de la vie à la mort. Elles prennent de multiples formes au fil des millénaires et des populations: disposition du corps, monument funéraire, prière, vêtements de deuil ou encore photographie funéraire.

Le baromètre CSNAF-CRÉDOC du 17 mai 2019 «Les Français et les obsèques» indique que la majorité des personnes interrogées se déclarent catholiques et que l'athéisme est en progression, ce qui a des conséquences sur le choix des funérailles. Les athées déplorent souvent un dernier passage jugé trop expéditif: recueillement au funérarium, puis enterrement ou crémation, cimetière, et c'est tout. Comment s'approprier le décès de nos proches hors parcours religieux?

Des rites funéraires précis

«Le propre de l'humanité est de croire qu'elle peut garder la mort à distance, créer des barrages et des récits, manigancer pour la tenir éloignée, ou se persuader que des rites ou des mots lui confèrent ce pouvoir.» Cette phrase de l'autrice et rabbin Delphine Horvilleur dans son dernier essai Vivre avec nos morts résume parfaitement notre rapport collectif à la mort. Dans ce Petit traité de consolation elle partage plusieurs fragments de de sa vie et des morts qu'elle a accompagnés dans sa fonction liturgique, mêlés à des récits bibliques. Les rites funéraires sont précis: le corps est veillé, lavé et enveloppé dans un linceul qui sera cousu, avant d'être placé dans un cercueil (obligatoire d'après les articles R2213-25, 26 et 27 du Code général des collectivités territoriales) pour être inhumé. Des pierres sont placées sur la tombe à chaque visite, comme on peut le voir à la fin de La liste de Schindler. «Les rites d'accompagnement parviennent à faire de la vie des disparus un destin, àcondition de dire sans trahir.» (Vivre avec nos morts) Et comment recréer du rituel en dehors des religions?

L'autrice Taous Merakchi écrit dans Mortel que dans sa famille maternelle le deuil côtoie toujours la joie. «D'abord on pleure au cimetière, on se soutient les uns les autres, on s'embrasse, on rend des hommages solennels... puis on va faire la fête. [...] J'ai une famille de clowns, qui ne sait rien faire sans humour, donc même aux enterrements on est obligés de s'amuser, sinon ce n'est pas nous.» La mort s'accorde aussi avec un couscous généreux et une partie de ping pong. Elle revient également sur «ce fameux épisode de la brosse» avec laquelle elle a coiffé son père tout juste décédé auprès d'elle, avant de pousser sa tête avec. «Tiens, comment ça bouge un mort?» Par contre elle n'a pas pu lui rendre hommage autour d'un plat comme à son habitude. «La bouffe pour lui c'était uniquement fonctionnel. Du coup j'étais perdue, j'ai juste pris un bon verre de vin au restaurant après ses funérailles», raconte-t-elle au téléphone. Ne pas se restreindre, dans la limite du respect de la personne défunte, est crucial pour affronter au mieux le deuil.

C'est ce que dit aussi la journaliste Maïa Mazaurette dans le podcast Traverse. Elle ne s'est rien interdit pour dire adieu à son fiancé. «J'allume une bougie, je sers un verre de rouge à Soren, je pose un scone près de la bougie. [...] Je lui joue sa musique préférée, Leonard Cohen –je déteste. On finit de regarder cet épisode de série télé qu'on n'avait pas fini.» Cette scène se déroule dans la crypte d'une église danoise avec la complicité du pasteur. Puis elle fait la fête avec ses amis en buvant les bonnes bouteilles de vins collectionnées par Soren, qui attendait «la bonne occasion» pour les ouvrir.

Quand vient l'étape de vissage du cercueil: «Je suis contente qu'on nous aie donné la possibilité de sceller nous-mêmes le cercueil parce que le couvercle ressemble à une porte que l'on referme sur le mort, et cette porte, seuls les proches devraient avoir le droit de la refermer, parce que seuls les proches pourraient avoir envie de la rouvrir.» Durant les trois heures de crémation elle a regardé en détail Soren se consumer. «Je n'allais pas le laisser brûler tout seul, avec son absolue vulnérabilité.» Ce qui l'a aidée à bien surmonter ce décès, c'est qu'«on ne m'a pas traitée de tarée sur le moment, [on] m'a laissé faire exactement ce que je voulais sans chercher à me protéger de la mort». Composer avec le cadre de la bureaucratie et l'étendue des possibles offerte par un entourage compréhensif.

Le coût des funérailles laïques

Juliette Cazes est chercheuse indépendante en thanatologie et créatrice du média Le Bizarreum. En plus de vulgariser l'histoire des rites et du patrimoine funéraires, elle a travaillé en pompes funèbres. Elle décrit dans un article les difficultés rencontrées par les familles pour faire correctement leur deuil durant la pandémie de Covid-19. Lors d'un échange au téléphone, elle précise les questions récurrentes des personnes désirant savoir précisément comment leur proche est mort: «Est-ce qu'il était crispé? Était-il habillé ou nu dans son cercueil? Est-ce qu'il allait avoir froid sans ses vêtements d'hiver?»

Ces préoccupations pouvant sembler bizarres révèlent un souci de la dignité de la personne défunte et des soins qu'on lui prodigue jusqu'au bout. «Quand on est athée, c'est plus compliqué de trouver une prestation qui convienne, car ce que proposent les pompes funèbres est très calqué sur le modèle de la messe catholique. Les gens ne savent pas tout ce qui est possible de faire donc ils prennent ce qu'on leur propose par défaut, alors qu'il existe des funérailles laïques très personnalisées. Mais il faut connaître les entreprise proposant ces prestations, savoir si elles sont fiables et elles ont un certain coût.»

Les cérémonies proposées par les pompes funèbres sont très calquées sur le modèle de la messe catholique.

Personne n'échappe à la mort. Autant apprendre à accepter sa mortalité de façon apaisée, avec une aide spirituelle ou une démarche athée comme le «death positive». «C'est aussi s'impliquer au quotidien pour que les choses évoluent, comme proposer un service traiteur lors des funérailles, la la nourriture ayant toujours eu sa place dans les rites funéraires depuis l'Antiquité, ou encore faire attention aux personnes endeuillées autour de soi en sachant quoi dire et faire», explique Juliette Cazes.

Il est aussi important d'anticiper l'inévitable rendez-vous avec Azraël, la Faucheuse ou le final –nommez la mort comme vous voulez– du mieux possible en se renseignant au maximum pour être au courant de ses droits. «Les gens ont moins confiance car il y a trop d'abus sur un monopole qui n'a pas lieu d'être», déplore Juliette Cazes face aux pratiques de certaines pompes funèbres. Taous Merakchi rappelle dans Mortel qu'il peut être bon de préparer ses directives anticipées. L'affaire de la crémation forcée révélée par Mediapart éclaire le traumatisme pour la famille qu'est le non-respect des dernières volontés du défunt et des proches. Et puisque vous êtes toujours en vie (sinon vous ne seriez pas au terme de cet article) profitez-en pour découvrir les œuvres recommandées ici et ailleurs. «Ah oui, c'est évident.»

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