Société

«Les violences conjugales, il faut les vivre pour savoir ce que c'est»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 3] La cour d'assises s'interroge: pourquoi Audrey n'a-t-elle pas quitté et dénoncé Fabien, qui la battait?

Audrey et son avocat, Me Éric Gaillard, au palais de justice de Caen. | Élise Costa
Audrey et son avocat, Me Éric Gaillard, au palais de justice de Caen. | Élise Costa

Derek en a presque fini avec les questions de la cour. À l'autre bout de la France, sa voix résonne depuis le grand écran du vidéoprojecteur pour se propager dans la salle d'audience.

Malgré ses faibles souvenirs, jure-t-il la mâchoire serrée, avec sa tante Audrey*, il n'y avait pas d'affection: «J'ai jamais considéré cette femme comme ma mère, c'est sûr que non.»

Avant que la caméra ne coupe, Audrey demande à la présidente de la cour d'assises, Jeanne Chéenne, si elle peut dire un mot à Derek. La magistrate hésite; Audrey et Derek ne se sont pas parlés depuis dix ans. D'un geste de la main, elle montre l'écran l'écran à l'accusée. La caméra fait alors une mise au point, en gros plan, sur le visage d'Audrey.

«Derek, tu te souviens quand ton père m'a frappée? Tu es allé chercher les gendarmes. Tu te souviens? Tu as gardé ta sœur toute la nuit. Tu lui as donné le biberon dans ta chambre.»

Derek se raidit.

«Tu t'en souviens, Derek? Tu t'en souviens?»

Derek ne répond pas.

Clara*, la fille cadette de Fabien et Audrey, venait de naître. Fabien avait déchiré les vêtements d'Audrey. Il l'avait mise dehors, elle était nue.

La lèvre inférieure de Derek se met à trembler. Ses yeux prennent soudain une teinte bleu pâle. Quatre ou cinq secondes de silence suffisent à parcourir les 1.000 kilomètres qui séparent la cour d'assises de Caen et le bureau du tribunal du Sud où il se trouve.

«Oui, je me souviens. C'est parce que je suis pas mauvais», sanglote-t-il amèrement.

«Je sais que tu n'es pas mauvais, le console Audrey. Je te considérais comme mon fils, et je te considérerai toujours comme mon fils. Je t'aime très très fort Derek.»

Une dernière fois, elle supplie: «Tu manques beaucoup à ta sœur, ça fait dix ans qu'elle n'a pas eu de nouvelles de toi.»

Pris dans son chagrin, Derek détourne le regard. La présidente réclame l'arrêt de la visioconférence, la caméra se coupe enfin.

«Tout nous pousse à craindre l'homicide conjugal»

La juge veut savoir: quelles étaient les relations entre Christine, Audrey et Fabien, au début?

Au micro, l'accusée déclare: «Dès le départ, il a instauré un climat de peur. Aujourd'hui, j'ai plus peur de le voir que d'être ici.»

Audrey est décrite comme craintive et anxieuse. Ce sont des anecdotes. L'enquêteur de personnalité raconte que lors de leur première rencontre en 2015, Audrey, «très stressée», a souhaité voir sa carte professionnelle.

Quand elle fut expulsée du Canada, Audrey a été accueillie chez une amie. Un jour, par maladresse, elle a brisé une assiette dans la cuisine. Elle a enfilé son manteau et parcouru dix kilomètres jusqu'à la ville la plus proche, à pied, afin de la remplacer au plus vite, «pour ce qu'elle considérait être une chose affreuse».

Au Québec, où elle sera entendue par les gendarmes français en 2014, le directeur d'enquête Jean-Marc Hayes témoigne d'une attitude similaire: «Le lendemain de notre audition, rapporte-t-il, elle devait se déplacer pour le polygraphe. Deux enquêteurs de la Sûreté du Québec l'avaient prise en charge pour l'emmener à Drummondville. Elle était terrorisée et persuadée que c'était deux amis de Fabien qui allaient la supprimer.»

«Elle est triste et épuisée car toujours sous la menace de représailles physiques, morales et sociales.»
Les responsables de la Volte-Face, la maison d'hébergement qui a accueilli Audrey

Quatre ans auparavant, en 2010, Audrey et Fabien se séparent au Canada. Elle se retrouve dehors, sans ressources, avec Jérémie* et Clara*, leurs deux enfants, et pour seuls habits ceux qu'ils ont sur le dos. Ils sont accueillis dans une maison d'hébergement pour femmes et enfants victimes de violences conjugales, la Volte-Face, pendant plusieurs mois.

Dans une longue lettre versée au dossier, les responsables de l'établissement écrivent: «Il s'agit de la plus haute situation à risque que nous ayons vécu à ce jour. M. Fabien X. étant dangereux pour Audrey et notre institution, ne respectant aucune limite ni sociale, ni légale, aucune règle institutionnelle [...], méprisant, arrogant, manipulateur, égocentrique et se considérant intouchable, très harcelant envers Audrey, il existe un risque important pouvant aller jusqu'à l'homicide.» Cette idée est réitérée plus loin: «En fait, tout nous pousse à craindre l'homicide conjugal sur la personne d'Audrey.»

À propos de celle-ci, il est noté: «Personne loyale, honnête, pacifique et tenant ses engagements, elle est triste et épuisée car toujours sous la menace de représailles physiques, morales et sociales.»

Finalement, Fabien sera expulsé vers la France. Titulaire d'une licence de tir sportif, il avait également apporté lors d'un aller-retour deux de ses armes sur le territoire canadien. À son arrestation, la police de Victoriaville lui signale: «Des gens ont peur de vous.» Fabien répond: «Qui a peur de moi?!»

À la barre, Audrey commence: «Il y a des choses, il faut les vivre pour…» Elle s'arrête un instant, puis reprend: «Les violences conjugales, il faut les vivre pour savoir ce que c'est. Au bruit de la porte, à la façon dont son pas se posait à l'intérieur de la maison, je savais ce qu'il allait se passer.»

La présidente lit un passage de l'une de ses auditions: «C'est quelqu'un qui vous sautait dessus vingt fois par jour.» Elle regarde Audrey, lui demande si les rapports sexuels avec Fabien étaient voulus ou forcés.

«Jusqu'en 1998, c'était voulu. Et à partir du décès de ma sœur, c'était forcé. Au Canada, c'était pire…», soupire l'accusée. Elle prend une inspiration: «Je n'ai jamais abordé le sujet sexuel avec mes psychologues.» Audrey pose ses mains à la barre, jette un regard furtif à l'avocat général, avant d'ajouter: «Je suis désolée de dire ça devant la cour, mais aujourd'hui, je suis même incapable de faire ma toilette intime.»

«Moi, je suis costaud, je suis grande gueule!»

Personne ne savait si Fabien se présenterait à la cour d'assises du Calvados. À l'ouverture du procès d'Audrey pour recel de cadavre, la présidente Jeanne Chéenne avait parcouru la salle d'audience des yeux. Sur les bancs du public, un couple d'un certain âge était assis. Il s'agissait de la sœur de Fabien et de son mari.

«Vous connaissez la position très particulière de votre frère dans ce dossier», avait prévenu la magistrate. La sœur de Fabien avait acquiescé. Alors elle avait poursuivi: «Il était l'un des premiers arrivés ce matin. J'ai rappelé à son avocat qu'il n'était attendu que cet après-midi, parce que je ne voulais pas qu'il croise Madame.» C'est une audience publique, mais il serait appréciable que rien de ce qu'il se dit le matin ne lui soit répété aux suspensions. La sœur de Fabien comprend.

«Je pense qu'Audrey a tué sa sœur. On va parler franchement!»
Fabien

En fin d'après-midi, Fabien sort de la salle des témoins et s'avance à la barre. Il porte un jean, une chemise blanche et une veste ajustée grise. Ses cheveux blancs contrastent avec sa peau bronzée.

La présidente sourit.

L'homme a beaucoup à dire. Ça a commencé par les «petites étincelles», comme autant de doutes traversant l'esprit. Un jour, vers 17 heures, Derek et lui se préparaient à manger quand la petite amie du jeune homme est arrivée. Ils se sont chicanés. La petite amie a répliqué avoir vu sa tante Audrey l'après-midi même à la Maison des femmes: «Elle m'a dit que ta mère n'était plus de ce monde.» «Derek n'a pas réagi. Moi, j'ai tilté de suite», assure Fabien.

«Qu'est-ce que vous pensez, exactement?», questionne la présidente. «Je pense qu'Audrey a tué sa sœur. On va parler franchement! J'ai un rapport qui est quand même signifiant, les gendarmes m'ont dit: “Oh la la, ça, ça sert à rien!”» «Vous parlez de l'expertise de 96», coupe la juge. Les yeux de Fabien se plissent comme s'il était face au soleil, et un petit sourire en coin se dessine sur son visage: «Voilààà.»

Des soupçons, il en a toujours eus. Les premiers ont commencé six mois ou un an après la disparition de Christine, et ils se sont intensifiés par la suite. Il se rappelle de son ex-compagne se plaignant de sa sœur aînée: «Mes jupes, mes chaussures, mes mecs, elle veut tout!»

La dernière fois que Christine était venue, ils avaient convenu de repartir ensemble. Mais au retour de Fabien un soir, elle s'était envolée. Il avait demandé à Audrey: «Elle est pas là, Christine?»; Audrey avait répondu: «Non, elle est partie.» Face à la cour, il s'emporte: «Elle savait qu'elle n'avait aucune chance!»

Tout est trouble et limpide à la fois: «Audrey a été battue, mais comme par hasard, il n'y a pas eu de constatation de médecin!» Fabien tonne: «Audrey, elle est toute frêle, elle ne peut pas se défendre!», ouvre les bras comme un homme défié s'apprêterait à se battre: «Moi, je suis costaud, je suis grande gueule!», et avertit: «Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent!»

La main sur le menton, la présidente de la cour s'adosse alors à son fauteuil. Elle observe un instant Fabien à la barre. «Vous êtes décrit de façon extrêmement négative par les services sociaux canadiens», lui rappelle-t-elle en touchant du bout des doigts la lettre de la Volte-Face. Fabien argue: «Quand j'ai quelque chose à dire, je le dis.»

«L'intérieur, vous savez ce qu'il va se passer»

Il n'a pas tué Christine. Il ne l'a jamais violentée, sauf une fois où elle a «pété un câble», il le reconnaît. Il a dû l'attacher au lit, que pouvait-il faire d'autre, elle hurlait «au secours» au balcon, avait enlevé ses chaussures exprès pour courir pieds nus chez les voisins comme une pauvresse –tout un «scénario».

Fabien répète: «Y a pas de problème.»

Vendre la maison de Christine à Saint-Martin-des-Besaces n'était pas un problème. Elle lui avait signé un acte notarié lui donnant le droit de vendre la demeure à qui il voulait, si ce n'est ses ex-femmes, et «le notaire avait perdu le papier, comme par hasard».

«Ils avaient peur que je trucide Audrey, c'est moi qui n'en pouvais plus.»
Fabien

Le document avait finalement été retrouvé: Fabien avait le droit de vendre la maison, pas de toucher l'argent. On lui parle de la captation d'héritage. De Derek, le fils de Christine, qui n'a pas vu un centime de la vente. «Après tout ce que j'ai donné à Derek!, rétorque le témoin. Je lui ai acheté des voitures qu'il revendait tout de suite.»

«Y a pas de problème.»

Au Canada, Audrey a embobiné tout le monde. Elle connaissait un responsable au service de l'immigration. Le chef de la police était leur voisin à Victoriaville. «Ils avaient peur que je trucide Audrey, c'est moi qui n'en pouvais plus. Je lui ai dit: “Tu prends tes cliques et tes claques et tu te casses.”» Et dire que c'est lui qu'on a expulsé vers la France.

À son retour, il a envoyé les conclusions de l'expertise psychologique d'Audrey à tous ses contacts. En 1996, Fabien et Audrey ont rencontré un expert psychologue pour des faits de «violences volontaires, enlèvement, séquestration et complicité» sur la personne de Christine B. Fabien n'a jamais envoyé les conclusions de sa propre expertise. Au lieu de ça, il a écrit sur Facebook: «Qu'est-ce qui peut justifier qu'on tue sa sœur?», puis: «Derrière l'apparence d'un ange se cache un monstre».

À la suspension d'audience, Audrey caresse un doudou rose. Parfois, elle le renifle.

L'avocat général, la présidente et son propre avocat, Me Éric Gaillard, essaient de comprendre: pourquoi n'est-elle pas partie?

Audrey explique: quelque chose arriverait si elle le quittait. Elle le sentait. C'est le genre de situation où l'extérieur paraît plus effrayant que l'intérieur. «L'intérieur, vous savez ce qu'il va se passer.» Cela peut sembler incompréhensible. Après toutes ces années, elle finissait par avoir plus peur d'être loin que d'être près. Elle s'excuse: «Peut-être qu'il a raison. Peut-être que je suis folle.»

N'était-elle pas libre de parler?

Audrey entortille ses doigts entre eux: «Pour moi, j'avais pas le choix.» Elle lève le regard vers la cour, la présidente Jeanne Chéenne et ses deux assesseurs: «Peut-être que quelqu'un d'autre aurait fait autrement, mais j'ai pas fait le bon truc.» Elle se redresse, l'air désolé: «Et c'est pour ça que je suis là aujourd'hui.»

* Les prénoms ont été changés.

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