Société

«Je voudrais avoir des nouvelles de Maman, où est Maman?»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 2] En 2010, douze ans après la disparition de Christine, Fabien appelle les gendarmes. Il a des doutes sur Audrey, sa désormais ex-compagne.

«Dit qu'elle voudrait aller dire bonjour à sa fille.» «Dit que c'est un cauchemar.» «Dit que ce n'est pas un monstre.» | rezendeluan via Pixabay
«Dit qu'elle voudrait aller dire bonjour à sa fille.» «Dit que c'est un cauchemar.» «Dit que ce n'est pas un monstre.» | rezendeluan via Pixabay

Le directeur d'enquête Jean-Marc Hayes attend depuis 17 heures. La machine à café est hors service, et il n'y a guère de monde dans la salle des pas perdus pour occuper son regard. À 20h15, il est appelé à entrer à l'intérieur de la cour d'assises.

À la barre, il fait le salut militaire. «Jean-Marc Hayes, 55 ans. Gendarme à Caen, 43e régiment de l'artillerie, section de recherches, division atteinte aux personnes –et plus précisément aux disparitions inquiétantes de personnes.»

Il est trop tard pour livrer chaque détail d'une enquête longue de plusieurs années, alors s'il pouvait faire «une synthèse» de son travail, le prie Jeanne Chéenne, la présidente de la cour, ce serait bien.

Un matin de février 2010, à 8h10, le service de Jean-Marc Hayes reçoit un coup de fil du Canada. C'est Fabien. «Il nous fait part de son envie de récupérer une expertise psychologique pour des faits remontant à 1996.»

Les faits en question sont, très exactement, des «violences volontaires, enlèvement, séquestration et complicité». Dans les colonnes de la presse locale de l'époque, il est question de course-poursuite, d'une femme retrouvée pieds et poings liés dans le coffre d'une voiture, et de la propre sœur de celle-ci qui aurait fourni la corde à l'agresseur pour l'attacher. Il est question de Fabien, Christine et Audrey*.

«Des actes de vie administrative»

Les conclusions de l'expertise psychologique d'Audrey de 1996 parlent d'«immaturité psychologique», de «processus d'identification à sa sœur Christine», de «rapport pervers au couple».

Au téléphone, Fabien explique aux gendarmes: son ex-compagne Audrey, dont il se sépare, est instable psychologiquement. Il a besoin de cette expertise pour obtenir la garde de leur fille Clara* auprès des autorités canadiennes.

En 2001, précise-t-il à l'autre bout du fil, Audrey a imité la signature de sa sœur Christine B. pour établir une fausse renonciation à la succession de leur mère et récupérer l'intégralité de l'héritage. Elle réitère en 2006, pour faire une procuration à son nom et vendre la maison de Christine à Saint-Martin-des-Besaces.

Depuis des années, pourtant, plus personne n'a de nouvelles de Christine. Pour tout dire, finit par lâcher Fabien, il soupçonne Audrey de l'avoir tuée.

Le gendarme Jean-Marc Hayes est le premier à qualifier la disparition de Christine B. d'«inquiétante». Une instruction est ouverte. Il sait que l'enquête va être compliquée: Christine B. a disparu depuis 1998. «On part avec un handicap de douze ans», indique-t-il à la présidente.

Quand Christine B. s'est volatilisée, la vie des uns et des autres n'en a pas été chamboulée –à la seule différence que sa sœur Audrey, déjà ouvertement la maîtresse de Fabien, est devenue sa compagne officielle. Avec les deux enfants, Derek, le fils de Christine et Fabien, et Jérémie*, le fils d'Audrey et Fabien, ils ont continué à habiter la maison de Saint-Martin-des-Besaces.

«Le dernier acte de vie [de Christine B.] date de mars 1998, note à la barre Jean-Marc Hayes. Par la suite, on trouve ce que j'appelle des actes de vie administrative.»

«Clara, c'est pas mon enfant»

En 2000, la mère de Christine et Audrey a un accident vasculaire. Audrey descend dans le sud de la France, les deux garçonnets sous le bras. Elle aime Derek comme son propre fils. Ensemble, ils restent trois mois à Avignon. La mère des deux sœurs décède.

La renonciation à la succession signée Christine B. arrive chez le notaire. Sa sœur Audrey touche l'intégralité de l'héritage, 93.693 francs; le mois suivant, elle reverse la moitié de cette somme sur le compte de Fabien. Quand on demande à Audrey pourquoi, elle hausse les épaules: «Parce qu'il le voulait.»

«J'ai appris des choses entre temps.»
Fabien

Un an plus tard, en 2002, Audrey est à nouveau enceinte de Fabien. Elle attend une petite fille, Clara. «Jérémie, c'est pas mon enfant. Clara, c'est pas mon enfant», déclare Fabien.

La présidente de la cour d'assises de Caen s'étonne: «Attendez. Jérémie, vous ne l'avez pas reconnu, mais Clara, si. Vous la considérez comme votre fille, vous l'adorez.» Fabien grogne: «J'ai appris des choses entre temps», sans s'étendre sur ces «choses» qui le font douter de sa paternité.

En 2006, la maison de Christine à Saint-Martin-des-Besaces est vendue. Elle ne se présente pas chez le notaire. Comme pour l'héritage de leur mère, Audrey s'est rendue à la mairie avec la carte d'identité de sa sœur. Et grâce à leur ressemblance relative, elle a signé les procurations de sa main.

Avec l'argent de la vente et désormais trois enfants à charge, Fabien et Audrey partent s'installer au Canada. Le couple achète une maison à Victoriaville, dans le comté d'Arthabaska, au Québec. Seul Fabien a le statut de migrant avec un permis travail.

Tous les six mois, il embarque l'ensemble de la famille en voiture –Audrey, Derek, Jérémie et Clara– pour leur faire traverser la frontière des États-Unis. Les tampons sur les passeports renouvelés, ils rentrent à Victoriaville, où les enfants sont scolarisés. «Et après, il gardait les papiers», mentionne Audrey à la barre.

«Audrey n'est pas nette»

Derek grandit, et avec lui le poids des interrogations. «Ça allait pas», reconnaît son père Fabien. Son fils le presse de questions à propos de sa mère. «Il me demandait: “Pourquoi j'ai pas de carte d'anniversaire? Pourquoi j'ai pas de carte à Noël?”»

Depuis le tribunal du Sud où il est entendu en visioconférence, Derek se souvient: «Petit, j'étais toujours dans le truc “elle est partie et voilà”. Plus tard, je me suis d'abord posé des questions dans mon coin. J'ai cherché sur internet, tapé sur Google, sur Facebook.» Il s'excuse de ne pas avoir fait assez, comme si la responsabilité lui incombait: «Ça peut sembler futile. De mon côté, il n'y a rien eu de concret, c'est vrai.»

Fabien, lui, s'énerve. «J'allais pas lui dire: “Derek, je crois que ta mère est morte!”» Il soutient que l'histoire, c'est que Christine a disparu, et qu'il avait «d'autres choses» en tête. Elle partait, elle revenait toujours quinze jours, un mois après, et comme ça s'est passé un mois, deux mois, trois mois, compte Fabien, puis un an, deux ans, trois ans. Il n'a pas réagi. Un jour, il a eu «des petites étincelles», il a pensé: «Audrey n'est pas nette.»

Derek, à ce moment-là, «le bassine»: «Je voudrais avoir des nouvelles de Maman, où est Maman?» Il veut rentrer en France, Fabien accepte. Une membre de la famille, qui ne l'avait pas revu depuis son départ au Canada, enjoint Fabien de réagir: «Derek va mal.» Fabien s'emporte: «Qu'est-ce que tu veux que je fasse?»

«J'allais pas lui dire: “Derek, je crois que ta mère est morte!”»
Fabien

À Victoriaville, tout va mal aussi, notamment à cause de sa séparation d'avec Audrey. Nous sommes en 2010, et les petites étincelles d'autrefois allument enfin une flamme: «C'est là que j'appelle la gendarmerie de Caen.» Il leur dit pour les fausses procurations, l'héritage, la vente de la maison, et pour ses soupçons.

Après ça, assure Fabien à la barre, «plus de nouvelles!».

«On a dû parlementer»

Le directeur d'enquête Jean-Marc Hayes poursuit sa déposition. Les gendarmes ont convoqué Fabien par deux fois: «Il nous a fait faux bond sans invoquer de motif légitime.» Ils ont sondé le jardin de Saint-Martin-des-Besaces à l'aide d'un radar, en vain, cherché du côté des corps retrouvés sans identité, exploré la piste d'une fuite à l'étranger. Il ne restait plus qu'une seule hypothèse: l'homicide.

À l'époque, la prescription est de dix ans pour les crimes[1]. Seulement, une femme est morte. Elle mérite une sépulture digne de ce nom. Et une personne a besoin de réponses: Derek, désormais le seul adulte à vouloir retrouver sa mère Christine.

Les gendarmes, avec l'appui du parquet, décident de poursuivre l'enquête.

Le jour où sa mère est partie pour de bon, aux aurores, Derek se souvient avoir vu par la fenêtre de sa chambre Audrey avec une brouette en fer. Il était cinq heures et demie, six heures du matin. «C'était pas habituel, souligne-t-il en audition. Elle faisait des allers-retours entre la ferme et la maison. C'était pas du bois qu'elle allait chercher, le bois était dans le garage.»

Les gendarmes doivent entendre Audrey au Canada. Pour les laisser enquêter sur leur sol, les autorités canadiennes imposent une condition. «On n'avait ni corps, ni arme du crime, expose le directeur d'enquête Jean-Marc Hayes. Selon la législation canadienne, c'est nécessaire. C'est la loi. Nous devons la respecter.» Il regarde la cour suspendue à ses lèvres. «Donc on a dû parlementer.»

Le Canada accepte de coopérer. Sur le tarmac de Montréal, les gendarmes français sont accueillis par les enquêteurs de la Surêté du Québec. Ils montent en voiture.

«C'était pas du bois qu'elle allait chercher, le bois était dans le garage.»
Derek, à propos d'Audrey

Dans leurs bureaux, Audrey est entendue en audition libre durant plusieurs heures. «Visage fermé, jambes croisées, bras croisés», elle reconnaît les fausses procurations, l'héritage et la vente de la maison, mais pas la disparition de sa sœur. Christine est partie parce qu'elle ne supportait plus de vivre avec Fabien.

Le sergent note consciencieusement les échanges dans son calepin, dont les pages sont consignées au dossier. À la question: «Avez-vous tué votre sœur?», Audrey répond: «Vous avez perdu la tête. Vous êtes fou, Monsieur.»

«C'est peut-être sa personnalité»

L'officier canadien propose aux gendarmes français de soumettre Audrey au détecteur de mensonges. L'intéressée donne son accord. Elle insiste: «C'était pas obligatoire, on n'est pas obligé d'accepter.» Face à la cour d'assises, elle porte la main contre sa poitrine: «Mais je savais que c'était la seule façon de dire la vérité.»

Le rendez-vous est pris pour le lendemain, jeudi 15 mai 2014, à Drummondville, une petite ville à une heure et demie de route de Montréal. À 17 heures heure locale, le sergent Norman Kelly lance le polygraphe.

Sur sa chaise, Audrey écoute d'un air anesthésié la présidente de la cour d'assises lire la transcription. Plus tôt dans la journée, l'expert psychiatre convenait avoir remarqué lors de son entretien avec l'accusée «un manque d'affect». À l'audience, il ajoutait: «Mais je ne suis pas certain que ce soit pathologique. C'est peut-être sa personnalité.»

Au départ, le détecteur de mensonges ne détecte pas grand-chose. À question simple, réponse simple. Dans le bureau de Drummondville, la suspecte reste bras croisés, jambes croisées. L'interrogatoire dure des heures. L'aiguille du polygraphe prend de l'amplitude. Audrey ment.

Au petit matin, elle craque. Le sergent Norman Kelly écrit:

«Dit qu'elle voudrait aller dire bonjour à sa fille.»

«Dit que c'est un cauchemar.»

«Dit que ce n'est pas un monstre.»

«Dit qu'elle a eu peur de ne plus revoir ses enfants.»

«Dit qu'elle a eu peur de ce qu'il se passait.»

«Dit avoir été au courant et n'avoir rien dit.»

«Dit avoir su qu'il lui avait fait du mal et n'avoir rien dit.»

Sa sœur Christine B. n'est jamais partie. Elle a été tuée.

Audrey pense savoir où elle est enterrée. Dans le bureau de Drummondville, elle se lève et dessine un plan de la maison de Saint-Martin-des-Besaces sur le tableau blanc. Avec le feutre, elle fait une croix au pied du pigeonnier, contre l'angle du mur.

Le directeur d'enquête Jean-Marc Hayes prend une photo. Aux premières lueurs du jour, Audrey est emmenée à l'hôpital. Elle menace de se suicider.

* Les prénoms ont été changés.

1 — Depuis la loi du 27 février 2017, la prescription des crimes est de vingt ans. Retourner à l'article

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