France

Procès Rançon: «La seule chose qu'il regrette, c'est la mort de Johnny»

Temps de lecture : 8 min

Deuxième jour à la cour d'assises des Pyrénées-Orientales: des expertises psychiatriques et un perturbant témoignage.

En ce deuxième jour de procès, de drôles d'invitées dans la cour d'assises: l'émotion et l'humanité.
S.V. pour Slate.
En ce deuxième jour de procès, de drôles d'invitées dans la cour d'assises: l'émotion et l'humanité. S.V. pour Slate.

Les enquêteurs l'ont surnommé «le tueur de la gare de Perpignan». Il est jugé pour avoir violé et tué deux femmes en 1997 et 1998. Il lui est aussi reproché d’avoir tenté d'en violer une autre et d’en avoir laissé une quatrième pour morte. Vingt ans après les faits, deuxième jour du procès de Jacques Rançon.

Tous les épisodes de la série «Procès d'un serial killer»

Il est vingt heures passées quand l’audience du premier jour se termine. Une à une, les personnes venues assister à l’audience sortent de la cour d’assises pour trouver un peu d’air frais, encore sonnées.

Cour d'assises des Pyrénées-Orientales, à Perpignan. S.V. pour Slate.

Ce n’est pas l’inventaire des sévices subis par les femmes qui ont pu croiser la route de Jacques Rançon, ni la fatigue cérébrale de la lente lecture des faits reprochés à l’accusé qui les ont usées. Ce n’est pas non plus l’hypoglycémie latente, ni les membres gourds d’être restés assis sur les bancs raides. C’est l’humanité qui se dégage du procès.

Ils sont venus voir le monstre de Perpignan mais dès qu’il s’est mis à parler, ils n’ont pu voir que l’homme. Ils se sont sentis à leur tour coupables de constater qu’ils avaient devant eux «un pauvre type», de ressentir de la pitié pour quelqu’un capable de violer et dépecer ses victimes avec minutie sans en perdre l’appétit et encore moins le sommeil. Ils peinent à trouver le bon mot.

«Je ne peux pas dire “touchant”, lâche une femme dont c’est le premier procès, je n’arrive pas à expliquer.»

Si aucun mot n’est assez fort pour expliquer les atrocités de Jacques Rançon, aucun autre ne parvient à saisir la complexité du système judiciaire. Que serait un tribunal, s’il se trouvait dépouillé de la justice des hommes? À quoi bon un procès long de trois semaines, s’il n’y a que des certitudes?

Le père très méchant, le malheur, le berger allemand

La matinée du deuxième jour est consacrée aux expertises psychiatriques. Rançon est-il un pervers sadique? Éprouve-t-il de la jouissance à mutiler le corps de ses victimes? Est-il malade mental, au sens clinique du terme? Quel est son degré de dangerosité?

Le premier expert à passer à la barre, un psychiatre, le docteur Franc, explique que la question de la dangerosité sociale «relève de la boule de cristal», car «à la limite, elle existe pour tout le monde.»

Les avocats des parties civiles et le procureur lui font répéter plusieurs fois ses réponses. Un autre expert s’étonne des confidences de Rançon: «La seule chose qu’il regrette, c’est la mort de Johnny. Il m’a dit: “Moi si je meurs à son âge, je ne reverrai plus la lumière du jour. Il est parti en pleine gloire.”»

Jacques Rançon ne lèvera les yeux que pour regarder sa demi-soeur Denise, interrogée par visioconférence depuis le nord de la France.

Elle dit qu’elle était la seule de ses frères et soeurs à lui parler. Qu'elle sentait qu’il était malheureux, qu’il fallait qu’on l’écoute. Qu'il avait l’air de s’en ficher, qu’on l’écoute, mais qu'elle le faisait quand même. Que maintenant elle ne le fera plus, parce qu’il a détruit des familles, et que ça, elle ne pourra jamais lui pardonner. Malgré leur père très méchant, malgré l’enfance chaotique. Elle dit qu’il avait un berger allemand, qui s’appelait Oscar et qu’il aimait beaucoup mais qui était vieux et a fini par mourir. Qu’elle-même a compris qu’elle ne trouverait pas de réconfort auprès des hommes, que seuls les animaux pourraient lui donner de l’affection.

Jacques Rançon l’affirme à nouveau: elle n’est pas venue lui rendre visite en prison à Amiens, pas une seule fois. Denise détaille pourtant les tête-à-tête au parloir, puis renonce à le convaincre. Le président de la cour remercie la dame, l’image de retransmission se coupe mais pas son micro. «Il se souvient pu. Il se souvient pu», souffle-t-elle.

Jacques Rançon. Raymond Roig / AFP

Monsieur Roy

D’après les feuilles du planning qui circulent à la pause, l’après-midi est supposée laisser un peu de répit aux esprits: l'audition de témoins de personnalité qui ont connu Jacques Rançon dans sa jeunesse. De quelques minutes –pour sa première victime à seize ans, qui conclura son témoignage par «qu'il crève en prison»– à quelques années, pour son copain avec qui il volait des voitures pour «aller se promener».

C’est alors que s’avance un homme qui paraît avoir dix ans de moins que Rançon, et qui en réalité en a dix de plus. Des petites lunettes cerclent ses yeux clairs. Il s’agit de son ancien instituteur, Monsieur Roy. Il prend la parole, et le silence envahit la pièce.

J’ai connu Jacques quand il avait dix ans. En septembre 1970, j’ai eu mon premier poste d’instituteur à Hailles, dans la Somme. J’étais aussi secrétaire de mairie de la ville. À l’école, il y avait deux classes. La classe des petits, les CP et CE1, et la classe des grands, CE2, CM1 et CM2. Il n’y avait pas de classe maternelle parce qu’à l’époque les enfants commençaient l’école à cinq ans. Je m’occupais de la classe des grands. Jacques était en CE2, il avait donc deux ans de retard. Mais j’ai déjà eu une élève de treize ans qui était en CM1.»

Monsieur Roy a réfléchi à ce qu’il était important de dire aujourd’hui. Cela fait un mois qu’il dort très mal. Son témoignage a probablement hanté de longues nuits d’insomnie. Sa voix a la douceur de la patience des vieux instituteurs à la retraite. Il raconte que l’accusé est gaucher et mime la façon qu’il avait d’écrire, avec le poignet tordu.

«J’avais une classe de seize élèves. Je n’ai pas le souvenir d’un élève particulièrement difficile. Il était un peu timide… Mais voilà, je me souviens de deux anecdotes à propos de Jacques. Un jour nous sommes partis pour une sortie scolaire en pique-nique. Des enfants sont venus me voir: “Monsieur, est-ce que vous avez un ouvre-boîtes?”. “Pourquoi?”, j’ai demandé. “Ben c’est parce que Jacques, il a une boîte de cassoulet.” Jacques avait juste une boîte de cassoulet et une cuillère, alors on a tous partagé un petit bout de notre pique-nique avec lui.»

S’il est présent à la barre, c’est uniquement parce que Jacques Rançon a parlé de lui lors de ses auditions. Du souvenir qu’il avait gardé de Monsieur Roy, l’instituteur qui lui donnait des boîtes de conserve et d’autres choses à manger.

«La seconde anecdote, c’est qu’un jour Jacques est arrivé avec un short que son père avait coupé dans un de ses pantalons avec un ciseau. Les enfants ont ri et moi-même j’avais du mal à ne pas rire en le voyant dans son short, c’était tellement curieux. Vous savez, c’était un milieu ouvrier, au niveau culturel pas très élevé c’est vrai, mais là on était en-dessous encore. Jacques habitait un baraquement en bois au bout du village. Dans la Somme, les baraquements avaient été construits après la première guerre mondiale, en attendant de reconstruire. L’est du département était à genoux, on avait construit des logements comme ça, avec des petites planches en façade, mais ça devait être temporaire.»

L’instituteur raconte. La salle ne moufte pas, emportée par une étrange émotion. Les visages des journalistes se ferment, la main cramponnée au stylo et les cils mouillés. Il y a dans sa pudeur plus de sens que dans les termes médicaux des diagnostics psychiatriques et dans les sanglots des témoins.

«Je suis allé plusieurs fois chez lui, parce que j’étais secrétaire de mairie. Son père était un peu rustre, il avait du mal à s’en sortir administrativement. Je me souviens de lui avoir fait son dossier de départ à la retraite à 65 ans. À l’intérieur le lino était craquelé, son père me recevait avec son bleu de travail délavé. Sa mère me faisait le café, malgré bon... l’hygiène…»

Un bruit perturbe le récit: un couple de personnes âgées vient d’entrer et chuchote au fond de la salle. Un «chut!» sonore et agacé claque dans l’assistance. Les vieux se taisent, mains sur les genoux.

«J’ai démarré avec la fougue de la jeunesse. On était deux ans après mai 68. J’étais convaincu qu’en tant qu’instituteur, je pouvais changer la société. Nous à la mairie, on avait du mal à comprendre que Jacques était encore chez ses parents. C’était évident qu’il y avait des carences affectives et éducatives. Du côté de son père, il y avait une tripotée d’enfants, mais avec sa mère, les autres enfants avaient été placés à la DDASS. La DDASS gardait tout de même un regard sur lui. Sa famille recevait à la mairie des bons alimentaires pour Jacques. C’était précisé dessus: “pas pour de l’alcool, pas pour du café etc.” C’était pour lui. Je sais que Jacques a dit que je lui donnais des boîtes de conserve et de la nourriture, mais je pense qu’il a confondu parce que les bons alimentaires arrivaient à la mairie, où je travaillais. J’ai pu parfois organiser des chocolats chauds pour le goûter à l’école, et il a peut-être pu considérer ça comme très généreux mais...»

Monsieur Roy s’arrête. Il tire un peu sur sa manche. Quelque chose en lui semble s’être fissuré.

«Quand on est instituteur, on a toujours une part de responsabilité dans les enfants qu’on nous a confiés et je ne peux m’empêcher de me dire, depuis quatre ans que je sais qu’il a fait ça, que j’aurais pu faire quelque chose quand il était enfant. J’ai du mal à ne pas me sentir responsable. Je n’ai pas le souvenir qu’il ait été ostracisé par les autres élèves. De toute façon je ne l’aurais pas permis. Encore une fois, ma classe c’était un petit effectif, seize élèves. Mais je crains de ne pas avoir fait assez. Il y avait, je dirais, trois ou quatre familles en extrême difficulté, avec beaucoup d’enfants et pas beaucoup d’argent qui rentrait. Jacques c’était un peu particulier parce qu’il venait d’une famille nombreuse mais il était seul.»

L’avocat de la défense se lève, et marque une pause. Il n’a pas de question. Il veut juste faire remarquer à l’instituteur –et ainsi au public qui ne le voit que de dos– les larmes qui ont embué son regard.

«Je ressens une profonde tristesse.»

Monsieur Roy se pince les lèvres. Il veut retenir le chagrin et la gorge nouée, mais c’est trop tard.

«J’en ai sans doute pas fait assez pour que le petit garçon que j’ai connu devienne aujourd’hui ce qu’on appelle un monstre. Un assassin que personne, même moi, ne peut lui pardonner.»

Il est de ces journées d’audience où le plus terrible n’est pas cette lueur d’humanité décelée chez un meurtrier, mais ce sentiment que c’est nous, qui avons pu nous rendre coupable d’inhumanité.

Elise Costa Journaliste

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