France

Procès Rançon: «J’te demande pardon d’avoir été un si mauvais père.»

Temps de lecture : 7 min

Troisième jour d'audience. L'accusé fait face à son fils.

Dossiers de l'affaire Jacques Rançon, cour d'assises des Pyrénées Orientales, le 5 mars 2018. | Raymond Roig / AFP
Dossiers de l'affaire Jacques Rançon, cour d'assises des Pyrénées Orientales, le 5 mars 2018. | Raymond Roig / AFP

Les enquêteurs l'ont surnommé «le tueur de la gare de Perpignan». Il est jugé pour avoir violé et tué deux femmes en 1997 et 1998. Il lui est aussi reproché d’avoir tenté d'en violer une autre et d’en avoir laissé une quatrième pour morte. Vingt ans après les faits, troisième jour du procès de Jacques Rançon.

Tous les épisodes de la série «Procès d'un serial killer»

La neige des cimes du Canigou scintille à l’horizon. Vu de Perpignan, le mont qui ouvre les Pyrénées semble tomber dans la mer et les étangs encombrés de flamands roses. À trop côtoyer l’horreur, l’indicible et la paranoïa, même la splendeur peut s’endeuiller. Et la pire des peines qui pourra être infligée à Jacques Rançon n’est pas la seule privation de liberté: c’est aussi la confiscation de toute beauté inhérente à ce monde.

Il ne devait pas parler. C’est ce que les avocats –aussi bien ceux des parties civiles que ceux de la défense– martelaient à l’ouverture du procès des disparues de la gare de Perpignan. Jacques Rançon invoquerait son droit au silence. Plus la date de l’audience approchait, plus il était terrorisé. S’il paraît parfois somnoler, c’est parce qu’il ne dort plus que quand son corps l’exige. Il est placé à l’isolement depuis son arrestation fin 2014. Pas pour mauvaise conduite, mais sur demande de ses avocats, qui craignent pour sa vie derrière les barreaux de la prison de Béziers. Là-bas, il ne reçoit aucune visite. Il ne voit ni sa famille, ni ses anciens amis, pas même des visiteurs bénévoles. Sans argent et sans aide, il n’a pas de quoi se payer un rasoir. Jusqu’à la veille du procès, il arborait une épaisse barbe grise. Au cours de sa détention, selon plusieurs psychiatres, il a eu une crise psychotique. Rançon s’était persuadé que son ancienne compagne, Lolita, se prostituait dans la cellule voisine avec des gitans. Cet épisode ne résulte d’aucune maladie mentale, précisent les experts, mais de l’enfermement.

Si plus personne ne rend visite à Jacques Rançon, Jacques Rançon continue néanmoins à rendre visite aux personnes qu’il a connues. Parce qu’ils ont eu un jour eu affaire à lui, de près ou de loin, leur existence est liée à la sienne. Ils sont convoqués, entendus, et appelés à témoigner –parfois depuis son premier procès d’assises, qui a eu lieu il y a vingt-six ans, en 1992– pour parler de cet homme qu’ils abhorrent. «Vous vous rendez compte du nombre de kilomètres que j’ai faits, s’énerve son ex-compagne Corinne* venue d’Amiens pour témoigner à la barre. Mais pour voir quoi? Pour entendre quoi? Ça ne m’intéresse pas. Qu’on l’enferme, qu’on l’attache, qu’on le bâillonne, je m’en fiche.» L’affaire les a plongés dans la dépression, le syndrome de stress post-traumatique et les médicaments. Ils ont perdu leurs cheveux, le repos, tremblent de manière incontrôlée alors même qu’ils sont en visioconférence à l’autre bout de la France. Qu’ils soient ex-collègue, ancienne petite amie ou victime, Rançon est leur malédiction.

Jacques Rançon, derrière ses deux avocats, Xavier Capelet et Gérald Brivet-Galaup, cour d'assises des Pyrénées-Orientales, Perpignan, le 7 mars 2018. | Raymond Roig / AFP

«J'ai besoin de voir ce qu’il est»

Mais les rencontres fortuites et les liens sociaux développés avec Jacques Rançon ne sont peut-être pas les plus lourds à assumer. Dans la salle des témoins se tient un jeune homme qui partage sans doute le pire avec l’accusé, son propre sang. Damien* Rançon est le fils aîné du meurtrier.

Lorsqu’il entre sous les hauts plafonds bleus de la cour d’assises, Damien paraît encore adolescent. Il a trente ans, le teint diaphane et les cheveux blonds péroxydés. Grand et élancé, il ressemble à sa mère Corinne.

«J’ai connu réellement Monsieur Rançon il n’y a pas très très longtemps, en 2011, par le biais de sa compagne Lolita. Elle m’a demandé si je voulais voir mon père, alors je suis descendu à Perpignan. Je suis resté quinze jours, trois semaines, avec lui, Lolita et les deux enfants. Surtout Lolita et les deux enfants. Ensuite je suis remonté en Picardie. Avant, je n’avais qu’un souvenir petit avec lui. Un jour il m’a passé un gant sur la langue parce que j’avais avalé de la fumée, comme de celle que l’on trouve en discothèque. Je devais avoir quatre ou cinq ans.»

Plus tôt dans l’après-midi, sa mère a raconté avoir emmené son fils voir son père au parloir de la prison quand il était jeune. Pas de gaieté de coeur, mais parce qu’elle sentait qu’il en avait besoin. Elle a tenté de l’en dissuader. Damien lui disait «j’ai besoin de voir ce qu’il est», alors elle a accepté. Damien confirme lui avoir rendu visite une ou deux fois en détention et qu’après, il se sentait plus serein.

«–J’ai pas ressenti l’univers carcéral, je n’ai pas vu les à-côtés. Il y a eu quelques échanges après, quand j’étais au collège. On s’écrivait des lettres. Je me souviens de deux ou trois lignes, où il disait qu’on rattraperait le temps perdu, qu’il m’offrirait une mobylette. Quand il m’a recontacté c’était trop tard. J’étais trop grand.»

–Mais le temps, demande le président, est-ce qu’il y a eu du temps qui s’est rattrapé?»

Damien Rançon affiche un faible sourire et un regard franc.

«Pas du tout. Il n’y a rien eu du tout. J’espérais essentiellement le connaître, savoir qui il était. Et puis... il ne s’est pas passé grand-chose. Je n’avais pas d’attente existentielle, donc il n’y a pas eu de chute. On a passé une bonne soirée ensemble à mon arrivée à Perpignan, et puis ensuite il restait confiné à la maison, et ce n’était pas mon cas. Je sortais beaucoup.»

«Vous saviez, c’est dans le dossier, qu’il avait demandé à Lolita de coucher avec vous pour, disait-il, vous remettre dans le droit chemin?»

Le président veut lui parler d’autre chose. La question est réfléchie.

«–Vous n’avez pas les mêmes préférences sexuelles que les siennes…

–Oui, c’est ça.

–Comment l’a-t-il pris quand vous lui avez annoncé?

–Plutôt bien. Il m’a dit que lui ce n’était pas son truc, et voilà.»

Le président marque un temps.

«–Vous saviez, c’est dans le dossier, qu’il avait demandé à Lolita de coucher avec vous pour, disait-il, vous remettre dans le droit chemin?

–Non.

–A-t-elle tenté quelque chose?

–Pas du tout.

–L’affaire a été extrêmement médiatisée. Quand vous savez que votre père est soupçonné, vous en pensez quoi?

–De la peine pour les personnes qui ont subi ça.»

Pour la première fois, il baisse les yeux pour retenir un sanglot.

«Et de l’incompréhension pour tout le reste. J’ai pas de mot.»

Le coeur de Rançon

Soudain, l’avocat général se lève. C’est à son tour de poser des questions. Il ne regarde pas Damien, mais le box. Il dit qu’à une époque de sa vie, Jacques Rançon avait un coeur. L’auditoire ne comprend pas tout de suite de quoi il s’agit.

«Dans le coeur, il y avait le nom de votre fils. Vous l’avez effacé?»

L’accusé, debout face au micro, retrousse la manche de son blouson avec un sourire narquois à peine perceptible. À moins que ce ne soit les lumières du prétoire qui ne le fassent grimacer et plisser les paupières. Sur son avant-bras, il y avait autrefois un coeur tatoué avec le prénom de son aîné. «Je l’ai effacé», confirme-t-il.

«–Pourquoi?, s’enquiert le procureur.

–Je ne me souviens plus.»

Un cri d’indignation retentit dans la salle.

Damien semble apprendre en même temps que le public l’existence de ce tatouage. L’avocat de la défense profite de l’occasion pour s’adresser à lui: est-ce bien à cause de sa mère que le jeune homme, alors collégien, a cessé d’écrire à son père? Est-ce bien parce qu’elle lui a expliqué qu’ils ne pouvaient pas légalement être en contact? Lui a-t-il donc bien écrit qu’il ne voulait plus jamais entendre parler de lui?

Le témoin répond à l’affirmative à chaque fois.

«C’est à ce moment-là qu’il efface son tatouage», conclut l’avocat de Jacques Rançon, Maître Brivet-Galaup.

Le président Cayrol reprend la main des débats. Ses yeux se posent sur l’accusé qui arbore, pour la troisième journée consécutive, le même long tee-shirt orange.

«Monsieur Rançon, est-ce que vous avez quelque chose à dire à votre fils? C’est le moment ou jamais.»

«C’est le moment ou jamais.» Six mots qui semblent résonner dans la poitrine de l’accusé. Bref moment de flottement.

«J’te demande pardon d’avoir été un si mauvais père. Mais on se reverra probablement plus jamais. Alors j’te dis adieu.»

L’un des avocats de la défense s’engouffre à toute berzingue dans cette brèche de sincérité, la première depuis le début du procès.

«Que ressentez-vous pour votre fils, Monsieur Rançon? Pouvez-vous nous faire part de vos sentiments?»

L’homme regarde celui qui a été un jour son enfant.

«J’ai tout loupé, j’ai loupé…»

Damien le coupe. Devant la cour, il s’agace, lève les mains. «Est-ce que je suis obligé d’écouter la suite? Est-ce que je suis obligé d’entendre la totale?»

L’avocat de la défense l’ignore et insiste: «Est-ce que vous pouvez nous donner vos sentiments Monsieur Rançon? Monsieur Rançon?». Mais Jacques Rançon a compris. «Non, c’est pas la peine.», souffle-t-il avant de se rasseoir.

Corinne, la mère de Damien, a prévenu au début de l’audience de ce mercredi 7 mars que dès son retour en Picardie, elle saisirait le juge aux Affaires Familiales afin que son fils puisse changer son nom et ne se coltine plus celui de Rançon. Il ne peut y avoir qu’un seul Rançon, et c’est «une personne ignoble». «Pourquoi voulez-vous que je l’appelle Jacques?» répond-t-elle exaspérée quand on lui demande pourquoi elle ne prononce pas le prénom de celui qui a partagé sa vie pendant cinq ans. «Pour lui donner une noblesse? Rançon, ça lui va très bien.»

*Les prénoms ont été changés.

Elise Costa Journaliste

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