Sociéte

Procès Rançon: «Je me suis demandé comment un être humain pouvait descendre aussi bas dans l’horreur»

Temps de lecture : 5 min

Après trois semaines d'audience particulièrement difficiles, le verdict a été rendu, sans surprise. Mais des questions demeurent.

Jacques Rançon, le 26 mars 2018, jour de son verdict. | 
Raymond Roig / AFP
Jacques Rançon, le 26 mars 2018, jour de son verdict. | Raymond Roig / AFP

Les enquêteurs l'ont surnommé «le tueur de la gare de Perpignan». Il est jugé pour avoir violé et tué deux femmes en 1997 et 1998. Il lui est aussi reproché d’avoir tenté d'en violer une autre et d’en avoir laissé une quatrième pour morte. Jour de verdict.

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C’est un jour sans importance pour Jacques Rançon. En ce lundi 26 mars, les jurés l’ont reconnu coupable de tous les faits qui lui étaient reprochés, les homicides volontaires et les viols de Moktaria Chaib et de Marie-Hélène Gonzalez sous la menace d’une arme, la tentative de meurtre sur Sabrina, et la tentative de viol sur Nadia*. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans. Jacques Rançon, s’il ne lâche pas son dernier souffle avant, ne goûtera plus la liberté avant au moins ses soixante-seize ans.

L’avocat des parties civiles, Me Nicolau, avait mis en garde la cour d’assises des Pyrénées-Orientales lors de sa plaidoirie:

«Il sera impossible d’équilibrer les plateaux [de la justice]. Il a tué, coupé des têtes. [...] Ni la torture ni la peine de mort n’existent dans le Code pénal. La perpétuité est de la théorie: au bout de vingt, vingt-deux ans, tout le monde sort. La perpétuité que vous allez prononcer ne compense pas la perpétuité des familles.»

C’était un jour sans importance pour Jacques Rançon. Au bout d’un certain temps, arpenter les palais de justice confère la conscience aigüe que les monstres n’existent pas –mais si c’était le cas, alors Rançon serait ce qui s’en rapproche le plus. Il a violé, étranglé et mutilé des corps qu’il a abandonnés sur des terrains vagues comme s’ils n’avaient jamais existés.

Sabrina? Il n’en avait plus le souvenir, a-t-il dit lors d’une audition. C’était une si «petite affaire». L’homme qui a comparu, ces trois dernières semaines à Perpignan, n’a peut-être pas toutes les cartouches morales et intellectuelles pour analyser ses actes, mais il sait au moins une chose: si la réclusion criminelle à perpétuité ne lui est pas appliquée, à lui, à qui le serait-elle?

Quatre-vingt-dix journalistes mobilisés, plus de quarante témoins et experts venus des quatre coins de la France, une vingtaine de policiers et de secouristes, une dizaine d’employés de Prosegur pour assurer la sécurité; une équipe son et image pour les séances en visioconférence et les retransmissions quotidiennes dans une salle annexe; quatre avocats pénalistes, six jurés tirés au sort –quatre hommes, deux femmes– trois huissiers d’audience, deux greffiers, deux assesseurs, un président. Et puis les parties civiles, les proches des victimes, innombrables, et les survivantes.

«La cause qui nous unit est tellement envahissante [...]», dira en ce jour de verdict le président Régis Cayrol. Tant de personnes réunies à cause et pour un seul homme dont le destin était connu de tous depuis le lundi 5 mars, à l’ouverture de son procès à Perpignan.

«Votre décision est attendue depuis vingt ans»

Alors, pourquoi? Pour comprendre, malgré l’ignorance de Jacques Rançon qui, lui-même, n’a su expliquer ses crimes? Pour les victimes, qui n’étaient plus là pour l’entendre? Ou pour leurs familles, qui, de quelque manière, ne trouveront aucun apaisement?

«Ces familles ont été chassées de notre monde, de ses joies évidentes, de ses bonheurs modestes et de ses contrariétés futiles et insignifiantes. Comme l’a dit la soeur de Marie-Hélène, Noël ne chante plus et les bougies d’anniversaire ne brillent plus que pour faire mémoire de la mort de l’enfant aimé», admet l’avocat de Jacques Rançon, Me Brivet-Galaup, lors de sa première plaidoirie devant une cour d’assises.

«Pourtant, votre décision est attendue depuis vingt ans, plaide l’avocat devant les jurés. Depuis vingt ans nous espérons ce jour où, par votre voix, résonnera celle du peuple, rappelant à tous que nous sommes ici les serviteurs de la vérité et que vous en êtes les maîtres. Depuis vingt ans, cette ville attend ce jour où par votre verdict vous rappellerez à tous la puissance de la loi.»

Le procès de Jacques Rançon tente de rétablir un semblant d’harmonie dans le chaos. Chaos qui a commencé fin 1997, «lorsque l’ange de la mort a posé son trône au centre du monde, la gare de Perpignan», rappelle Me Brivet-Galaup, citant Salvador Dalí.

«La gare de Perpignan, qui n’était plus synonyme de départ en vacances ou de retrouvailles amoureuses mais le centre névralgique d’un espace maudit où régnait une bête hideuse, cruelle et violente.»

Maître Brivet-Galaup, avocat de Jacques Rançon

Sur les marches du palais, qui ne désemplissait pas au fil des jours, le public a souvent parlé de ce qu’avait été pour eux «l’affaire des disparues de la gare de Perpignan».

Des chemins détournés pour éviter le quartier. Des papas, des grands-mères qui s’inquiétaient. Des trajets que l’on préférait faire en voiture, et des pins poussés par la tramontane que l’on pouvait voir à travers la vitre. De la psychose ambiante. De comment les jeunes filles n’étaient plus jamais laissées seules dans la rue.

Maître Brivet-Galaud poursuit:

«Derrière chaque rue longeant cette sombre avenue pouvait se trouver, tapi dans l’obscurité, un homme dont le plaisir consistait à déchirer les entrailles de ses victimes afin de faire de leurs organes intimes une offrande païenne à une divinité infernale. Cette peur irrationnelle et antique, nous l’avons tous éprouvée, et nos nuits étaient hantées par le ricanement glacial du “tueur de la gare”.»

Ce ricanement, la salle d’audience a pu l’entendre résonner lors du long et éprouvant récit de Sabrina, la survivante. Rejouant à la barre la scène de cette nuit du 9 mars 1998, où Jacques Rançon l’avait éventrée, elle avait été emportée par un rire incontrôlable, comme rejouant celui de son bourreau, jubilant de la voir mourir et qui la possédait encore.

«Lorsque j’ai rencontré Monsieur Rançon, j’ai regardé ses mains et ses yeux. Et j’ai compris pourquoi j’étais avocat, confie Me Brivet-Galaup. Dans cet abaissement auquel a consenti la justice pour rejoindre celui qui s’est perdu au pays de l’ombre, l’avocat est le dernier de cordée.»

Maître Nicolau. | S.V. pour Slate

Juste avant que les jurés ne se retirent dans la salle des délibérés, Jacques Rançon prend une dernière fois la parole: «Marie-Hélène et Moktaria n’auraient jamais dû mourir. Je suis désolé de ce que j’ai fait. Et je vous demande pardon.» Il n’attend rien. Son deuxième avocat, Me Capelet, confiera plus tard qu’il n’avait qu’une envie: retourner dans sa cellule, entre ses quatre murs où plus personne ne le regarde.

«Comme vous, je n’oublierai pas»

Me Brivet-Galaup dit:

«Comme vous, j’ai vu les corps de Moktaria et Marie-Hélène atrocement mutilés. Comme vous je me suis demandé comment un être humain pouvait descendre aussi bas dans l’horreur.»

Sabrina, la soeur de Marie-Hélène et le frère de Moktaria quittent la salle d’audience.

«Comme vous, je n’oublierai pas.»

Maître Brivet-Galaup. | S.V. pour Slate.

Alors, c’est peut-être ce qu’aura permis le procès de Jacques Rançon. À ce que personne n’oublie les disparues de la gare de Perpignan.

Dehors, les journées rallongent et les enquêteurs Vincent Delbreilh et Guy Armand quittent le palais au bras de la mère de Marie-Hélène Gonzalez. Les caméras sont pointées ailleurs. Personne ne les voit pleurer.


*Le prénom a été modifié.

-Merci à Mathieu Fourquet.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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