France

Procès Rançon: «Là, il a commencé à montrer son vrai visage»

Temps de lecture : 8 min

Quatrième jour à la cour d'assises des Pyrénées-Orientales: le témoignage de Lolita, compagne de l'accusé.

Regis Cayrol, le président de la cour d'assises de Perpignan à Jacques Rançon: «C'est pour comprendre...»
Regis Cayrol, le président de la cour d'assises de Perpignan à Jacques Rançon: «C'est pour comprendre...»

Les enquêteurs l'ont surnommé «le tueur de la gare de Perpignan». Il est jugé pour avoir violé et tué deux femmes en 1997 et 1998. Il lui est aussi reproché d’avoir tenté d'en violer une autre et d’en avoir laissé une quatrième pour morte. Vingt ans après les faits, quatrième jour du procès de Jacques Rançon.

Tous les épisodes de la série «Procès d'un serial killer»

Au quatrième jour, Jacques Rançon a troqué son fameux tee-shirt orange, qui rappelait les tenues des prisonniers américains, pour une chemise blanche et une veste noire. Son ex-compagne Lolita, «l’amour de sa vie», avec qui il a eu deux enfants, est attendue à la barre. La foule se presse à l’entrée de la cour d’assises. Lolita entre par la même porte que le public. Une tresse de cheveux blond décolorés tombe sur ses épaules. À l’intérieur de la salle, vue des bancs du public, sa chevelure paraît plutôt châtain foncé. Tout semble être question de lumière et d’angle.

L’audience de Lolita durera deux heures et demie. À la fin Rançon se lève, abasourdi:

«Je me demande où vous allez chercher tout ça… Un ramassis de mensonges pareil… J’en reviens pas. J’ai rien à dire de toute façon. Je ne peux pas me défendre.»

Le président s’adosse alors contre son siège, explique: «C’est pour nous Monsieur. C’est pour comprendre.»

L’enjeu du procès de Jacques Rançon n’est pas la peine d’emprisonnement qui l’attend. Ce n’est pas non plus sa défense, qui tient ici du simple droit au procès équitable. Car si un homme qui a commis des actes d’une telle atrocité –actes qui ont fait l’objet d’aveux circonstanciés durant l’instruction– n’est pas condamné à une peine de réclusion criminelle, qui le serait? L’enjeu n'est pas le sien, mais celui la Justice et des autres: les parties civiles, l’auditoire anonyme et les ex-compagnes.

«Le tueur aux deux visages»

Au cours des débat, une formule revient sans cesse: Jacques Rançon, «le tueur aux deux visages». Son avocat, Maître Capelet, a rappelé qu’il s’agit d’un homme «banal», banal au point d’être passé sous les radars pendant près de vingt ans. Lolita, avec qui il était pacsé, évoque ce «moment» où Rançon a commencé à dévoiler réellement qui il était.

«Comme vous le savez, j’ai été en couple avec Monsieur Rançon de 2005 à 2012. Les deux premières années, ça se passait très bien. Et je suis tombée enceinte. Là, il a commencé à montrer son vrai visage. Il me rabaissait, me donnait des coups de poing [...], me disait: “Tu te démerdes, t’as voulu un gosse.” Il fallait pas le contredire, surtout. Il avait deux facettes: papa modèle souriant devant les invités et… En fait il fallait toujours que je fasse bonne figure devant les autres. Pour que personne, mes amies, ma famille, ne me viennent en aide.»

«Très bien» est une notion subjective. Comme sa première compagne Corinne, Rançon a rencontré Lolita jeune: elle était adolescente et vivait en foyer. L’idée de se mettre en couple avec une gamine qu’on n’a de toute façon pas l’intention de réparer apparaît comme un préambule à la barbarie.

«Il veut du sexe, il le prend –comme un enfant prendrait un jouet. Puis comme le jouet réagit, il le casse.»

Docteur Delpla, expert neuropsychiatre

Un processus comparable à celui qui a pu mener au meurtre et à la mutilation d’autres victimes. Le docteur Delpla, expert neuropsychiatre, l’avait dit au matin du deuxième jour d’audience: Jacques Rançon «veut du sexe, il le prend –comme un enfant prendrait un jouet. Puis comme le jouet réagit, il le casse.» Le monde extérieur, les autres et surtout les femmes n’existeraient que pour satisfaire ses propres désirs.

Fin 2007, les violences physiques commencent

Le président Cayrol veut savoir si Lolita a conscience que son histoire avec Rançon l'a placée sous la dépendance économique de l’homme, qui lui, travaille. Se serait-elle sentie coincée? Du haut de ses 29 ans, elle doit juger celle qu’elle était à seize ans. Non, elle n’était pas en position de dépendance. C’est vrai, elle a eu beaucoup de remarques sur leur différence d’âge mais à l’époque elle n’en tenait pas compte, malgré les débuts chaotiques de leur relation.

«Quand j’ai commencé à faire des stages, il s’est mis à me suivre. Il venait me chercher, arrivait une demi-heure, une heure à l’avance, pour m’épier et vérifier que je ne côtoyais pas trop mes chefs d’équipe. Je ne voulais pas me faire virer du CAP, je le suppliais de ne pas les menacer. Il avait une seule crainte, que je retourne avec mon ex.»

Fin 2007, les violences physiques commencent. Lolita est enceinte de sa fille Julie*:

«Quand il me frappait dessus, il venait s’excuser, mais les gestes étaient là.»

«Sans moi t’es rien»

Le procureur tente d’explorer l’intimité du couple. Comment décrirait-elle leur vie sexuelle? La fréquence de leurs rapports? Ça se passait bien? Rançon avait-il des exigences particulières ?

«Il se trouvait trop gros, trop moche, il se dénigrait beaucoup. Il fallait qu’on le rassure. Il a pris du viagra pour avoir une érection plus longue, mais comme il avait des problèmes de santé, il a arrêté tout de suite. Il avait une érection par semaine, puis une fois tous les quinze jours… Mais vous savez, quand vous êtes avec un homme qui vous rabaisse en permanence –“sans moi t’es rien”; “tu n’as que ce que tu mérites”– le soir vous n’avez pas envie qu’il vous touche. J’ai pensé à partir. Plus d’une fois. J’ai pensé que les choses pouvaient s’arranger.»

Rançon s’avère pourtant insatiable. Il y a cette histoire de photos. Lolita raconte qu'«effectivement, il aimait bien me prendre en photos en tenue légère». Qu’au début, elle était consentante, mais que rapidement les choses sont devenues hors de contrôle: «C’est arrivé trop souvent, puis à mon insu, pendant que je dormais. Ça a commencé à me gêner, mais j’avais beau lui dire d’arrêter, il continuait». Il lui demande de mettre de la lingerie achetée sur internet, de lui faire des défilés. Lolita lui apprend à se servir de l’ordinateur, notamment pour jouer au poker en ligne. Il s’y découvre une autre passion.

«Il était très intéressé par la pornographie. Quand je dormais il passait son temps à regarder des films X et des photos –je me suis toujours demandée si elles étaient majeures– mais elles n’avaient pas vingt ans. Il niait. Même preuves à l’appui, il niait. J’ai fini par bloquer mon accès à l’ordinateur, comme pour le contrôle parental. Ça lui est arrivé de s’inscrire sur des sites de rencontre en se mettant “célibataire”. Je stockais les photos de mes enfants dessus, et quand on va sur les sites pornos... Je ne voulais pas avoir de virus. Je déconnectais internet, je déconnectais la clé réseau.»

«Un jour, il m’a étranglée dans la chambre»

En 2012, se souvient Lolita, Rançon «a bien voulu que je m’inscrive sur Facebook, quand il a vérifié que ce n’était pas un site de rencontres. J’ai cherché des amis. Je lui ai demandé s’il voulait que je retrouve son fils. Il m’a dit que ça l’étonnerait qu’il accepte».

Entre Damien* et Lolita, le courant passe bien. Ils conviennent d’un week-end pour faire la surprise à Rançon. Damien vient à Perpignan le week-end de la fête des pères.

«Leurs rapports étaient très froids. Pourquoi? Parce que son fils était gay. C’est tout. Il le considérait comme un pestiféré. Il a voulu que je couche avec pour le faire “changer de bord”, selon ses propres mots. Je lui ai dit que son idée était sordide.»

Quelques mois plus tard, Lolita fait ses valises.

«Un jour, il m’a étranglée dans la chambre, contre l’armoire. Il avait un regard très noir, déterminé. Ça a été un électrochoc. J’avais deux enfants, c’était en 2012, je suis partie.»

Lolita déroule son récit, Rançon semble toujours somnoler. Il faut regarder attentivement l’image retransmise par la caméra installée face à l’accusé pour se rendre compte que ce n’est pas tout à fait le cas. Si une question ou une réponse lui déplaît, il plisse ses yeux en deux petites fentes sombres. «Le regard très noir» dont parle Lolita semble caché derrière.

Elle se souvient encore de ses mots lorsque ses mains épaisses serraient son cou: «Il m’a dit que si je le quittais, peu importe ce que je ferais et peu importe où je serais, il me tuerait. C’est gravé dans ma mémoire.» Tout comme cette autre phrase: «De toute façon, je finirai mes jours en prison.» Elle part finalement se réfugier chez une amie, qu’elle a contactée en cachette.

Lolita essuie ses larmes avec la manche de son pull noir: «Après, il a continué à me mener la vie dure.»

Elle raconte la traque de Rançon, ses menaces soutenues, les séquestrations, cette fois où il l’a poursuivie avec un couteau dans la rue et comment, grâce aux policiers, elle a pu porter plainte. Que c’est cette plainte qui a permis de recueillir l’ADN de Rançon.

«Il vous en veut beaucoup, Monsieur Rançon, dit le procureur. Il le dit, les empreintes au FNAEG… c’est à cause de vous qu’il est là aujourd’hui.»

Lolita: «C’est grâce à moi. Si je n’avais pas porté plainte, on ne serait pas là à ce procès. J’ai peut-être été violentée mais au moins j’ai aidé à ça.»

«Pauvre merde, va!»

Il est interdit aux témoins de se tourner vers le box des accusés et de s’adresser directement à celui qui est jugé. Mais quand Rançon assure qu’il «n’a jamais frappé, tout ça», personne n’arrête Lolita, qui se met à respirer de plus en plus fort, s’agrippe à la barre jusqu’à en avoir les doigts blancs, et égrène, dans la direction de l’accusé, l'horrible répétition, ancrée dans la mémoire, dans la chair, des coups de poings, de la violence devant les enfants, des rapports de police, de la peur.

Personne ne lui demande non plus de se calmer quand elle lui crache: «Pauvre merde, va!»

Le premier des instincts de prédateur de Rançon, c’est sa perception de la faiblesse humaine. S’il a pu devenir ami avec ses collègues ou d’autres parents d’élèves, s’il a su se faire aimer de femmes hors de sa portée, c’est en sachant comment s’insérer dans la béance de leurs plaies.

En fin de journée, une femme que l’on ne pensait plus voir témoigner à la barre surgit sur une chaise-brancard, ceinturée à la taille. C’est la mère de Lolita.

«–Qu’est-ce qu’tu veux que j’dise?, demande-t-elle au président d’une voix usée par des années de tabac.

Vous avez connu Jacques Rançon…

Oui. Jacques il était bien. Il était bien.»

La dame touche le micro devant elle. Les effluves de vin rouge se répandent jusque dans les couloirs du palais de justice. Aucune des questions ne lui parvient de façon intelligible. Après quelques minutes d’un interrogatoire compliqué, le président rassemble ses dossiers.

«–On va vous laisser tranquille Madame.

–Monsieur le procureur, j’ai quelque chose à vous dire.

–Ce n’est pas moi, mais oui allez-y.

–Pour le retour. Comment ça se passe ?

–Ah ce n’est pas organisé?

–Ne vous inquiétez pas, on va s’en occuper, Madame. Je ne crois pas que vous êtes en état de conduire.»

La mère de Lolita reprend soudain ses esprits.

«Ah ça non, j’ai pas le permis!»

*Les prénoms ont été modifiés.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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