France

Procès Rançon: «Je vous déteste. Vous allez crever en prison, voilà.»

Temps de lecture : 9 min

Elle est là, silencieuse, sur le banc des parties civiles, depuis le début du procès. Elle s'appelle Sabrina. Elle a survécu à Jacques Rançon. Elle raconte.

Cour d'assises de Perpignan. À l'intérieur, un homme qui a réussi à rester libre bien trop longtemps. |
Elise Costa pour Slate
Cour d'assises de Perpignan. À l'intérieur, un homme qui a réussi à rester libre bien trop longtemps. | Elise Costa pour Slate

Les enquêteurs l'ont surnommé «le tueur de la gare de Perpignan». Il est jugé pour avoir violé et tué deux femmes en 1997 et 1998. Il lui est aussi reproché d’avoir tenté d'en violer une autre et d’en avoir laissé une quatrième pour morte. Vingt ans après les faits, huitième jour du procès de Jacques Rançon.

Tous les épisodes de la série «Procès d'un serial killer»

Au terme de cette deuxième semaine de procès, la salle sera comble.

Le soleil se lève à peine sur les marches du palais. Les plus ponctuels sirotent leur café pendant que les retardataires viennent agrandir la file d’attente sur le trottoir. Certains journalistes sont revenus, parcourant huit-cent kilomètres avec leur caméra, rien que pour elle. Sabrina. Elle a survécu à Jacques Rançon. Aujourd’hui jeudi 15 mars, elle va parler.

Après deux jours d’audience consacrés aux meurtres de Moktaria Chaib et Marie-Hélène Gonzalez, à entendre les médecins légistes, pompiers et pauvres quidams raconter ce qu’ils avaient vus et compris, à entendre le trop vaste champ lexical de l'anatomie humaine lors des descriptions des mutilations, et à regarder des images sordides, Sabrina apparaît comme la clé. Elle est passée de l’autre côté, a plongé ses yeux dans ceux de Jacques Rançon, en est revenue vivante et hors-du-commun.

La jeune femme, aujourd’hui âgée de 39 ans, est là depuis le début. Rien ne lui aura été épargné. Elle est restée calme, presque imperturbable, durant l’intégralité des débats. Du matin au soir, sans ciller, sur les bancs des parties civiles, aux côtés des frères de Moktaria Chaib et et de la famille de Marie-Hélène Gonzalez. Alors quand elle descend pour témoigner à la barre, son débit est très rapide. Elle prend à peine le temps de respirer. Elle a tant de choses à dire qu’elle a l’impression que si elle s’arrête, elle va oublier. Elle ne pleure pas. Elle veut juste expliquer ce qui lui est arrivé.

Sabrina, survivante. Élise Costa pour Slate.

«J'ai vu deux yeux me fixer à travers le pare-brise»

«C’était le 9 mars 1998. À l’époque, mon petit ami venait me chercher au pavillon bleu, en bas de l’immeuble. Mon rendez-vous n’est pas venu, mais je l’attendais quand j’ai vu une voiture passer. Une seule voiture. Blanche. J’ai vu deux yeux me fixer à travers le pare-brise, je me suis dit “Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ?”. Là, il revient. Il me dit “Bonsoir”, je réponds “Bonsoir”, parce que je suis polie. Un monsieur arrive pour promener son petit chien. Un petit chien blanc. Il m’a regardée d’un air de dire “Est-ce que tout va bien?”, mais ça n’avait pas encore commencé, donc j’ai dit oui, et il est parti. [Jacques Rançon] continue à engager la conversation. Il sentait fortement l’alcool. Il me dit que je suis jolie, que j’ai un joli sourire, de jolis yeux. J’ai dit “Merci”, parce que je suis polie.»

Sabrina respire. Les jurés la regardent avec grand intérêt.

«Je me trouvais dos face au mur, à côté d’un porche très noir. Il me dit: “J’ai 38 ans aujourd’hui, j’ai fêté mon anniversaire à Saint-Charles avec des amis.” [...] Il insiste pour que je le raccompagne chez lui. Je lui dis: “Vous êtes assez grand pour rentrer chez vous tout seul.” Il me dit qu’il habite cet immeuble, je lui demande où et il me répond “au dernier étage.” Je lui dis: “C’est marrant parce que j’habite le dernier étage et je ne vous ai jamais vu.” Là, mon corps s’est mis à frissonner. Sa façon de regarder, c’est comme s’il me faisait l’amour, il respirait bruyamment.»

Sabrina se met à imiter Jacques Rançon, haletant et excité.

«Puis j’ai vu son sourire froid et pervers, avec ses dents toutes pourries. Un regard noir, sadique. Je me disais: “Sabrina, ce type est bizarre. Regarde le bien, regarde comment il est habillé". Je ne voulais pas partir, parce que j’allais être dos à lui.»

Sabrina triture le mouchoir posé devant elle.

«Il a simulé une chute pour que je l’aide à se relever. Il m’a tellement pris la tête que je me suis dit: “Ramène le jusqu’à sa porte et il te laissera tranquille”. Je le monte, puis je fouille sa poche droite pour attraper ses clés, mais à ce moment-là il avait déjà sa main dans la poche gauche.»

Rançon n’a jamais habité l’immeuble.

«Il était là pour me tuer. Il m’a éventrée de bas en haut»

Il sort de sa poche un long couteau au manche marron et le plante sous la poitrine de Sabrina.

«J’ai entendu la perforation. Je ne l’ai pas sentie. Je l’ai entendue.»

Sabrina se met alors à courir.

«J’ai couru, couru, couru mais mon corps m’a lâchée. [...] Je voulais avoir la tête dehors [hors du porche ndlr], je voulais à tout prix avoir au moins la tête dehors pour que quelqu’un m’entende.»

Sabrina parvient à sortir la tête du porche, mais elle est tombée. Rançon s’approche d’elle. Elle lui donne un coup de pied à la figure et le blesse à la lèvre. Il s’agenouille sur elle.

«Il était là pour me tuer. Il m’a éventrée de bas en haut.»

Sabrina tente de l’arrêter, prend un coup de couteau dans la main mais parvient à encercler ses poignets pour l’empêcher de la toucher à la gorge. Elle racontera aux enquêteurs qu’il voulait lui «couper la tête».

«Ce n’est que plus tard que j’ai su qu’une dame m’avait sauvé la vie.»

Ce qui s’est passé après est important. La survie a un prix.

«Je voyais toujours son visage dans ma tête»

Sabrina restera trois jours dans le coma, avant d’être placée en réanimation, puis en chambre pendant un mois, qu’elle passera allongée. L’estomac perforé, ne peut plus manger que de la soupe. Son ventre est un champ de guerre. Elle porte encore les stigmates de cette nuit, une cicatrice de plus de trente centimètres jusqu’au thorax.

«Une cicatrice que je vois tous les jours. Quand je la vois, c’est lui que je vois.»

Elle raconte comment elle est partie ensuite à Marseille avec sa mère pour essayer d’oublier.

«Mais j’ai pas oublié.»

Au contraire.

«Je me rappelle, un après-midi, une canette est tombée dans la rue, et j’ai hurlé. Je dévisageais les gens, surtout les hommes avec les mains dans les poches. Je l’ai cherché partout, je le voyais partout. En 2000, j’ai trouvé un emploi dans la restauration, avec des patrons formidables, qui m’ont beaucoup aidée. Mais j’étais agressive. Je me retournais tout le temps dans la rue, je ne supportais pas qu’on marche derrière moi. En 2003, j’ai rencontré mon mari et là, c’est devenu plus fort. À chaque fois qu’on avait des rapports sexuels, c’était avec un tee-shirt parce que je ne supportais pas qu’il touche ma cicatrice. Je ne voulais pas qu’il la voie. [...] Et puis je suis tombée enceinte. Ma première grossesse, j’avais peur, ma seule peur en voyant mon ventre grossir, c’était que ma cicatrice s’ouvre. Chaque fois que j’ai vu mon ventre grossir, à chaque grossesse.»

Sabrina explique qu’elle n’a pas bénéficié d’accompagnement psychologique, qu’on ne lui a pas proposé. Qu’elle a avancé toute seule et porté un masque pour se reconstruire. Elle parle de ses cauchemars, de sa paranoïa, du bruit de ce lustre qui, un jour, l’a effrayée. De l’interdiction faite à ses enfants de jouer à cache-cache car elle ne supporte pas qu’on lui fasse peur, de son coeur qui part très vite. Elle décrit ses crises d’angoisse la nuit, et toutes les fois où elle a dû demander à son mari de s’annoncer quand il rentrait dans la chambre alors même qu’il essayait de ne pas la réveiller.

Les années passent. Son agresseur n’est pas retrouvé, et Sabrina s’enlise. Elle a donné aux enquêteurs une date de naissance, une description physique détaillée, mais les recherches n’avancent pas et elle se sent abandonnée par la justice.

«Mes idées sont toujours noires, mais j’ai été suicidaire pendant un temps. Je voyais toujours son visage dans ma tête. Je voulais tellement retenir son visage pour le reconnaître. Je m’étais promis de le reconnaître.»

Et puis un midi d’octobre 2014, alors qu’elle est assise sur son canapé, la photo de Jacques Rançon apparaît à la télévision. Elle a un flash («C’est lui! C’est lui!») Il vient d’être placé en détention provisoire pour le meurtre de Moktaria Chaib et de Marie-Hélène Gonzalez.

«J’espère que vous souffrirez»

À la barre, elle se tourne vers Jacques Rançon.

«Il va dire “Non je ne me souviens pas.”... Moi je te reconnais!»

Elle poursuit.

«J’ai la haine, j’ai envie de le tuer. [...] Je ne lui pardonne pas. [...] J’espère que vous souffrirez. Si c’était moi je vous mettrais sur une chaise et je vous couperais les doigts un à un jusqu’à ce que vous me suppliez d’arrêter. Il sait ce qu’il a fait. Je vous déteste. Vous allez crever en prison, voilà.»

L’avocat de Sabrina, Me Nicolau, arrondit le dos pour s’approcher du micro. Il lui demande de se rappeler le Rançon qu’elle a eu face à elle ce 9 mars 1998 peu après 20h30 alors qu’il venait de fêter son trente-huitième anniversaire.

«Quand il m’a enjambée et qu’il m’a éventrée… au premier coup de couteau déjà, j’ai vu la satisfaction dans son regard. Il me chuchotait “Je vais te tuer…”.»

Elle laisse retomber ses bras le long du corps et secoue la tête, incrédule, en fixant Rançon dans le box.

«On aurait dit un film d’horreur.»

L’avocat veut savoir comment il était quand il l’a abordée.

«Il respirait comme un asthmatique quand il manque de souffle. Quand il me parlait il bougeait...»

Elle imite quelqu’un dont l’impatience fait frémir les membres et qui pantelle d’excitation.

«Allez, s’il-te-plaît… allez s’il-te-plaît, raccompagne-moi.»

Sabrina déglutit.

«–Je suis en train de revivre le moment en fait.

–Désolé, dit son plus jeune avocat.

–C’est pas grave, je suis là pour ça.»

Elle poursuit, parle du premier coup sous la poitrine («Pam!») et à nouveau de ce qui s’est passé une fois qu’elle a réussi à atteindre le porche.

«Il m’a éventrée de bas en haut, comme un cochon. Il m’a mis la main sur la bouche et j’étais fatiguée, j’étais fatiguée… Je n’arrivais plus à crier.»

Il y a un instant où le public ne comprend pas bien ce qu’elle dit. Puis il se passe quelque chose d’étrange.

Sabrina lutte pour se maîtriser

Ça commence par un rire. Un petit rire qui se mue en une sorte de ricanement.

«Ça va passer, c’est nerveux», s’excuse Sabrina.

Le rire devient de plus en plus tonitruant, se transforme en rire sardonique.

Sabrina lutte pour se maîtriser mais n’y parvient pas. Tous les muscles de son visage se contractent. L’huissier d’audience a le regard de ceux qui anticipent la catastrophe imminente. Les yeux écarquillés, il pointe son doigt vers Sabrina pour prévenir les secouristes assis au premier rang mais il est déjà trop tard.

La tête de Sabrina bascule vers l’arrière et de sa bouche sort un cri d’épouvante. Un hurlement indescriptible qui envahit tout l’espace. Elle vacille et tombe à la renverse. Sa famille accourt pour la rattraper. Sabrina crie encore et encore. Ses jambes ne la tiennent plus. Le public est sidéré par tant de douleur. Les cris de Sabrina ne s’arrêtent pas, même quand elle est emmenée loin de la barre, loin de la foule, loin de Jacques Rançon. Ils se poursuivent toujours dans le couloir une fois la porte fermée.

Le frère de Moktaria Chaib se lève et hurle: «Fils de pute! Pense à moi fils de pute, j’vais te crever!». Le président doit aller lui-même le calmer. Mais le jeune homme n’entend rien, il ne sent pas que le président lui prend le bras, il ne voit que Rançon. Quatre policiers encerclent l’accusé pour l’exfiltrer, mais ils sont coincés à l’intérieur. La porte ne s’ouvre pas. Quand, enfin, ils parviennent à quitter la salle d’audience, personne n’ose bouger.

Les journalistes sont debouts, hébétés. La protection civile est appelée. Il faut prendre d’autres personnes en charge dans le public.

L’audience est suspendue.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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