Société

Pourquoi déteste-t-on les Parisiens?*

Temps de lecture : 8 min

*Et les Parisiennes.

Illustration par Laurence Bentz
Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les Parisiens. Notre nouvelle série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés courants pour mieux les démonter.

Supporters, gros, journalistes… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

Ah, Paris, sa Tour Eiffel, ses Champs-Élysées, ses quais de Seine… Son métro qui pue, ses rats, ses Parisiens –les fameux Parisiens et leur savoir-vivre reconnu dans le monde entier.

«Ils sont très enclins à critiquer ta façon d'être, ton apparence.» Le compliment est signé Nathalie Portman, qui a vécu à Paris de 2014 à 2016, avec son fils et son mari, le danseur Benjamin Millepied. Pour Scarlett Johansson, elle aussi Parisienne pour un temps, les locaux sont «impolis et grossiers».

Le décor est planté: les Parigots seraient bien des têtes de veau. «Le Parisien est râleur, parce que Paris, c’est quand même très chiant: ça coûte très cher, c’est sale, les façades sont toutes grises», provoque Caroline Rochet, qui a écrit Comment (ne pas) devenir Parisien en 8 leçons.

L’ex-Parisienne, qui s’est mise au vert dans un petit village près de Nice, se souvient avec tendresse mais lucidité de ses années dans la capitale. «Il n’y a pas que les quais et les ruelles mignonnes. Plein de quartiers sont moches, il y a trois pauvres squares blindés de crottes de chien… C’est bruyant, on vit dans des cages à lapin.»

Enfer des transports

Sous terre, ce n’est pas mieux. Les Parisiens vivent parqués dans 105 kilomètres carrés intra-muros, à mettre en perspective avec les 1.000 kilomètres carrés de Londres, avec un réseau de transports très utilisé: Paris est le neuvième métro le plus fréquenté au monde, alors que son aire urbaine n'est que la trente-quatrième plus peuplée.

Cartes des réseaux de métro de Londres et Paris, à la même échelle | Via Buzzfeed / Neil Freeman

La plupart des lignes sont d’ailleurs saturées –j’adresse ici un bisou spécial aux usagers de la ligne 13, qui affiche un taux de remplissage de 126%: pas sûr que l'on y trouve beaucoup de «moments de grâce». Ce qui explique sans doute que beaucoup de mauvaises expériences vécues tournent autour du calvaire des transports à Paris.

Je me suis amusé à faire un petit sondage auprès de mes amis. Prenons Chloé, 26 ans, expatriée à Londres: «Ça me saute dix fois plus aux yeux depuis que je suis partie. Un exemple: Noël dernier, je prends le métro avec ma grosse valise entre gare du Nord et Montparnasse pour rentrer en Bretagne, même pas à l'heure de pointe. Comme je gênais un mec pour rentrer dans la rame, il a juste mis un gros coup de pied dans ma valise, gratos, en m'insultant. À Londres, le matin, les gens peuvent laisser passer trois ou quatre métros, stoïques, bien à la file si ça ne rentre pas. Ils ne s'énervent pas, parce que ca ne change rien, et je suis sûre qu'ils ne sont pas plus en retard au travail que les Parisiens.»

Pour le géographe Laurent Chalard, ce type de témoignage vient surtout entériner un état de fait: tout le monde a un avis sur les transports parisiens… parce que tout le monde les a déjà empruntés un jour. «Pour le Français moyen, il y a un recours quasi obligatoire à la capitale pour un certain nombre de choses, ne serait-ce que pour prendre un avion: vous êtes souvent obligés de passer par Charles de Gaulle ou Orly. Au niveau des trains, c’est pareil: si vous voulez aller d’une ville de province à une autre, vous devrez fréquemment passer par Paris» –et conséquemment subir ses souterrains qui sentent mauvais et n’ont même pas la 4G.

Près des deux tiers des actifs franciliens eux-mêmes considèrent les transports comme une source de fatigue, selon une étude sur les Parisiens présentée fin 2017 par la Ville. Voilà quelques éléments qui vous rendront sans doute un peu plus indulgents envers ces pauvres gens –d’ailleurs, si ça se trouve, ces mufles qui vous insultent dans le métro à Paris ne sont même pas des locaux, mais des provinciaux excédés.

Enfant gâté

Mais on ne déteste pas les Parisiens uniquement pour leur mauvaise humeur chronique dans les transports, ça se saurait. En plus d’être râleurs, on les dit souvent hautains.

Prenons Coraline, 26 ans. Après avoir habité à Rennes, elle a déménagé à Strasbourg voilà un an et n’a jamais habité à Paris. «Ce qui me fait marrer chez les Parisiens, c’est qu’ils essaient toujours de te dire à quel point leur ville est mieux. Quand ma cousine est venue à Strasbourg, elle comparait tout à Paris: “Ah ouais, à Paris, c'est ouvert plus tard, les bars”, “À Paris, c’est comme ci”, “À Paris, c’est comme ça”. Ça me fait sourire.»

Qu’est-ce qui fait que les Parigots pètent plus haut que leur cul et ont l’impression que le monde est conçu pour eux? Déjà, leur ville possède une forte densité de commerces, mais aussi d’équipements culturels. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à l’atlas régional dédié du ministère de la Culture pour s’apercevoir que l’Île-de-France écrase le reste de la France en la matière: la région accueille bien plus de théâtres (un tiers y sont situés!), de cinémas, de conservatoires de musique, de danse ou d’art dramatique.

Résultat, selon Caroline Rochet, le Parisien cultive un «côté enfant gâté: on lui donne tous les jouets qu’il veut, tout le temps. Tout est accessible, jusqu’à n’importe quelle heure –ce qui n’est pas forcément le cas en province». C’est sans doute pour cela qu'en vacances, il s’étonne parfois de certains horaires d’ouverture ou de fermeture de magasins, quitte à devenir parfois irascible. «Quand on est dans les bons cercles, on fréquente les vernissages, les lancements de bouquins, les soirées branchées… Si on nous habitue à avoir pas mal de choses avant les autres, on devient vite insupportable!», complète l'auteure.

Concentration de l'élite

Ces lieux de consommation culturelle en abondance sont de surcroît transcendés par une glorieuse histoire. «Il y a un passé artistique qui confère un sentiment de supériorité: des grands noms de l’art, de la mode ou de la gastronomie se sont développés là», avance Caroline Rochet.

Dans un entretien à La Croix en 2009, la sociologue Monique Pinçon-Charlot ne dit pas autre chose. Connue pour ses travaux sur les riches, elle est également auteure, avec son mari, d’une Sociologie de Paris. «Il y a la richesse de Paris. Beaucoup de ses habitants se sentent importants, valorisés par le fait d'y habiter. Tous les pôles de l'activité économique et culturelle y sont réunis», explique-t-elle. En gros: le pouvoir, dans tous les domaines, est à Paris.

«Le gouvernement, les grandes institutions, la Banque de France, les grandes écoles, les universités les plus prestigieuses, l’Opéra… Il n’y a quasiment aucun équivalent en Europe d’une telle concentration de tous les pouvoirs dans la capitale, abonde Louis-Bernard Robitaille, auteur de Les Parisiens sont pires que vous ne le croyez. En Allemagne, l’accomplissement pour un banquier, c’est d’aller à Francfort, pas à Berlin.»

«Comme l’élite économique, culturelle, financière et politique se situe à Paris, le provincial aura tendance à percevoir le Parisien comme quelqu’un de plus riche que lui, que cela soit le cas ou non, complète le géographe Laurent Chalard. Dans l’expérience de chacun, le Parisien, c’est cet ancien camarade de classe un peu prétentieux qui est “monté à Paris” et qui a réussi. L’ascension sociale aussi passe par Paris.»

Preuve en est, 58% des Parisiens sont diplômés de l’enseignement supérieur, contre 16% en moyenne en France. Paris accueille également plus d’un quart des cadres français.

Provincial qui a réussi

Autant d’éléments sociologiques qui font que 80% des Parisiens sont fiers de l’être. Et ils sont encore plus nombreux (93%) à aimer leur ville. Ces chiffres masquent pourtant un énorme paradoxe: deux tiers des Parisiens veulent quitter un jour la capitale. Il ne faut pas s'y tromper: la pollution, le coût de la vie et les incivilités pèsent aussi sur eux.

La ville brasse beaucoup d’habitants, entre les arrivées et les départs; 78% d’entre eux n’y sont même pas pas nés. Finalement, ce Parigot que tout le monde déteste n’est qu’un épouvantail, qui ne recouvre pas de réalité concrète.

«En fait, le Parisien est un surtout un concept, note Caroline Rochet. Quand on en parle, on ne pense pas au mec qui vit à Belleville avec ses cinq gosses ou à la vieille dame qui vit dans le XVIe et qui a ses petites habitudes, alors que ce sont eux, les vrais Parisiens.»

On pense à qui, alors? La plupart du temps, au provincial un peu snob installé à Paris, taquine Louis Bernard Robitaille. «Les personnes qui ont vraiment réussi à Paris aiment bien dire qu’elles apprécient l’authenticité de leur ville de province. Paris, c’est le triomphe des apparences», s’amuse l’ancien correspondant québécois de La Presse.

Ce langage se retrouve aussi dans la bouche des femmes et les hommes politiques –spéciale dédicace à Laurent Wauquiez passé par l’ENA, symbole du centralisme du pouvoir parisien, qui aime fustiger «les élus parisiens qui vivent sous des plafonds dorés, coupés des réalités des Français».

Perte d'authenticité

Que le cliché nous amuse ou nous débecte, il semblerait que les temps soient en train de changer: le Parisien n’a plus si mauvaise presse, en tout cas à l’étranger. Slate vous en faisait même l’écho fin 2016: une journaliste allemande constatait que les Parisiens n’étaient plus si malpolis qu’avant. L’auteur Louis-Bernard Robitaille regretterait presque cette «politesse standardisée».

«On se plaignait toujours des mêmes catégories de Parisiens: les commerçants, les taxis, les vendeurs de journaux… Beaucoup de commerces de quartier ont disparu, remplacés par des chaînes –comme Starbucks ou Franprix. Les taxis, eux, ont dû mettre de l’eau dans leur vin à cause d’Uber. Et les vendeurs de journaux ont tendance à disparaître.»

L'écrivain perçoit cette «modernisation» comme une «perte d’authenticité», et regrette presque que les bistrots d’habitués, où il était difficile de se faire servir sans en être un, aient laissé la place à des cafés plus uniformisés.

Reste une gouaille, un «goût pour la joute verbale», mêlé à un bouillonnement culturel toujours vivace. «Rien n’a vraiment changé depuis que je suis partie, admet Caroline Rochet. Ce côté bouillon de culture, soirée, mêlé à un certain snobisme –qu’il ne faut pas non plus confondre avec une fermeture d’esprit. Maintenant, je regarde ça de loin, mais avec beaucoup de tendresse.»

Pas besoin d’être installé dans un petit village à côté de Nice pour avoir l’impression de «regarder ça de loin». Depuis que j’ai déménagé de l’autre côté du périph, il y a un mois, quelque chose a changé. Je crois que mes potes intra-muros ne me classent plus dans la catégorie «Parisien». Et franchement, je déteste ces bobos méprisants.

Nicholas Angle Nicholas Angle délaisse parfois le micro pour parler culture, musique, et vie moderne.

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