France

Pourquoi déteste-t-on les Marseillais?*

Temps de lecture : 7 min

*Et les Marseillaises.

Illustration par Laurence Bentz
Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les Marseillais. Notre nouvelle série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés courants pour mieux les démonter. Roux, supporters, Parisiens, gros, journalistes… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

Le Toulousain est jovial, le Ch'ti est touchant, le Marseillais est un con. Si tous les provinciaux sont grosso modo des nigauds aux yeux des Parisiens, la plupart ont au moins l’avantage de la sympathie. Pas le Marseillais, qui même pour un Breton ou un Auvergnat reste ce filou vantard aussi bruyant que superficiel. Une «grande bouche du Rhône» qui génère autant de fascination que de mépris.

Demandez à un Français de visualiser sans réfléchir un Marseillais: sa pupille oscillera entre un supporter de l’OM chaîne en or qui brille, un papy qui fend les cœurs version Marcel Pagnol et une star de télé-réalité montée sur pilotis.

Marseille - Rue Puits du Denier | Fred Romero via Flickr

À l’orée des élections régionales de 2015, FranceTV Info s’était amusé à regrouper dans une carte les clichés sur les régions françaises selon les recherches effectuées sur Google. Verdict: le Marseillais est menteur et raciste.

Une sévère synthèse du type qui selon la légende te tape dans le dos pour mieux te lâcher. «Une sorte de macaque bourru qui mange de l’ail, épure des huiles, vend des nègres et tutoie tout le monde», ironisait l’écrivain Edmond About dès 1861.

Aujourd’hui, les maîtres de la détestation théâtrale des Marseillais, les supporters du PSG, ne font pas mieux. Dans un de leur chant anti-OM, ils entonnent:

«Dans la boue y’a des rats
Dans les égouts les rats
Ils sont partout les rats
Ce sont les Marseillais
»

Pas besoin de lire entre les lignes, le Marseillais est infréquentable. Et sa réputation ne date pas d’hier.

Victime idéale

Marseille a un passif de rebelle. Son intégration au royaume de France en 1481 a engendré une série d’actes de résistance au pouvoir central. En 1524, les femmes de Marseille ont creusé des tranchées pour empêcher Charles de Bourbon de prendre la ville. En 1589, c’est à Henri IV qu’elle refusera de se soumettre. Soixante-dix ans plus tard, Louis XIV matera la sédition en construisant les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, de chaque côté du Vieux-Port. Les canons des deux bâtiments sont tournés non pas vers la mer mais vers la cité.

De rebelles, les Marseillais deviennent coupables antipatriotiques. À la Révolution française, la prise de pouvoir de la Convention ne sera pas acceptée par les Marseillais. En guise de punition, Marseille sera rebaptisée la «Ville-sans-nom».

Les habitants n’ont cessé de revendiquer une forte identité. Quitte à jouer, cent fois plus que des Montpelliérains ou des Grenoblois –au hasard–, les fanfarons.

«Entre eux, ils savent que c’est du jeu, de la comédie humaine, décrypte le journaliste Philippe Pujol. De l'extérieur, c’est pris au premier degré.» Plus que de détestation, le lauréat du prix Albert-Londres en 2014 pour ses reportages dans les quartiers nord, parle d’un pouvoir de fascination et de répulsion. Michel Peraldi, auteur de Gouverner Marseille, choisit lui le terme d’«infériorisation».

Une récurrence anthropologique pousse les classes moyennes, lorsqu’elles réussissent, à appuyer sur la tête des autres. Lorsque la France a perdu ses colonies, elle a trouvé en Marseille «un exotisme à portée de train», estime le sociologue. Une victime idéale. Un pittoresque vanté pour son ciel bleu. Une fantaisie caricaturée à coups de boules de pétanque et finalement, une différence méprisée.

De la même manière que l’Italie a Naples, que le Royaume-Uni a eu un temps Birmingham, que les États-Unis ont les Texans, la France a Marseille. Dans tous ces pays, la distinction de certaines villes s’exerce dans une opposition au centre, à la capitale.

En France, le dénigrement de Marseille s’opère principalement depuis Paris, la première étant une quintessence de tous les suds: Corse, Italie, Espagne, Maghreb s’y mêlent. «Dans les sociétés du Sud, on vit dans la rue, développe Michel Peraldi. On a des familiarités liées à l’espace public. Dans le Nord, les sociabilités sont faites sur la proximité idéologique.»

Fantasme de la kalach’

Éloignée physiquement et culturellement de Paris, Marseille n’en est pas moins isolée du reste de la région. À vingt minutes du Vieux-Port, Aix-en-Provence, deuxième ville des Bouches-du-Rhône, n’a rien de commun avec sa voisine.

La rivalité est forte, les habitants très différents –plus bourgeois à Aix– et souvent critiques les uns envers les autres. Lors des débats autour de la Métropole, Maryse Joissains, maire d’Aix, a tenu des propos assassins sur les Marseillais. «Je vous le dis, moi, on ne va pas m'obliger à me marier à des mafieux», pouvait-on lire dans La Provence du 9 janvier 2018.

L’édile brandit avec cette punchline un des stigmates les plus accrochés à la ville et ses habitants: la violence. Sauf que la délinquance marseillaise est surtout un fantasme qui figure les locaux kalach’ sous le lit –on ne dit même plus «kalachnikov», «kalach’», ça fait plus Chicago.

Dessin publié sur un blog de 20minutes.fr en 2013, le jour du décès de l’inventeur de la kalachnikov.

Oui, il y a plus de règlements de compte à Marseille. Mais lier ces vendettas à une dangerosité globale de la ville est une erreur factuelle. Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et de l’Observatoire régional de la délinquance, a comparé les infractions commises entre 2010 et 2012 à Paris, Marseille, Lyon, Nice et Toulouse. Il a constaté qu’aucune agglomération ne se détache. Si plus de voitures sont volées à Marseille, c’est à Paris que la criminalité organisée et le trafic de drogues prospèrent. Si Nice arrive en tête des «coups et blessures volontaires», Toulouse domine les chiffres des cambriolages. Lyon, de son côté, est championne des «dégradations et destructions de biens».

Cette réalité s’accompagne d’un faible sentiment d’insécurité chez les Marseillais. Moins d’un habitant sur cinq (19% en 2014) affirme par exemple avoir «toujours» ou «souvent» peur quand il sort le soir. À Paris, en 2015, 23,5% des Franciliens déclaraient se sentir inquiets dans la même situation.

De toutes ces villes, Marseille est la seule à souffrir d’une réputation sulfureuse rendant de fait ses habitants inhospitaliers. La raison est simple: elle est la seule à être autant médiatisée.

L’Institut national de l’audiovisuel a recensé 2.103 mentions de Marseille dans les journaux télévisés entre 2009 et 2013. Lyon n’en compte que 726, et offre un potentiel bien moindre de storytelling.

À la fin des années 1920, les premières unes du magazine Détective décrivent le «milieu» naissant comme «le théâtre d’une pègre d’opérette, qui regorge d’allusions au Midi, au soleil, à la bonne humeur et à la galéjade», analysait Laurence Montel dans sa thèse Marseille capitale du crime en 2008.

Cent ans plus tard, les émissions de France 3 à NRJ12 entretiennent le mythe. On parle d’une ville qui «tente» à défaut de séduire, d’une cité «à deux visages» et d’une «métamorphose» posant les bases d’une histoire croustillante.

Tous marseillologues bac+12

Avec celtte réputation vient naturellement un champ lexical qui confine à rendre Marseille insaisissable, particulière et, en fait, détestable. Le poncif bien connu au Vélodrome, «à Marseille, rien ne se passe comme ailleurs», précède rarement une anecdote positive.

Extraits d'articles publiés sur RTL, Le Monde, Marianne et Slate

Cette propension à l’analyse facile a été conceptualisée par le chercheur Gilles Pinson comme de la «marseillologie». «C’est une tendance à exceptionnaliser des phénomènes, explique Nicolas Maisetti, l’un des fondateurs du site sérieux et taquin à la fois Marseillologie.net, sans les mettre en comparaison avec d’autres villes» –en somme, une forme de «localisme» poussé à l’extrême dans le cas marseillais.

Via marseillologie.net

La démarche polarise Marseille soit comme cité formidable, soit comme contrée dégueulasse. La ville est même érigée en personnage, «doué de sentiments et d’irrationalité», détaille le docteur en science politique. La personnification facilite alors l’aversion.

Si les chercheurs tombent parfois dans le piège, si les médias s’y complaisent, les pouvoirs publics sont de véritables maîtres ès marseillologie. Avec en numéro 10 Jean-Claude Gaudin, indécrottable de la team cliché comme de la mairie.

Le responsable politique en poste depuis vingt-deux ans a fait de la dénonciation du Marseille bashing son mode de défense préféré. «Il surjoue cette stigmatisation pour masquer ses propres manquements», analyse Philippe Pujol. En résumé: si on a une mauvaise réputation, c’est la faute des autres. Et il n’a pas complètement tort. L’insécurité marseillaise est un imaginaire que les élus réactivent quand ils ont en besoin. Avant les élections, on balance le «9-3» au JT et les ministres viennent arpenter la Castellane.

Reste qu’à Marseille, les projets de rénovation de l’image pullulent pendant que les transformations concrètes peinent à voir le jour. On installe des concept stores à la Joliette pendant que l’état des écoles désole. On décrète Marseille capitale de tout (de la culture en 2013, du sport en 2017), mais les événements restent des coquilles vides.

Netflix aussi mauvais pour la saison 2

Dans ce fourre-tout calibré, la télévision et le cinéma sortent rarement du cadre. La télé-réalité glorifie des avatars écervelés du cacou et de la cagole. L'intrigue de «Plus Belle La Vie» se déroule à Marseille «pour le beau temps». Le film Marseille noie tout espoir dans le pastis. Et si la saison 1 de la série homonyme a affligé toute la Provence, ce n’est pas seulement à cause des dialogues risibles: c’est aussi parce que personne ne semble s’être intéressé à une Marseille hors de vue de la carte postale.

Pour écrire la saison 2, Netflix s’est rapproché de Philippe Pujol, qui a travaillé dix ans au quotidien régional La Marseillaise. Une bonne façon de donner une représentation plus juste de la ville? Pas vraiment. Le journaliste a quitté le navire à la dérive en cours de route, plus du tout convaincu par le projet: «Ce n’est pas que l’image est négative, justifie-t-il, mais elle n’a rien à voir avec Marseille.»

Ciblant l’international, la production a misé sur Depardieu pour plaire aux Russes, des scènes de telenovela pour les Brésiliens et des plans des calanques filmés par drone pour les touristes américains.

De son côté, Pujol prépare en ce moment un film de super-héros qui a pour décor les quartiers nord de Marseille. «Ce n'est pas du Marvel, ce n'est pas un film social, on ne voit pas des gars qui tiennent les murs, prévient-il. C’est très fun et onirique.» Et ça aura peut-être même le super-pouvoir de faire aimer les Marseillais.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

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