Société

Pourquoi déteste-t-on les couples?*

Temps de lecture : 7 min

*«Qui me rappellent que je suis seule.»

Illustration par Laurence Bentz.
Illustration par Laurence Bentz.

Non, Slate ne déteste pas les couples. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés courants pour mieux les démonter. Roux, supporters, gros, journalistes… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

Il est environ 10h30 –je ne suis pas très matinal– quand je me mets à travailler sur cette enquête, et que je me demande, Mon coeur Mon amour d’Anaïs Croze en fond sonore dans ma tête, pourquoi déteste-t-on les couples? «Je hais les couples, qui me rappellent que je suis seule. Je déteste les couples, je les hais tout court», disait entre autres joyeusetés la chanteuse.

Pourquoi, quand on voit deux personnes s’embrasser dans la rue, nous vient parfois l’irrépressible envie de passer pile entre les deux, s’arrêter, refaire ses lacets et tarder jusqu’à que la gêne change de camp?

Trop de place sur un trottoir

Il est environ 10h30 et l’amie d’une amie, invitée du week-end, jette un oeil curieux derrière mon épaule. Elle me voit éplucher les forums, de Jeuxvideo.com à Doctissimo, en passant par Aufeminin, à la recherche de personnes qui assument leur envie d’exploser de colère à la vue d’un couple heureux –le couple qui s’engueule, lui, fait plus pitié qu’envie, on ne le déteste pas. Cette amie d’amie s’épanche alors, sans que je sache si elle cherche à m’aider ou si elle s’ennuie: «J’ai une sœur. Depuis qu’elle est avec son mec, on ne fait plus rien à deux. Je déteste ça». Et elle enchaîne les arguments: les couples, ça prend trop de place sur un trottoir. Puis elle –appelons-la Sophie, je ne lui laisse pas le choix– vit une relation à distance, et voir des gens amoureux quand elle se promène, alors qu’elle souffre de la distance et du manque, ça ne lui donne pas que des envies avouables et bienveillantes.

Dès cet instant, mon colocataire se trouve légitimé sur ses ressentiments. Lui a un fantasme: au prochain couple trop proche qu’il croise dans la rue, il rêve «de leur ouvrir un parapluie sur la tronche». Une forme de séparation un peu radicale, il en convient, mais qui dit bien qu’il y a un malaise avec le couple, surtout si celui-ci se conjugue au bonheur: «Les couples nous énervent pour deux raisons: ils nous navrent et nous narguent», pointe Pascal Lardellier, professeur et sociologue du couple et de la rencontre amoureuse, avec un certain sens de la formule.

«Les couples nous énervent pour deux raisons: ils nous navrent et nous narguent»

Pascal Lardellier, professeur et sociologue du couple et de la rencontre amoureuse

Pour le premier point, il y aurait donc une forme de pitié envers le couple? Pas vraiment, mais plutôt une tendance à regarder ce dernier avec une certaine forme de condescendance. «Il nous énerve parce que, dans une société individualiste, l’idée de couple a collapsé, donc ça navre. Ça renvoie quelque chose de petit-bourgeois, de patriarcal. Dans la société du jetable, de l’instantané, le couple est devenu ringard». Le couple, tel qu’on l’entend de la façon la plus normée possible, c’est-à-dire exclusif et fidèle, renvoie à une image conventionnelle, «limite réac’», ajuste même le sociologue, auteur de Les Réseaux du cœur: sexe, amour et séduction sur Internet.

Mais le couple nous met en colère aussi parce qu’il nous nargue. «Le couple qui dure, à défaut d’être un modèle, reste une norme. On ne se justifie jamais d’être en couple, mais on doit se justifier d’être célibataire», constate Pascal Lardellier. Alors, quand on est anormal, célibataire, à la recherche, avec l’injonction de se justifier, le triomphalisme et la relation ostentatoire ont du mal à passer. C’est ainsi que ceux qui détestent les couples sont renvoyés dans les cordes: ils ne seraient pas dans une détestation justifiée, ils sont simplement dans la jalousie et l’aigreur, «envieux du bonheur des autres», me glissera un internaute, au moment de mes recherches.

Aigris ou obtus

Évidemment, cette colère est plus complexe: dans une société individualiste, certains ne comprennent pas que le couple se maintienne au-delà d’une nouvelle norme qu’est l’égoïsme. «Mais au-delà de ces faisceaux complexes, il y a, bien entendu, de l’aigreur et de l’envie», admet le sociologue. C’est ainsi que beaucoup se construisent: dans l’hostilité, persuadés qu’ils méritent le bonheur tout autant que les autres, voire plus que les autres, désolés de voir certains parvenir à la plénitude avant eux.

Laetitia a 27 ans. Pendant longtemps, elle ne s’imaginait pas en couple. L’idée ne lui disait rien, mais, surtout, elle ne comprenait pas non plus ceux qui se lancent dans l’aventure à deux. Elle le jure, ni aigreur ni jalousie là-dedans. «Je me suis posé la question, insiste la jeune femme. Je n’arrivais pas à construire quelque chose et je me suis dit que j’étais peut-être jalouse. Mais les relations que j’avais avec des hommes me convenaient. Je n’en voulais simplement pas plus. En plus de ne pas avoir envie, je n’avais pas les codes sociétaux.»

Les aigris du couple, parce qu’ils n’y ont pas droit, sont donc rejoints par les obtus des relations, ces gens incapables de s’imaginer une vie à deux. «C’est la posture la plus radicale de notre société individualiste», souffle Pascal Lardellier, qui précise «entendre» les arguments de celles et ceux qui ne veulent pas s’enfermer dans une relation. On rejoint alors la pensée première de l’amie de mon amie, au sujet de sa sœur: le couple, surtout quand il naît, devient un îlot qui se construit à deux. Il n’y a plus de place pour tout le monde, le temps imparti aux amis et à la famille se retrouve réduit, puisque qu’une tierce personne vient occuper physiquement et spirituellement l’espace.

Perte d'identité

Ce changement peut, à terme, provoquer chez les autres, celles et ceux qui entourent, un sentiment d’abandon, ou d’envie. Autour de nous, les exemples de gens perdus de vue parce qu’ils ont trouvé leur moitié peuvent pulluler. Pour les allergiques au couple, comme Laetitia, c’est aussi le noeud du problème: «J’avais ma vie, et je ne voyais pas comment incruster cette relation dans mon emploi du temps. Ça m’embêtait d’aller boire un verre avec un mec, de le voir, je me forçais à faire les choses». De toutes façons, elle ne «comprenait pas» ce besoin de vivre une relation à deux. «Aucune des relations qui m’entouraient ne me convenait, ne me donnait envie. Je trouvais que les gens changeaient énormément, ils perdaient de leur identité, j’étais hyper déçue par ça, je ne comprenais pas que ça prenne une place aussi importante».

Si elle en parle au passé, c’est parce que, depuis, Laetitia a rencontré Julie. «Comme c’était une femme, j’ai baissé la garde. Je ne m’imaginais pas une seule seconde avoir une relation homosexuelle». Elle file le parfait amour depuis un an, et doit accepter de devenir un peu ce qu’elle a détesté. «Je me surprends à ressentir des choses dont je ne voulais pas, à être dépendante affectivement. Cela a été hyper dur pour moi, il a fallu que je fasse le deuil d’une certaine façon de penser». Avant de préciser, pour montrer qu’elle ne se renie pas totalement: «Le couple, c’est une norme sociétale dont je ne veux pas. J’espère que, dans mon couple, on arrivera à faire des choses individuellement.»

Monogamie de «petit-bourgeois»

Si Laetitia est tombée dans le piège, d’autres refusent toujours d'accorder des bienfaits au couple. Surtout le monogame, trop «petit-bourgeois» pour avoir droit de cité dans le monde moderne. Le trouple ou le polyamour pourraient alors prendre la place de la conventionnelle idylle à deux. «Ces comportements restent expérimentaux, simplement amplifiés par le prisme médiatique qui s’y intéresse beaucoup, juge notre sociologue. Les adultères implicites, où les parties concernées sont au courant, existent, mais c’est autre chose. Puis c’est un comportement qui parle à vous et moi, des bobos parisiens…». Je ne m’attendais pas à ce petit tacle, mais soit: admettons que le polyamour reste à la marge, plus observé de mon appartement parisien que lors de vacances dans une maison de campagne à Bretignolles ou à Saint-Chamond.

Il faut donc apprendre à accepter le couple, et la rancœur qui va avec. Sur internet, certains commentaires laissent penser que des personnes vivent leur hostilité du couple comme des étapes du deuil: certaines sont bloquées soit à la douleur et à la culpabilité, soit à la colère. «Il y en a trop, des couples, glisse une internaute sur le forum Aufeminin. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais dès qu’autour de moi un couple se forme, c’est plus fort que moi: je ne peux plus les voir, je ne peux plus les sentir. Si, individuellement, j’aime bien ces personnes, en couple, je les déteste».

Cette internaute —qu’on n’appellera pas Sophie, cette fois— s’embrouille un petit peu: elle dit qu’elle, le jour où elle sera en couple, ce ne sera pas pareil, puisqu’elle sera moins démonstrative. Le triomphalisme et l’ostentatoire bannis, son couple n’énervera donc pas. Sauf que…. «Même quand ils ne montrent pas [qu’ils sont en couple, ndlr], le fait de simplement le savoir suffit à m’énerver». Sur Doctissimo, une autre internaute est plus catégorique. Célibataire depuis trois ans au moment de son écrit, cette femme souhaite «que ces personnes si heureuses souffrent un jour!!!!».

Sans aller aussi loin, ce sentiment, perceptible, à des degrés divers, chez beaucoup d’individus, s'arrêtera-t-il quand, comme Laetitia, ils trouveront l’amour, prenant alors, enfin, toute la place sur les trottoirs?

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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