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Pourquoi déteste-t-on Franck Ribéry?

Temps de lecture : 8 min

Un temps chouchou du peuple français, Franck Ribéry a une nouvelle fois vu une partie du pays lui tomber dessus. Un acharnement dont il n’est pas l’unique responsable.

Illustration par Laurence Bentz
Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas Franck Ribéry. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les idées reçues pour mieux les démonter.

Retrouvez tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

La dernière fois que l'on avait autant parlé de Franck Ribéry, c’était déjà pour une altercation loin des terrains. Cette fois-ci, il n’a pas mis de gifle à un consultant qui avait émis des doutes sur sa prestation, mais la claque virtuelle était bien là.

De passage à Dubaï, il s’est offert le 3 janvier un repas chez Nusret Gökçe, alias «Salt Bae», pour y manger une entrecôte dorée. Le footballeur a lui-même posté une vidéo sur son compte Instagram, sans doute sans imaginer qu’il allait s’offrir un week-end de polémique.

Dans les minutes qui ont suivi la publication de cette vidéo, sa reprise un peu partout sur internet a généré un flot d'indignation contre le joueur du Bayern Munich. En réponse, ce dernier a intimé à ses détracteurs d’aller «niquer [leur] mère», et s’en est particulièrement pris à Audrey Pulvar, dont la critique avait été largement relayée.

Avec cette sortie, Franck Ribéry était reparti pour un tour dans la lessiveuse médiatique. Comme si, même sur la fin, sa carrière ne pouvait rester trop tranquille.

«Il est génial, le môme!»

Franck Ribéry, c’est ce joueur que beaucoup de fans de foot découvrent en 2005, alors qu'il revient en France, et plus précisément à Marseille, après un passage en Turquie. À L’OM, il réalise une saison pleine et finit «meilleur espoir» du championnat. Ribéry décroche même une place dans les vingt-trois joueurs sélectionnés par Raymond Domenech pour la Coupe du monde 2006.

En plus de ses performances sur le terrain –Eurosport le présente comme une potentielle «solution à la “Zidane-dépendance”», alors qu’il n’a que deux matches sous le maillot bleu–, l’homme plaît au public français.

Il est alors un gamin de 23 ans arrivé un peu de nulle part, visiblement surpris et ému quand il découvre, chez ses parents, sa présence dans le groupe pour la Coupe du monde. Une espèce d’insouciance rafraîchissante, chez un joueur qui aurait très bien pu ne jamais connaître le monde du football professionnel.

Cet amour français est perceptible dans les commentaires de Thierry Gilardi, quand il crie «Vas-y mon petit!» à un Ribéry en train d'égaliser contre l’Espagne en huitièmes de finale de la Coupe du monde. À la fin de cette séquence restée légendaire, l’ancien journaliste de TF1 se lâche: «Il est génial, le môme!»

Autre signe de cet engouement autour de Ribéry: en 2008, une émission de télévision diffusée en soirée lui est intégralement consacrée. Un an plus tard, le joueur rejoint les Enfoirés –ce sera sa seule et unique apparition au sein de la troupe.

Plus dure sera la chute

Peu de temps après, Franck Ribéry est tombé de haut, de très haut. Sportivement, d’abord. Car s’il est performant en club, le championnat allemand est loin d’être le plus observé par le grand public. Alors la seule façon de le voir jouer au football, c’est souvent avec l’équipe de France.

Sauf qu'après son premier succès en sélection, Franck Ribéry n’aura plus jamais la possibilité de participer à une compétition internationale réussie, et il sera associé à une période un peu trouble, où jamais les Bleus n’ont semblé être en mesure de retrouver leur lustre d’antan. Quand ils parviennent enfin à retrouver l’amour de leur public pendant la Coupe du monde 2014, Ribéry, blessé, n’est pas du voyage. Il annonce sa retraite internationale dans la foulée.

Surtout, l’aventure de Franck Ribéry avec l’équipe de France reste marquée par l’épisode comico-tragique de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Le Munichois est alors l’un des personnages clés de la grève de l’entraînement à Knysna. Si quelques rares joueurs ont su se relever de cet épisode (huit ans plus tard, Hugo Lloris était le capitaine des Français champions du monde), l’image de «caïds immatures» collera à la peau de beaucoup.

Il faut dire qu’à la même époque, Franck Ribéry se retrouve empêtré dans l’affaire Zahia, du nom de la jeune escort girl, mineure à l’époque, qui fut son «cadeau d’anniversaire». L’affaire traîne et Franck Ribéry, d’abord entendu comme témoin, est finalement mis en examen pour sollicitation de prostituée mineure. Il sera finalement relaxé, le président de la XVIe chambre correctionnelle de Paris estimant qu’il ne savait pas que la jeune femme était mineure.

Le sportif qui agace le plus

Reste que dans l’imaginaire collectif, la réputation de Franck Ribéry en a pris un coup. Fin 2010, il arrivait largement en tête d’un sondage qui cherchait à déterminer le sportif «qui agace le plus les Français».

VSD, à l'origine de l'étude d'opinion, résumait ainsi la chose, en prenant bien soin de ne pas retenir les coups: «Un véritable annus horribilis pour l’ineffable Francky. Tout a commencé avec l’épisode de l’escort girl Zahia, où l’on apprit, avec stupéfaction, que les footeux, dont l’attaquant du Bayern de Munich, s’adonnaient à des rapports sexuels tarifés. Ça a continué par une inimitié particulière, due à une jalousie patente, contre Yoann Gourcuff, le gendre idéal pour nombre de nos concitoyens. Le climax fut sans doute sa rocambolesque prestation dans un mémorable “Téléfoot”. On y voyait un Ribéry classieux, chaussé de claquettes et de socquettes, surgissant à l’antenne pour verser des larmes de crocodile au sujet du pitoyable parcours des Bleus. Quelque temps plus tard, il était néanmoins suspecté de faire partie des meneurs de la fameuse grève de Knysna, qui avait provoqué l’incrédulité générale. Mytho ou stupido? Entre les deux, notre cœur balance.»

Franck Ribéry lui-même reconnaissait sa part de responsabilité dans la façon dont il pouvait être perçu. «J'ai fait le con comme jamais je n'avais fait le con. Je ne pouvais plus sortir la tête de l'eau, je ne savais plus comment m'en sortir. J'étais devenu très connu, alors à la moindre erreur, tout le monde était au courant et je payais cash. C'est ça le plus dur: ne plus avoir le droit à l'erreur. [...] J'ai senti qu'on avait envie d'être méchant avec moi, de m'enfoncer pour le plaisir. Je ne suis pas un saint, mais je ne suis ni un tordu, ni un abruti.»

Le malaise de la langue

Pourtant, certaines personnes aimeraient bien voir en lui un abruti. Et elles avancent invariablement le même argument pour le prouver: sa façon de s’exprimer.

«Quand il s’exprime en public, on constate que le jeune attaquant n’a pas dû se concentrer autant en cours de français qu’à l’entraînement», écrit par exemple Le Parisien Week-end.

En 2014, quand il annonce la fin de sa carrière, Marianne prétend «rendre hommage à ce magicien du ballon rond et, surtout, de la langue française», en copiant ses expressions et en multipliant plus que de raison les fautes d'orthographe.

Or, comme le rappelle justement le podcast «Émotions», on entretient en France un certain rapport à la langue, à la façon de parler, aux fautes de français. «On peut parler d’une passion française envers la pureté de la langue», expliquait-on sur Slate en 2016.

«L’orthographe est un marqueur social, elle donne une image de soi, analyse de son côté le linguiste et lexicographe Alain Rey. Cela montre que l'on respecte les règles, que l'on connaît sa langue. La valeur patrimoniale symbolique est presque excessive. Une faute entraîne encore des réactions intolérantes, dans un monde pourtant de plus en plus tolérant» –d’où les réactions épidermiques à l’encontre de Franck Ribéry lors de ses prises de parole en public.

Coupable de jouer au foot

Et puis il y a d’autres choses que le joueur ne peut pas vraiment corriger, comme le fait qu’il soit footballeur. Ludovic Lestrelin, enseignant-chercheur à l’Université de Caen Normandie, évoquait récemment «la faible légitimité culturelle du football en France. Même si les choses ont un peu évolué depuis quinze ou vingt ans, cela reste un sport largement méprisé par nos élites intellectuelles».

En se penchant sur l’affaire de l’entrecôte dorée, Le Monde ne pouvait s’empêcher de voir une nouvelle stigmatisation des footballeurs: «On peut certes estimer que ce rituel se partage entre indécence et stupidité. Mais pourquoi faire des footballeurs, une nouvelle fois, un cas d’espèce? On mènerait une enquête édifiante, à Dubaï ou Miami, sur les consternants loisirs de tous les hyper-riches en vacances.»

Pour SoFoot, se cache également derrière cet épisode une sorte de mépris de classe, de malaise devant la façon dont ces «nouveaux riches» dépensent leur argent, comme s’ils ne respectaient pas les codes établis. «Comme toujours, le footballeur incarne le vilain riche montré du doigt parce qu'issu des milieux populaires. Cible facile car sans réel pouvoir (politique ou autre). Pendant ce temps, les vrais scandales et dépenses fastueuses se commettent dans le silence feutré des alcôves de la bourgeoisie version 2019.»

Et malheureusement pour lui, Franck Ribéry ne bénéficie pas de la mansuétude du grand public à laquelle ont droit des joueurs comme Lionel Messi ou Blaise Matuidi –ce qui pourrait expliquer que quand eux commandent la même pièce de viande, dans le même restaurant, l’indignation n’est pas tout à fait la même.

Le footballeur est-il un role model?

«Incarnant la faillite comportementale des footballeurs, Ribéry était devenu persona non grata», résumait Le Figaro en 2013. «Aux yeux du grand public français, Ribéry cumule toutes les tares du footballeur», estimait de son côté Karl-Heinz Rummenigge, président du conseil d'administration du Bayern, la même année.

Dans les affaires Ribéry, il ressort surtout cette impression que le footballeur doit être exemplaire sur le terrain, mais aussi en dehors.

Cette nouvelle exigence avait été justement analysée en 2012 par Jérôme Latta, le rédacteur en chef des Cahiers du Foot, sur son blog: «Il y a quelque paradoxe à peopliser les footballeurs stars et à épier leur vie mondaine tout en continuant à exiger qu’ils soient exemplaires, alors que par ailleurs, ils ont été projetés dans un microcosme bien éloigné des réalités communes. [...] Vouloir à toute force faire porter aux footballeurs un maillot trop large pour leurs épaules, sans prendre la mesure de ce que le sport d’élite est devenu, a conduit à des malentendus et des psychodrames nationaux comme celui de la Coupe du monde 2010, la Nation se retrouvant inexplicablement prise en otage dans un bus en Afrique du Sud. Les appels incantatoires à l’exemplarité citoyenne des sportifs relèvent d’une morale anachronique à l’ère du sport-business. Ils traduisent aussi une crise de la citoyenneté dont les footballeurs ne détiennent certainement pas la clé: tout au plus en portent-ils les symptômes.»

Au fond, l’affaire Franck Ribéry est surtout la nôtre.

Grégor Brandy Journaliste

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