Parents & enfants / Société

Pourquoi déteste-t-on les premiers de la classe?*

Temps de lecture : 8 min

*Et les premières de la classe.

Illustration par Laurence Bentz
Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les élèves intellos. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés les plus courants pour les expliquer et les démonter.

Beaufs, fonctionnaires, punks à chien… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

«La figure du premier de classe ne peut laisser aucun ancien élève indifférent», écrivait en 1990 le sociologue Philippe Perrenoud. Le personnage d’Agnan dans Le Petit Nicolas en est l’incarnation type: un pleurnichard sans amis. Même en dehors de la fiction, on a souvent tendance à accoler aux bonnes et bons élèves des traits de caractère stéréotypés pas des plus flatteurs –en somme, à ne pas leur distribuer de bons points pour leur brillante réussite scolaire.

Derrière ces clichés, il y a bien sûr une pointe de jalousie face à celles et ceux qui décrochent les honneurs, surtout quand elles et ils ont l’air de surfer sur une vague de triomphe sans trop fournir d’efforts –et même quand c'est le cas, on trouve à leur reprocher leur manque de fun.

Mais surtout, en négatif, ce que dessinent ces poncifs que l’on attribue mécaniquement aux premières et premiers de la classe, c’est le rapport amour-haine que les élèves –et la société– entretiennent avec le système scolaire.

Être bon ou bonne à l’école, c’est élémentaire

C’est bien pour cela qu’en primaire, l'intello ne fait pas encore trop figure de repoussoir, même si l'on peut observer un «retour régulier de l’évaluation scolaire pour justifier des amitiés et des inimitiés», comme le font remarquer les sociologues Wilfried Lignier et Julie Pagis dans une interview à Libération. Ainsi qu’ils le détaillent dans un article paru dans la revue Genèses sur les inimitiés enfantines, les enfants vont associer les «schèmes scolaires d’évaluation», en particulier les notes, au «classement/déclassement des camarades».

Toutefois, les jugements dépréciateurs envers leurs pairs vont davantage concerner celles et ceux que l’on appelle les «mauvaises et mauvais élèves», en queue du classement. En atteste ce court échange entre la petite Élise, élève de CM1, et Wilfried Lignier:

«- Mais qu’est-ce que t’aimes pas chez lui [Fouad] en fait?

- Déjà il est pas intelligent [elle rit]; il est pas rigolo [elle rit].

- Et comment tu sais qu’il est pas intelligent?

- Ben il a des mauvaises notes.»

Une façon enfantine de justifier son antipathie, qui n’étonne pas la spécialiste des sciences de l’éducation Julie Delalande, qui a notamment codirigé l’ouvrage Cultures enfantines: universalité et diversité: «À l’école élémentaire, le fait d’être bon à l’école et d’adhérer à ce que demande l’enseignante ou l'enseignant va être valorisé et accepté par le groupe de pairs. Un enfant essaie d’être meilleur que son voisin: il existe une sorte de concurrence, puisqu’ils se demandent entre eux: Combien t’as eu?»

Et on ne considère pas qu’étaler sa réussite soit un péché: mieux vaut être celle ou celui qui a obtenu la meilleure note: une sale note, c’est la honte! Au point, comme le relatent Wilfried Lignier et Julie Pagis, que «même les “moins bons élèves” sont amoureux des filles qui ont des bonnes notes”» et que «certains garçons aux résultats scolaires médiocres [ont confié] qu’il fallait qu’ils “améliorent leurs notes” pour avoir plus de chances avec leur amoureuse». Une technique de séduction élémentaire

Jalouser le chouchou et la préférée des profs

Reste que, si «les mauvais résultats s’imposent comme une bonne raison de ne pas aimer», comme l’indiquent les deux sociologues dans leur article, le premier ou la première de la classe ne va pas sans susciter en parallèle des sentiments parfois un peu plus acerbes que l’admiration, amicale ou amoureuse. «Pour qu’un bon élève devienne ou reste un excellent élève, il lui en coûte […] des tensions possibles avec une partie de ses camarades de classe», mentionnait ainsi Philippe Perrenoud.

«Être le premier, c’est aussi mal vu parce que c’est une manière d’humilier les autres: elles et eux ne sont pas capables, pas aussi bonnes et bons», développe Julie Delalande. «On a mesuré que, pour donner des prix, il fallait en refuser, qu’il n’y avait pas de premiers sans dernières et derniers, qu’on ne pouvait féliciter publiquement les unes et les uns sans humilier les autres», résumait ainsi son confrère.

Si les élèves jalousent un peu celles et ceux qui se trouvent sur le podium scolaire, c’est parce que l’enjeu, symbolique, est surtout d’être en tête… aux yeux de l’enseignant. Encore une fois, le personnage fictif d’Agnan, chouchou de la maîtresse, que le petit Nicolas apprécie et qu’il qualifie de «chouette», montre bien que ce n’est pas tant de rentrer dans le rang et d’être en tête du classement que de recevoir de l'affection qui importe aux enfants.

«Le premier de la classe rabaisse les autres élèves au statut de moins bonnes ou bons, moins aimés de l’enseignant –qui, lui, aime le peloton de tête. Elle ou il prend la place que l’on aimerait avoir, celle qui attire tout l’amour de l’enseignant», complète la spécialiste en sciences de l’éducation, qui a coordonné l’ouvrage Des enfants entre eux – Des jeux, des règles, des secrets.

La preuve avec ces quelques mots d’Eudiane, élève de CP, répondant à Julie Pagis, qui demandait si Julien était son copain: «Il sait pas écrire, il écrit gros […]. C’est un cochon, la maîtresse elle dit que c’est un cochon! Moi aussi on dit que c’est un cochon: on est d’accord avec Bela et moi… parce qu’il écrit gros… personne l’aime!»

En gros, mieux vaut ne pas trop se faire remarquer de l’enseignant, que ce soit parce que l'on est en bas du classement –et donc peu «aimable»– ou tout en haut –et donc «volant» l’amour qui pourrait être partagé avec les autres élèves.

Mettre au rebut les intellos

Mais, comme le signale Julie Delalande, entre autres auteure de l’article «Saisir les représentations et les expériences des enfants à l’école – L’exemple du passage au collège», «c’est au collège que l’on déteste le plus les premiers de la classe», parce que c’est «le moment où les stéréotypes sont les plus forts et où l’on veut être comme les autres».

Fini donc la recherche des applaudissements du corps enseignant! On entre dans l’âge rebelle. «La culture d’âge se construit par distinction contre les attentes scolaires. Or, être premier de la classe montre l’adhésion au système scolaire ainsi qu’aux attentes des professeurs, et suppose donc de s’éloigner d’une culture pré-adolescente», pointe la chercheuse.

Déjà, dès la fin de l’école primaire, apparaissent un épithète et une notion ignorées dans les niveaux précédents: dites bonjour à l’«intello»! En témoigne ce dialogue enflammé entre deux élèves de CM1, Fanta et Émilie, retranscrit par Wilfried Lignier et Julie Pagis:

«Lui [Enguerran] c’est l’intello de la classe, alors hein! […]

-Je le déteste! C’est mon pire ennemi!! […] Personne ne l’aime, c’est l’intello. […] Il travaille toujours très bien, il a toujours des 10/10, il fait son crâneur.

-Et puis, moi, je suis jalouse qu’il a des bonnes notes.»

L’intello est traître à sa classe (d’âge). «Au collège, c’est plutôt trahir son groupe de pairs», reprend Julie Delalande. Car, comme le synthétisait Philippe Perrenoud, «les épreuves scolaires ne testent pas que des savoirs et savoir-faire fondamentaux. Elles vérifient pour une part le conformisme, le sérieux, la discipline, l’application de l’élève». Entre le clan des ados et celui des adultes, l'intello a choisi.

Face à son sérieux, à son obéissance, comment ne pas être persuadé que, devant une bêtise de ses camarades, elle ou il n’hésitera pas à les dénoncer? C’est d’ailleurs pour cela qu’Agnan, qui personnifie tous les soi-disant défauts des premiers de la classe, est traité de «cafard» par ses petits condisciples dans les albums du Petit Nicolas.

D’autant que, défaillance ultime, l’intello la ramène et se la pète forcément, comme l’indique le terme «crâneur» utilisé par la petite Émilie. Il est loin le temps des «Et toi, t’as eu combien?» de l’école primaire. Si les intellos sont sans-amis, c’est autant en raison d’un manque de compétences sociales et de capacité à s’intégrer que de rejet –massif– de leurs camarades, qui n’ont pas envie de balance parmi eux.

Prendre conscience des inégalités (scolaires)

Au lycée, la situation évolue encore. «On va essayer de se créer une identité singulière à travers une coiffure particulière, un style vestimentaire, des goûts musicaux… Et on va avoir des amis qui ne partagent pas les mêmes goûts. Ce n’est pas vu comme une trahison d’avoir son style à soi», affirme Julie Delalande.

Celles et ceux qui aiment l’école, le contenu de leurs cours et récoltent des bonnes notes ne sont donc pas mal perçus à vie. Ouf! Sauf que revoilà la jalousie, mais sous un prisme plus mûr: «L'intello de la classe renvoie les autres à une inquiétude individuelle, un peu comme en élémentaire, mais là par rapport à son avenir.»

L’excellence scolaire va être perçue sous un angle social. «C’est l’âge où l’on commence à se mobiliser politiquement, où l’on participe un peu aux manifestations, où l’on s’intéresse du moins à l’actualité, poursuit la chercheuse. Et toute cette conscience nouvelle se retrouve aussi dans le jugement de son groupe de pairs.»

Ce n’est pas que les jeunes vont vouloir –comme les élèves de primaire qu'elles et ils ont un jour été– être potes avec celles et ceux qui réussissent et ne pas copiner avec celles et ceux qui galèreront à avoir leur bac: c’est tout simplement qu’il y aura peu d’affinités profondes entre ces jeunes qui «se sentent appartenir à des destinées différentes»: «Le positionnement face au premier de la classe dépend de la classe sociale à laquelle on appartient. Les lycéennes et lycéens identifiés comme faisant partie de l’élite vont chercher à être brillants.»

Au fond, si l’on n’aime pas les intellos et que l'on leur attribue tous les maux, c’est aussi parce qu’elles et ils sont, à leur corps défendant et en miroir, un rappel vivant de l’existence de l’échec scolaire, mais aussi le symbole des inégalités de parcours scolaires puis professionnelles –voire de la reproduction des inégalités sociales. Surtout quand réussir suppose d'avoir une chambre à soi pour faire les devoirs, des parents pour avoir des échanges intellectuels enlevés, payer du soutien scolaire ou des voyages à l’étranger.

Après avoir jalousé les premières et premiers de la classe et voulu rentrer dans le rang, on finit par déplorer qu’il y ait des élèves plus favorisés que d’autres, pas seulement grâce à leur intelligence mais, selon les termes de Philippe Perrenoud, parce qu’elles et ils «tiennent de leur famille un “capital scolairement rentable».

Qu’Agnan et toutes celles et ceux à qui a été adressé le qualificatif d’intello (ou d’autres termes plus injurieux) se rassurent donc: ce n’est pas vraiment vous qu’on n’aime pas, mais le système scolaire.

Daphnée Leportois Journaliste

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