Égalités / Société

Pourquoi déteste-t-on les vieilles?*

Temps de lecture : 7 min

*Et pas tellement les vieux.

Illustration : Laurence Bentz pour Slate
Illustration : Laurence Bentz pour Slate

Non, Slate ne déteste pas les vieilles. Notre série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés les plus courants pour les expliquer et les démonter.

Beaufs, fonctionnaires, punks à chien… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype.

Tous les épisodes de la série «Pourquoi déteste-t-on les...?»

La génétique est une loterie à laquelle on a toujours plus ou moins l’impression d’avoir perdu. À 30 ans, j’avais les cheveux tout blancs –sous ma teinture rousse. Quand j’ai décidé d’arrêter de me les teindre, bien longtemps avant que ce ne soit la mode, je n’avais toujours que la trentaine, mais je me suis mise à faire plus que mon âge. Et un beau soir, mon fils de six ans est revenu de l’école en pleurant, parce que ses copains avaient dit que j’étais «vieille et moche comme une mamie».

L’âgisme au CP, ce fléau dont on parle si peu. Pour ces lardons, je relevais de l’ancêtre et j’avais zéro chance au concours de la plus jolie maman, puisque j’étais chenue et par-là même affichais mon appartenance à la caste des vieilles dames, des grands-mères, bref, des pas jolies.

J’avais 35 ans. Je n’étais pas vieille, pensez-vous, la critique n’était donc pas justifiée. Moche peut-être, mais vieille, ça, non. C’était quand même moins grave.

Quant à ma fille de 16 ans, quand je lui dis que je suis vieille, elle se met à hurler: «Non maman, c’est pas vrai, t’es pas vieille!!! Arrête de dire ça!»

J’ai bien essayé de relativiser: les vingt-huit ans qui nous séparent feront toujours de moi quelqu’un de bien plus vieux qu’elle, rien n’y fait, elle se ferme comme une huître chaque fois que j’évoque mon grand âge. Je ne peux pas être vieille, puisqu’elle m’aime.

Spectre menaçant

La définition de la vieille est absolument aléatoire et implacablement subjective. Quelle que soit sa date de naissance, à partir d’une vingtaine d’années, on est toujours la vieille de quelqu’un. La seule chose qui est sûre, c’est que l'on ne le souhaite à personne –et surtout pas à soi. Les rares femmes qui assument leur âge et leur apparence vieillissante font figures d’héroïnes, et bien souvent d’exceptions.

Qui a envie d’être vieille et de le paraître? Qui aime ses rides, ses cheveux blancs, le ralentissement du corps? Pour une femme, la vieillesse est un stigmate, un furoncle qu’on l’incite à cacher le plus longtemps possible, jusqu’au jour où il n’y a plus rien à faire: on a beau tirer de partout, plâtrer les fissures et se tartiner de kilos de crème au placenta de chaton, ça se voit quand même. Les traits s’affaissent, se creusent, le teint se brouille, le cheveu blanchit et la gravité prend le pas sur le dynamisme fessier.

Ce jour-là, tels les oiseaux télévisés d’un autre temps, la vieille n’a plus qu’à se cacher pour mourir. Passé le cap des 35 ans –à la louche– dans ce pays où «il n’est pas poli de demander son âge à une dame», le spectre menaçant de la vieillesse se met à ronger insidieusement la vie personnelle, professionnelle et sociale des femmes, petit à petit frappées d’invisibilité pour cause de péremption.

Assimilée à la laideur

Quand on dit à une femme: «Mais non t’es pas vieille», en réalité, le message, c’est: «Mais non t’es pas moche». Notre société étant régie de longue date par la domination masculine, il a toujours fallu que les femmes, pour y avoir leur place, se plient à l’image que les hommes avaient envie d’avoir d’elles: tantôt des –bonnes– épouses, tantôt des –bonnes– maîtresses, tantôt d’impeccables working girls. Or les représentations des femmes idéales ont toujours valorisé la jeunesse.

Ces injonctions plus ou moins explicites sont à tel point ancrées dans les mœurs que même aujourd’hui, alors que ces stéréotypes commencent à être dépassés, le moindre soupçon de vieillerie qui pointe à l’horizon est, pour une femme, vécu comme une maladie honteuse.

Ma vieille préférée, c’est Tatie Danielle, et je ne connais pas grand monde qui a envie de lui ressembler.

Mis à part la figure de l’adorable grand-mère gâteau qui, à défaut de voir le loup, aux abonnés absents depuis un certain temps, se fait bouffer par lui dans les contes pour enfants, la vieille est l’indésirable de notre société.

Pourquoi déteste-t-on les vieilles, au point souvent de nier l’évidence au prix d’une hypocrisie sociale dont personne n’est dupe? –«Mais non, à 50 ans, t'es pas vieille!!!»: ben si, et c'est pas grave. Pourquoi assumer son âge est-il érigé comme un modèle de progressisme ou d’héroïsme et fait-il figure d’exception?

Pourquoi a-t-on décidé qu’être vieille, ça voulait dire être moche, et qu’il fallait donc lutter de toutes ses forces contre ce processus –vain combat que personne, jamais, ne remportera, et qui consume un temps et une énergie que les femmes ne s’occupent pas à employer ailleurs? Comment se fait-il que dans toutes les publicités qui jouent avec l’image de la beauté de la femme, celle-ci soit toujours forcément jeune? Car les publicitaires aussi détestent les vieilles –sauf pour vendre des yaourts et quelques autres produits associés à la grand-maternité rassurante.

Si la vieillesse de la femme est tellement assimilée à la laideur, ce n’est pas seulement pour permettre aux entreprises de cosmétiques de se servir de ce préjugé pour nous vendre des pommades et des liftings: il y a une raison plus biologique à cela.

Perte du capital reproductif

Une femme qui vieillit, c’est une femme qui perd son capital reproductif et se rapproche de la ménopause.

À en croire les magazines, ce moment marque l’avènement des sécheresses vaginales, baisse de libido, flétrissement de la peau, sautes d’humeur, bouffées de chaleur, risque accru de cancers ovariens et utérins, j’en passe et des plus chouettes. Techniquement, c’est surtout le moment où la femme cesse d’être fertile –et, parce qu’il y a un bon côté quand même, arrête d’avoir ses règles et de devoir se soucier de contraception.

D’un point de vue évolutif, les stratégies sexuelles adaptatives se concentrent sur des caractéristiques qui assuraient à nos ancêtres squatteurs de grottes que la femme avec laquelle ils allaient se reproduire était la plus fertile possible. Le pic de fertilité d’une femme se situant entre 20 et 25 ans, c’est à cet âge-là qu’elle est physiologiquement la plus désirable d’un point de vue reproductif.

Entre l’époque de Lucy et la nôtre, les comportements d’attirance sexuelle n’ont pas tellement bougé. Ce qui a changé en revanche, c’est l’environnement et les règles sociales dans lesquelles nous évoluons. Si la préservation de l’espèce humaine n’est plus un défi au quotidien, c’est toujours la femme de 20-25 ans qui est la plus désirable d'un point de vue évolutionnaire, et c’est donc elle qui est la plus représentée: j’attends toujours une pub pour de la lingerie où le mannequin aurait le physique de Denise Grey. Doit-on en déduire qu’au-delà de vingt-cinq ans, les femmes ne portent plus de culotte?

Prémices d'un destin redouté

La peur de la dépendance, de la maladie et de la mort –qui sont la conclusion logique du grand âge– est commune aux deux sexes, et dans les marques physiques prononcées de la vieillesse, chacun voit les prémices d’un destin redouté. Cette peur entre pour partie dans l’hostilité inconsciente que nous pouvons éprouver pour une femme plus âgée dont les signes de déclin se voient et qui nous tend un miroir auquel nous voudrions échapper.

Le plus dérangeant est que les femmes elles aussi ont intégré cette injonction au jeunisme, pour elles-mêmes comme pour les autres, au point qu’il est devenu la norme de considérer qu’être vieille n’est pas simplement un marqueur du temps qui passe, un état de fait auquel personne –sauf accident– n’échappera, mais une tare, un défaut contre lequel il est de la responsabilité de toutes les femmes de lutter.

«Lutter contre le vieillissement», mettre de la crème «anti-âge», «rester jeune», ne pas être une vieille peau, en somme: autant d’injonctions qui impliquent que la femme qui choisit de laisser le temps dégrader normalement son corps et de l’afficher sans complexe est forcément coupable de laisser-aller. Il est alors naturel de se sentir moralement supérieur à elle, par ce processus inconscient qui découle de notre parfaite intégration qu’être vieille est un vilain défaut.

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Plus sujet, mais spectatrice

La seule vieille qu’on ne déteste pas, celle qui est tolérée et suscite un sentiment de gentille condescendance, c’est la très très vieille, toute douce, parfois rigolote, la grand-mère qui a mis derrière elle sa vie de femme et se contente de regarder vivre les plus jeunes qu’elle.

Elle n’est plus sujet; elle est spectatrice, caution sentimentale d’une affection sans risque et qu’on voit s’éteindre doucement, tristement, mais sans déchirement, car c’est l’ordre des choses que celle qui ne sert plus à rien laisse sa place aux plus jeunes.

Cette mamie-là, à condition qu’elle ne soit pas devant nous à la caisse du supermarché ou qu’elle ne nous pique pas la place dans le bus, on peut se permettre de ne pas la détester –ce n’est plus une femme donc elle n’a pas besoin de s’entretenir pour plaire, et elle est encore assez loin de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes pour représenter une menace.

Mais pour atteindre ce statut, il aura fallu passer de la case jeune femme à femme-qui-ne-fait-pas-du-tout-son-âge, puis directement à gentille mamie gâteau. De la post-puberté à la post-ménopause, et entre les deux, tout ce que vous voulez, mais surtout pas la vieillesse. Un tour de force de plus à ajouter à la charge mentale?

Bérengère Viennot Traductrice

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