Société

«Une fille qui était passée par lui devenait sa propriété»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 5] Pompier volontaire puis policier, Jean-Régis Julien a tout pour mettre les femmes en confiance et sait en tirer parti, de sorte que ce qu'il fait n'est jamais vraiment de sa faute.

Jean-Régis Julien dans le box des accusés. | Élise Costa
Jean-Régis Julien dans le box des accusés. | Élise Costa

Vous lisez le cinquième et dernier épisode de Peur bleue. L'épisode 4 est à lire ici.

Jean-Régis Julien se lève. Il se mord le poing. «Quand [Carine] m'a annoncé qu'elle était enceinte, j'avais pas l'habitude des enfants. J'étais un peu paniqué...»

D'un coup, un souvenir de Mathis bébé lui revient. Sa voix se brise comme tombée sur le sol de la cour d'assises: «Elle m'a montré comment lui mettre les couches, lui préparer les biberons... J'avais pas les gestes qu'il fallait. Mais je m'en occupais, j'étais pas absent.» Ses sanglots ont le bruit d'un piano mal accordé. Il dit qu'il aime Mathis, que c'est la chair de sa chair.

«Comment on peut écrire à son fils “J'ai fait une bêtise mais je t'expliquerai quand tu seras en âge de comprendre ce que j'ai pu faire?”», s'emporte Christelle Ramière, la sœur de Carine, à la barre. Jean-Régis Julien se ressaisit, sa voix reprend un timbre détaché: «Oui, je voulais dire que je lui expliquerais comment j'en suis arrivé là.»

***

Enfant, Jean-Régis Julien était triste. Sa mère tombait malade, l'enquêtrice de personnalité la décrit comme «inconstante». Elle est bipolaire de type II. Ses crises l'obligent à faire des séjours réguliers à l'hôpital. Dans le box, l'accusé dit aimer sa mère mais avoir «manqué un peu d'affection». Il assure: «C'est pas de sa faute. Elle est malade.»

Les experts psychologues et psychiatres rapportent tous que par la suite, le père de Jean-Régis Julien a développé sa propre dépression et qu'il n'a ainsi pas pu «jouer un rôle compensatoire ou sécurisant». La mère de Jean-Régis, elle, dit de son mari: «Il n'a jamais su être père.» Quand elle s'est mise en couple avec lui, elle avait déjà un enfant, Frédéric. Pour Frédéric, le demi-frère de Jean-Régis, cet homme ne l'aimait pas. Il était jaloux de lui. Les punitions n'étaient pas toujours expliquées, leur mère ne s'opposait jamais. C'était le plus dur, cette mère ailleurs tout le temps, en proie à sa maladie ou à l'hôpital psychiatrique. Vers l'âge de 18 ans, Frédéric a commencé à avoir un comportement étrange. À 25, il a été diagnostiqué schizophrène. Il dit que c'est à cause de ce qui se passait à la maison.

Marie se souvient: «C'était une petite maison tout le temps fermée.» Elle a rencontré Jean-Régis en 2002. Il était alors pompier volontaire. Ils sont restés trois ans ensemble. Au début, Jean-Régis était avec une autre fille, en même temps. Marie est restée. Avec le recul, elle pense qu'elle était un peu naïve. Pour elle, c'est une vieille histoire de quinze ans. Elle a complètement coupé les ponts après ce qui s'est passé. Elle a changé son numéro de téléphone à cause de lui.

«Il est celui qui s'en sort le mieux mais je pense qu'il a des séquelles»

En 2005, Jean-Régis et Marie venaient de se séparer. Elle avait retrouvé quelqu'un. Avec Jérôme, un ami d'enfance de Jean-Régis, tous trois étaient à Sète, sur un bateau. Jérôme est parti plonger. Quand il a sorti la tête de l'eau, il a vu Marie, hurlant, et Jean-Régis lui tenant fermement les bras. Il a nagé dans leur direction pour porter secours à Marie. Jean-Régis a poussé la jeune fille sur les rochers depuis le bateau. Elle a glissé dans l'eau. Jérôme a essayé de retenir son ami, mais il était «devenu fou», il avait «déraillé». Marie a couru en direction d'un pêcheur, elle l'a supplié de l'aider. Le pêcheur l'a attrapée puis l'a fait monter sur son bateau. Jean-Régis s'en est alors pris au pêcheur. Ce dernier le repoussant, il l'a mordu. Il fulminait: «De quoi tu te mêles toi?»

Aux enquêteurs, Jérôme, l'ancien meilleur ami de Jean-Régis, analysera: «Pour lui, une fille qui était passée par lui devenait sa propriété.» À la barre, il confirme: «Pour lui, c'était insupportable d'être quitté.»

Marie portera plainte après avoir fait constater ses blessures: la peau râpée par les rochers, les hématomes. Jean-Régis l'appellera 426 fois au cours des quinze jours suivants. Chantage au suicide, bouquets de fleurs, visite à l'improviste chez les parents de Marie, puis chez ses grands-parents. Elle finira donc par changer de numéro de téléphone.

Sa plainte a été classée sans suite. Jean-Régis s'est vu administrer un rappel à la loi. À l'époque, Marie l'avait vécu comme une frustration. C'est aujourd'hui une double frustration, maintenant qu'elle comprend, en entendant l'avocat des parties civiles Me Michaël Corbier redonner les dates (juin 2005, agression sur les rochers; décembre 2005, Jean-Régis Julien entre à l'école de police) que si son ex avait été entendu dans le cadre de sa plainte, il ne serait jamais devenu adjoint de la sécurité nationale, il n'aurait jamais passé le concours de gardien de la paix, et «on lui aurait pas donné une arme».

Marie se disait qu'il avait «l'air plus stable que les autres», entre une mère étrange et absente, un frère à l'hôpital psychiatrique, un père restant assis sur sa chaise. Devant les enquêteurs, Jérôme a lui-même admis: «Il est celui de la famille qui s'en sort le mieux mais je pense qu'il a des séquelles.» Aujourd'hui, Marie se demande: «S'il n'y avait pas eu ce pêcheur, qu'est-ce qui se serait passé?»

Interrogé dans le box, Jean-Régis raconte: «Je n'arrivais pas à m'en détacher, à passer à autre chose... C'était ma première belle histoire d'amour.» Le président lui demande s'il souhaite ajouter quelque chose. Marie lève les yeux vers Jean-Régis. Il répond: «J'en garde un très bon souvenir. C'est quelqu'un de super!» Quelques rires étouffés bruissent sur les bancs du public. Tout le monde s'attendait à entendre, pour Marie, des excuses ou des regrets.

Le médecin psychiatre qui le suit en détention écrit dans son rapport: «Préoccupation de son propre sort. Peu d'empathie. N'accepte pas la perte de contrôle.»

Le président rappelle à Jérôme l'un de ses propos entendus en audition et depuis consigné dans un procès-verbal: «Quand j'étais avec lui, j'avais l'impression d'être son régulateur.» Le président s'en étonne: «C'est drôle comme expression, alors qu'il y a des médicaments pour ça.» Jérôme acquiesce. Il se souvient qu'après la rupture avec Marie, les parents de Jean-Régis l'avaient déposé chez lui, pour le «réconforter».

«Il pouvait parler trente minutes avec une contrevenante pour avoir son numéro de téléphone»

Jean-Régis a nourri, pour Carine Ramière, des «pensées obsédantes». Ses anciens collègues et amis racontent tous, à la barre, les discours en boucle au sujet de la mère de son fils. Les soirées passées à le réconforter, à le conseiller d'aller voir le juge aux affaires familiales, la psychologue du commissariat, ou sa propre mère. Jean-Régis leur assure que Carine est «méchante», «odieuse», qu'elle le dénigre, le rabaisse. Il demande sans cesse: «Qu'est-ce que je pourrais faire pour qu'elle revienne? Tu crois que si je lui offre des fleurs, elle reviendra?» On lui répond: «J'en sais rien, Jean-Régis.» Il pleure sur son lieu de travail, affirme que Carine lui envoie des photos d'elle avec son nouveau petit ami. Le président hoquette: «C'était autant son petit ami que moi. Elle l'avait vu deux fois!»

Jean-Régis oscille entre amour idéalisé et haine vorace. Il surveille le compte Facebook de Carine, l'observe dans son jardin, derrière ses volets, dans la buanderie du sous-sol près de la bouche d'aération. Il est à chaque fois plus convaincu que la veille que si Carine n'est pas à son domicile, c'est qu'elle est chez cet autre homme; que dès qu'elle prend la voiture, c'est pour aller chez lui.

Le directeur d'enquête Jean-Christophe Moustacakis a épluché les dizaines de témoignages qui retracent les dernières semaines et les jours précédant l'exécution de Carine Ramière sur le rond-point de l'hypermarché d'Alès. À la barre, il explique: «J'ai le sentiment qu'il fallait qu'il se passe quelque chose.»

À la naissance de Mathis, Jean-Régis reconnaît s'être senti délaissé: «Tout l'amour était sur le petit.» Quand Carine lui reproche de ne pas s'en occuper, il estime qu'elle lui parle «comme à une merde» et se met à égrener les profils des sites de rencontres. Jérôme, son ami d'enfance, se souvient de Jean-Régis lorsqu'il a fait sa connaissance. Ils étaient en sixième. Avec le recul, Jérôme pense que Jean-Régis avait déjà «la phobie de ne pas être aimé».

Le médecin psychiatre de la détention note également dans son rapport: «Cherche validation dans le regard de l'autre. Autocentré.» «On aime comme on est aimé par ses parents», pointe du doigt l'expert psychologue.

Madame C., l'ancienne cheffe de brigade du commissariat d'Alès, avait du mal à travailler avec Jean-Régis Julien: «Il pouvait parler pendant trente minutes avec une contrevenante juste pour avoir son numéro de téléphone.» Elle ajoutera, aux enquêteurs: «Je le sentais capable d'une bavure policière.» Jean-Régis arguera, à propos de madame C.: «Elle était féministe.»

«Si je la tuais, j'aurais une remise de peine de sept ans, j'irais me dénoncer»

Une fois incarcéré, Jean-Régis a inondé ses connaissances de courriers. «Tous sur le même modèle», souligne le président Eric Emmanuelidis: une phrase de regret («J'ai fait une bêtise»), suivie d'une ligne de victimisation («J'étais à bout, je souffrais»), puis quelques éloges au destinataire («Je vous ai toujours estimé») avant de conclure par une demande.

Ces lettres commencent toutes par «Mes premières pensées sont pour toi». Ainsi ses premières pensées vont à ses anciennes amies, ses anciens collègues de travail, ses anciens supérieurs hiérarchiques. Il souhaite des attestations pour pouvoir sortir et reprendre rapidement les travaux de sa maison, écrit: «J'en ai déjà marre d'être ici. Y a même pas internet.» Il déclare qu'il va demander sa libération conditionnelle, trouver un vice de procédure, plaider la folie amoureuse, essayer du côté de l'irresponsabilité pénale «vu qu'[il était] dans un épisode dépressif».

Madame C. dit de lui qu'il est manipulateur et à tendance à se victimiser. Qu'elle le reconnaît bien là, à se rendre au commissariat où il a travaillé plusieurs années, après avoir tiré sur son ex-compagne, avec son fils dans les bras.

Le psychiatre qui l'a rencontré en détention parle de la pathomimie de Jean-Régis Julien lors de leur entretien. Face aux jurés, l'expert explique: la pathomimie est le fait de simuler un trouble mental. «J'étais envahi, des voix dans ma tête me disaient “Tire, ça va te soulager”», lui a raconté Jean-Régis Julien interrogé sur les faits. Dans son rapport, l'expert psychiatre note: «Absence de pathologie psychiatrique.» Et conclut à la barre: «Ses regrets appartiennent à la lignée utilitaire.»

Dans une lettre envoyée à ses parents cinq jours après le décès de Carine Ramière, Jean-Régis Julien écrit:

«Chers parents,
J'ai craqué, elle m'a poussé à bout. Vous savez combien elle était horrible avec moi. Je n'étais plus moi-même. J'ai vu rouge. [...] Elle a brisé mes rêves de ma famille avec mon petit. Elle a brisé ma vie complètement. Mathis n'a pas mérité cela le pauvre mais sa mère m'a poussé à bout.»

Un soir, un mois avant les faits, Jean-Régis Julien craque devant une amie: «Écoute, j'en ai marre, je peux pas continuer comme ça, j'ai envie de la tuer. Je sortirai pour bonne conduite et au pire je me suiciderai.» Il précise sa pensée: «Si je la tuais, j'aurais une remise de peine de sept ans, j'irais me dénoncer. Je suis policier, j'irais dans un centre à part.»

Le président regarde l'ex-amie de Jean-Régis Julien à la barre. Il lui fait remarquer: «Et c'est exactement ce qui s'est passé.»

Son amie avait du mal à y croire. Elle venait d'avoir un bébé. Elle était épuisée. Elle s'était quand même assurée, auprès de Jean-Régis: «Mais tu feras rien, hein?» Il lui avait répondu que non. À la barre, ses doigts font des nœuds. Elle hausse les sourcils: «Je suis restée dans l'optique “il est pompier volontaire, policier, il sauve des vies”. Je pensais pas qu'il allait faire ça. Ça fait très peur.»

***

Le jeudi 8 octobre 2020, Jean-Régis Julien a été condamné par la cour d'assises du Gard à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une peine de vingt-deux ans de sûreté. L'avocat général en avait requis trente.

La veille, Jean-Régis Julien regardait une dernière fois l'écran noir où son fils était apparu quelques instants plus tôt dans une courte vidéo où il disait ne plus aimer son papa. Il avait dit: «Il est intelligent. Il s'exprime bien. Je comprends qu'il soit en colère contre moi.»

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