Société

«J'ai fait une grosse connerie. J'ai assassiné mon ex»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 3] Après avoir quitté les lieux de son crime, Jean-Régis Julien se rend au commissariat d'Alès. Il raconte par téléphone ce qu'il vient de faire à son père, puis aux femmes qu'il fréquentait alors.

Jean-Régis Julien et ses avocats, Me Clémence Cottineau et Me Jérémie Dilmi. | Élise Costa
Jean-Régis Julien et ses avocats, Me Clémence Cottineau et Me Jérémie Dilmi. | Élise Costa

Vous lisez le troisième épisode de Peur bleue. L'épisode 2 est à lire ici.

En arrivant avec son mari au commissariat d'Alès où elle doit être entendue, Marie Jacquemin aperçoit une voiture noire garée devant les portes. Elle qui se dit incapable de reconnaître les marques et les modèles identifie la BMW grâce à son pneu crevé. «Il est là», comprend-elle. «Il», c'est l'homme qui a tiré, le matin même, trois balles à bout portant sur la conductrice de la Golf au rond-point de l'hypermarché Leclerc. Sous ses yeux.

***

Après avoir abattu son ex-compagne Carine Ramière, le policier Jean-Régis Julien a détaché son fils Mathis, assis à l'arrière de la Golf. Il a installé le petit garçon de 2 ans et demi dans sa BMW noire, direction le commissariat d'Alès. «On ne saura jamais ce qu'il a dit à Mathis le long du trajet», déplore Célestin, le frère de Carine. Quand il passe la porte du commissariat, Jean-Régis tient l'enfant dans ses bras. Il se rend.

Célestin demande aux policiers où est son neveu. À l'autre bout du fil, on lui répond de ne pas s'inquiéter, qu'il est avec ses grands-parents. «Les parents du meurtrier», précise Célestin à la barre dans une courte respiration. L'idée lui est insupportable. Il leur dit qu'il est l'oncle et le parrain de Mathis, qu'il va venir le chercher.

La première à arriver est en réalité la tante de Jean-Régis. Elle voit ce petit garçon à qui les policiers ont donné des boudoirs en guise de déjeuner. Mathis veut tremper les gâteaux dans du coca. «Maman ne serait sûrement pas d'accord», lui répond-elle. Le petit veut savoir où est sa mère. Elle ne se sent pas capable de lui dire la vérité. Elle dit oui pour le coca.

La veille, Jean-Régis Julien était en arrêt maladie. Il avait une angine. Il est sorti avec une connaissance, Sandie, dans un bar musical de la ville. Sandie se souvient qu'il «avait la crève et était fatigué». Il avait laissé son arme de service sous le siège de sa voiture en allant au bar. Il n'avait pris qu'une bière. Sandie espérait un peu plus de cette soirée, elle lui avait proposé de prendre un café chez elle. «Il était très gentil, sensible et malheureux», le décrira Sandie auprès des enquêteurs.

Jean-Régis lui parle de Carine, il l'appelle «ma femme» malgré leur séparation un an et demi plus tôt, raconte qu'il ne peut pas voir son enfant comme il veut, que Carine lui fait du chantage. Sandie lui propose de dormir chez elle, il refuse. À son départ, elle le relance d'un texto: «Si tu ne veux pas faire l'amour avec moi ce n'est pas grave, je te prendrai juste dans mes bras.» Jean-Régis revient, avec un sac bleu. Il ne s'est rien passé, jure Sandie à la barre. Au réveil, elle lui propose de déjeuner avec elle. Jean-Régis accepte, lui dit qu'il va faire une course avant.

Vers midi, il lui écrit: «Désolé, je ne pourrai pas manger avec toi, j'ai fait une grosse bêtise.»

«Faut pas le faire... Mais qui ne l'a jamais fait?»

Jean-Régis Julien a longtemps travaillé en tant que gardien de la paix au commissariat d'Alès avant d'être muté à celui de Bagnols-sur-Cèze. En se rendant à ses collègues ce samedi 27 février 2016 à midi, il pose son arme de service sur le comptoir de l'accueil.

Le directeur d'enquête Jean-Christophe Moustacakis explique: «Après les attentats de 2015, il a été décidé par l'État que nous avions le droit de garder notre arme hors service. C'est-à-dire en congé, etc.» Il y a toutefois certaines règles, indique-t-il: «L'une d'entre elles est de faire une demande écrite.» Jean-Régis Julien ne l'a jamais faite. L'autre règle, c'est que «l'arme doit être chambrée tout le temps, c'est la loi qui nous oblige». Chambrée, c'est-à-dire avec une balle dans la chambre. Prête à l'usage.

Jean-Christophe Moustacakis est chef de service à la police judiciaire à Nîmes. Avant, il travaillait à Marseille. Des années de bouteille, il en a derrière lui. «Je ne veux pas trahir un secret, dit-il à la barre, mais avant on avait toujours [l'arme] sur nous. Maintenant c'est autorisé. On a donc tous fait la demande.» 80% de son service, pense-t-il. «Quand elle n'est pas sur nous, l'arme doit être au coffre de l'armurerie.» Me Corbier, l'avocat des parties civiles, lui demande si c'est normal de ne pas laisser l'arme au coffre. Réponse de l'intéressé: «Oui, faut pas le faire... Mais qui ne l'a jamais fait?»

La commandante de police Isabelle Pascal n'a connu Jean-Régis Julien que quatre mois. Elle a été affectée au commissariat de Bagnols-sur-Cèze en octobre 2015. Éric Emmanuelidis, le président de la cour d'assises, lui demande: est-ce normal que Jean-Régis Julien s'autorise à prendre son arme et à la mettre sous le siège conducteur de sa voiture quand il va boire un verre au bar? La commandante est catégorique: «Non. Absolument pas.» Peut-on ranger son arme au vestiaire, dans un tiroir du commissariat? «Absolument pas.»

Le président fait remarquer à la commandante qu'il semble «y avoir autant de fonctionnaires que de réponses à cette question». Isabelle Pascal n'est pas étonnée. Elle en convient: «Chacun a sa propre recette, mais ce n'est pas la réglementation.» Elle insiste, d'une voix ferme: «S'il n'y a pas de déclaration, le fonctionnaire s'engage à des sanctions administratives.»

On lui pose la question: a-t-elle, elle-même, fait la demande pour son arme de service? Elle répète: «Absolument pas.» Puis sourit: «Et je précise que je ne prends pas mon arme chez moi.» La déclaration implique d'avoir tout le temps son arme sur soi: «Je ne voulais pas emmener mes filles à leurs activités, faire mes courses, aller au restaurant, avec mon arme sur moi.»

Il n'y a pas que l'arme. Il y a aussi le brassard «POLICE» et la carte professionnelle.

Face aux jurés, Jean-Christophe Moustacakis ouvre son portefeuille. Dans le volet intérieur, sous une pochette transparente apparaît sa carte estampillée «Police» avec nom, prénom et numéro de matricule. «C'est maladif, explique-t-il, on a toujours besoin de savoir qu'elle est sur nous, parce que c'est très grave de la perdre.»

Jean-Régis Julien l'avait laissée dans son casier, au commissariat. Devant la cour, il arguera qu'il craignait de l'égarer, car cela l'aurait exposé à un blâme.

Jean-Christophe Moustacakis poursuit: «Elle ne sert pas à grand-chose, dans un casier.» L'avocat général Hervé Poinot lui fait remarquer que le code du casier de Jean-Régis Julien était: 000000. L'enquêteur ironise: «Ça permet de le retenir, disons.» Le cadenas du vestiaire du commissariat de Bagnols-sur-Cèze ne fonctionnait pas, non plus.

«On dirait presque que Jean-Régis s'en vante!»

«J'ai fait une grosse connerie. J'en pouvais plus», écrit Jean-Régis dans un message à son père. Puis les deux hommes s'appellent pendant treize minutes. Le contenu de l'échange restera secret. Au commissariat, on lui laisse son téléphone. Jean-Régis envoie un texto à Julie, une jeune femme rencontrée trois semaines auparavant: «J'ai fait une grosse connerie. J'ai assassiné mon ex.» Il l'appelle, invente avoir croisé Carine par hasard, que celle-ci a baissé sa vitre et l'a insulté en passant devant. Il lui dit avoir tiré trois ou quatre fois dans la tête. Il répète: «J'en pouvais plus.»

Placé en garde à vue, Jean-Régis dira avoir visé la tête de Carine Ramière car il s'agit de «la zone neutralisante».

Éric Emmanuelidis baisse ses lunettes. Il regarde un instant la témoin, Julie, encore debout à la barre. «Je n'ai pas donné les détails aux jurés, commence-t-il. Mais dans la voiture, c'est un carnage. Il est au commissariat et la première chose qu'il fait, c'est vous appeler pour vous raconter?» Julie ne sait pas quoi répondre. Elle se croyait «importante» aux yeux de Jean-Régis. Le président égrène alors le nom des femmes présentes à cette époque dans la vie de l'accusé, raconte les messages nocturnes envoyés à l'une ou l'autre, les week-ends surprises où il les emmène à Port Aventura. «Vous n'avez jamais été la seule», conclut-il.

Il ajoute, ne semblant pas en revenir lui-même: «On dirait presque que Jean-Régis s'en vante! Il diffuse l'info!»

Devant un témoin retraité de la police nationale, la voix d'Éric Emmanuelidis se fait grave: «L'arme d'un policier sert à l'exercice de ses fonctions, ce n'est pas un joujou prêté par la République, vous trouvez ça normal de prendre et de reprendre son arme?»

À une gardienne de la paix en fonction, témoin de moralité, il demande: «Vous avez été en communication avec Jean-Régis Julien depuis qu'il est en détention?» Il veut savoir s'il y a eu des appels téléphoniques, à l'instar de ceux passés juste après les faits au commissariat. La témoin répond par l'affirmative. Le président écarquille les yeux: «Et vous êtes policier. Ça ne vous gêne pas de répondre à une communication illégale avec un détenu?» Même si en pratique, les téléphones portables circulent en prison, ils sont en principe interdits. À la barre, la témoin est visiblement gênée. Le président la regarde: «C'est affligeant.»

Le directeur d'enquête Jean-Christophe Moustacakis développe le travail de son équipe d'investigation. Les cinquante-deux témoignages recueillis. Le téléphone de Jean-Régis Julien bornant à de multiples reprises près de chez Carine Ramière. Il parle de harcèlement. De l'effet tunnel, cette expression du jargon qui signifie la focalisation sur un objectif: «S'il n'y a pas le pneu crevé, ça s'arrête où? Il la suit jusqu'à chez son nouveau compagnon?»

Il pense que le problème, ce n'est pas l'arme. C'est Jean-Régis Julien. «C'est sûr que c'est plus facile pour un policier, mais de nombreux policiers gardent leur arme de service et ils ne l'usent pas pour tirer sur leur compagne.» S'il avait été boucher, il aurait utilisé son couteau; s'il avait été chauffeur routier, son camion. Et puis, Jean-Christophe Moustacakis raconte la perquisition au commissariat de Bagnols-sur-Cèze: «Y a pas d'immunité!, assure-t-il à la cour. On n'est pas à Koh-Lanta. Pour moi, le dossier a été traité avec impartialité. On ne se connaissait pas, on ne se connaîtra plus

Un détail, toutefois, est resté hors de sa portée.

Face aux jurés, Célestin, le frère de Carine, a les muscles tendus. À l'annonce de la mort de sa sœur ce matin du 27 février 2016, il a couru au commissariat d'Alès pour récupérer son neveu Mathis: «Il faisait froid. Mathis n'avait pas son manteau.» Il pense que Jean-Régis le lui a enlevé. Sa mâchoire se crispe: «J'en suis persuadé. Mathis devait être recouvert du sang de sa mère.»

Vous venez de lire le troisième épisode de Peur bleue. L'épisode 4 est à lire ici.

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