Société

«La victime n'avait rien à décider, rien à changer»

Temps de lecture : 3 min

[Épisode 1] Dans la queue d'un hypermarché, une BMW noire arrive à la hauteur d'une Golf blanche. Trois détonations retentissent. La ville d'Alès est en vigilance orange mais ce n'est pas l'orage.

L'audience se tient devant la cour d'assises du Gard, au palais de justice de Nîmes. | Élise Costa
L'audience se tient devant la cour d'assises du Gard, au palais de justice de Nîmes. | Élise Costa

Peu se souviendraient de la couleur du ciel du 27 février 2016. Marie Jacquemin, elle, le peut. Il bruinait. Il lui restait quelques courses à faire au Leclerc d'Alès avant le repas de midi.

La caissière de la station-service de l'hypermarché a l'habitude de voir le rond-point embouteillé le samedi matin. Il y a tellement de clients, en début de week-end. Du parking, la file d'attente s'étend jusqu'au terre-plein. Les voitures roulent au pas.

Derrière ses essuie-glaces, Marie Jacquemin patiente. Une petite voiture blanche d'occasion –elle n'a jamais su reconnaître les marques ni les modèles– attend juste devant elle. Un phare apparaît dans son rétroviseur. Elle se décale légèrement, pensant à une moto. Le véhicule monte sur le terre-plein, s'arrête. Le conducteur en sort. Sans un mot.

«Et j'ai vu le pistolet dans la main», dit la dame de 70 ans. À Nîmes, face à la cour d'assises du Gard, droite dans son tailleur, Marie poursuit: l'homme pointe à deux mains l'arme sur la Volkswagen Golf blanche.

«J'ai entendu trois détonations. Pan-pan-pan», raconte la caissière. Elle n'a pas reconnu de suite le son de coups de feu. La vitre de la Golf a volé en éclats. Un bras s'est levé derrière le volant. Le médecin légiste notera que dans ce geste de défense, l'annulaire de la main gauche s'est retrouvé sectionné. Les trois balles ont été tirées dans la tête. Une a rasé les sourcils, une autre s'est logée dans le lobe temporal droit, une dernière a traversé le crâne avant de ressortir.

«On aurait dit que l'acte était posé, que c'était irrémédiable»

Marie voit le corps de la conductrice s'écrouler lentement sur la droite. Elle se souvient de sa coiffure et de sa veste rouge. Il n'y a pas eu un mot, répète Marie à la barre. Il n'y a pas eu le temps. À peine lui reste-t-il celui de penser: «Si c'est ton tour, ça va être vite fait.»

La France est alors en pleine période d'attentats. Nous sommes un an après les attaques terroristes contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, et trois mois seulement après celles du 13-Novembre. Pour Marie, quelque chose semble tenir de la mission dans la détermination de cet homme: «On aurait dit que l'acte était posé et que voilà, c'était irrémédiable.» Elle ajoute: «La victime n'avait rien à décider. Rien à changer.»

L'homme se tourne alors et pose ses yeux sur elle. Puis son regard bascule au loin. Il est livide. «Ce qui m'a frappée, c'est cette façon d'être figé», décrit Marie. Elle parle de «prostration». Il finit par repartir en direction de sa voiture laissée derrière lui, sur le terre-plein. Une voiture noire. Marie remarque son pneu crevé. Ce n'est peut-être pas son heure. Elle déboîte précipitamment et parvient à sortir de la file d'attente.

«Il s'est exercé au tir»

À la barre, Marie Jacquemin se tourne vers les avocats.

«J'en reste à ce regard, confie-t-elle. À ce regard qu'il a posé sur moi.» C'est la deuxième chose qu'elle a racontée à son mari. «C'est difficile de dire sans interpréter, reconnaît-elle aujourd'hui. Mais on sentait ce sentiment de quelque chose de définitif. Il n'était pas satisfait. Aucune satisfaction n'apparaissait en lui. Aucune jubilation.» La première chose, c'était l'impression d'avoir surpris un professionnel: «Il s'est exercé au tir», lui a-t-elle assuré.

La caissière de la station-service voit l'homme revenir vers la Golf blanche. «Il ne se précipitait pas», observe-t-elle à la barre. Il tente d'ouvrir une portière, n'y parvient pas. Alors par la fenêtre arrière, il tire du véhicule un enfant de 2 ans et demi. «L'enfant ne se débattait pas», se rappelle la caissière.

L'homme le porte jusqu'à sa BMW. Il se remet en route.

Sur le parking de l'hypermarché, Marie appelle la police. À la cour d'assises, elle rapporte ne pas s'être avancée vers la Golf en partant. Elle déclare: «Je ne voulais pas voir la victime.»

Elle n'a pas vu l'enfant à l'arrière au moment des coups de feu. Elle ne connaissait rien de la victime. Marie ne savait pas, par exemple, que celle-ci adorait les orages. Ce samedi 27 février 2016, Alès était passée en vigilance orange. À ses proches, Carine Ramière, 24 ans, avait confié son impatience de contempler les éclairs.

Vous venez de lire le premier épisode de Peur bleue. L'épisode 2 est à lire ici.

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