Sociéte

Vous jardinez, et soudain, quelque chose vous éblouit

Temps de lecture : 8 min

Le plus émouvant dans les jardins, ce sont ces moments parfois subits où l'esprit se perd dans l'observation d'un détail ou d'un paysage.

Dans les jardins se cachent des portes mystérieuses qui peuvent vous emporter loin, très loin du quotidien. | Annie Spratt via Unsplash License by

Parmi les loisirs préférés des Français: le jardinage. Plus qu'un hobby, un engagement pour certains, avec ses codes, ses modes, ses secrets. Un monde décrypté et raconté par Didier Lestrade.

Tous les épisodes de la série «Petites graines et belles plantes»

Un des grands paradoxes du jardin c'est qu'on parle très peu de sa poésie. Feuilletez tous les magazines français, l'angle est presque toujours le même. Mois après mois, on vous explique ce qu'il faut faire, comment tailler les rosiers ou les arbustes, comment semer au potager –c'est essentiellement du «How to...». Ce qui est bien sûr important. Même un jardinier aguerri apprend continuellement au cours de sa vie.

Et comme notre société oublie de plus en plus vite les automatismes d'autrefois, c'est une course interminable entre l'information et la perte des savoirs. Les jeunes générations qui n'ont pas grandi dans un environnement naturel ne connaissent pas toujours le nom des légumes. Elles ne savent pas reconnaître les familles des arbres ni comment poussent les fruits du marché. Et les fleurs leur semblent appartenir à un monde obscur. Un ami africain me disait récemment ne pas pouvoir reconnaître une marguerite. Un autre ami américain qui n'était pas allé en forêt depuis longtemps avait oublié à quoi ressemblent les orties...

Marguerites, coucher de soleil... Ne manque plus qu'une Margarita. | Pien Muller via Unsplash.

Le syndrome «Blair Witch»

C'est ce qui alimente inconsciemment tous les films d'horreur où des bandes de citadins se trouvent dans une cabane en forêt: les moindres réflexes de précaution sont oubliés parce qu'on se promène avec un casque audio sur les oreilles alors que des rednecks à la Délivrance sont cachés derrière un arbre, prêts à vous découper avec une tronçonneuse.

On perd le sens de l'orientation, la place du soleil, la signification des nuages menaçants, le vent qui tourne subitement. Plus on avance dans ce nouveau siècle et plus la nature est vue sous un angle dangereux dont on a perdu les règles –c'est le syndrome Blair Witch.

Bande annonce du film Blair Witch. | Via YouTube.

Quand on se promène dans un jardin avec un néophyte, on réalise que les gens n'osent plus toucher les plantes. Comme s'ils avaient peur de se salir ou comme si la plante allait les mordre. Devant un pied de sauge sclarée au parfum musqué, un pied d'origan ou de plante à curry, on doit leur dire: «Mais tu peux y mettre la main!»

Quand je me suis installé à la campagne en 2002, les amis qui venaient le week-end faisaient toujours au moins une promenade dans la campagne. Aujourd'hui ils restent à l'intérieur avec leur ordi ou leur portable. On ne peut rien y faire, c'est comme ça.

L'image iconique de Russell Crowe qui effleure la tête des blés et de l'orge dans Gladiator est devenue celle d'un rêve antique. Les grands champs de maïs du Middle West de Man of Steel sont devenus les étendues asséchées d'Interstellar.

Capture d'écran du film Gladiator. | Via YouTube.

Le spectre des OGM a changé notre attitude face aux champs illuminés de colza de la Beauce ou les tournesols du Gers. Et les vaches dans les près, c'est maintenant le symbole de la méfiance sur la qualité du lait et le rappel des images-choc des abattoirs. Bref, il est devenu très difficile de détourner les esprits du risque écologique en leur montrant à quel point la nature est belle et généreuse. C'est malgré tout ce qu'a réussi à faire d'une manière magistrale le livre de Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Ou Jardins de l'autoroute, qui parle de la beauté des bords d'autoroute et de toute la végétation qui s'installe comme elle peut dans ces habitats difficiles.

Plus on vieillit et plus c'est beau

Car tous les jardiniers et les amoureux de la nature, comme ceux qui font des randonnées ou du cheval, le diront. Le plus beau, ce sont ces moments parfois subits, ou même hagards, où vous vous approchez d'une fleur des champs... et elle crie, littéralement, pour attirer votre attention: «Prends-moi! Prends-moi!»

Un arbre différent surgit dans la forêt et vous vous sentez obligé de caresser son écorce. C'est le message d'Henry David Thoreau dans Walden, cette affection transcendantale pour la mousse qui tapisse le sol, les frondes des fougères qui se déroulent au printemps, les milliers de pétales qui tombent des merisiers, le soleil qui se couche en hiver.

Vous êtes alors immobile comme un chien à l'arrêt. Vous perdez la notion du temps.

Arrêtez-vous. Et respirez... | Steven Kamenar via Unsplash.

Le travail dans le jardin est une source de satisfaction, de régénérescence affective, de promesse envers l'avenir. Vous nettoyez un massif, vous désherbez une allée, vous retournez le compost. Vous êtes bien sûr satisfait du résultat mais la récompense est ailleurs. Le jardinage est une expérience solitaire. Mais si vous avez la chance inouïe de vivre avec un ou une partenaire qui partage votre passion... il y a de fortes chances pour qu'il ou elle se trouve à l'autre bout du terrain.

C'est ce qu'on n'explique jamais dans les magazines de jardinage, cette expérience zen qui est sûrement celle que vivent tous les artisans qui sculptent, réparent, créent de leurs mains. Ou ceux qui tricotent. Mais la nature a en plus un brin de magie inégalé, celui des saisons qui changent –et chaque mois mérite une chronique car il n'y a pas un seul mois de l'année qui ne soit pas remarquable. Année après année, plus on vieillit et plus c'est beau.

Le mystère du végétal

J'ai beaucoup écrit sur les plus belles occupations du jardin –qui sont souvent les plus banales. Faire un trou dans le sol pour y planter un arbre, c'est la découverte de ce qui se passe sous nos pieds: comme de l'archéologie. Les cailloux, les racines, les lombrics, parfois un orvet, une salamandre ou un campagnol qui s'enfuit, un vieux tesson de bouteille, un morceau de métal.

Le jardinage moderne a été très marqué par des artistes comme Andy Goldsworthy, qui ont une vision essentielle du minéral, des pigments naturels, des ruisseaux, des fleurs de pissenlit. Ce sont des leçons artistiques et poétiques que tout le monde peut comprendre: un enfant de dix ans admirera la beauté des cailloux qu'on empile pour faire une sculpture éphémère. C'est comme ramasser des coquillages sur une plage. Quelque chose qui vous nettoie la tête. On peut créer un mystère dans tous les jardins, même les plus petits.

Land Art par Andy Goldsworthy. | Via YouTube.

Un exemple parmi d'autres. J'ai remarqué que je ressens une vague angoisse, presque un spleen, lorsque je plante des bulbes. C'est incompréhensible, de l'ordre de la psychanalyse. Je ne sais absolument pas pourquoi, ce n'est même pas dû à l'incertitude du résultat car je me limite à ceux qui réussissent à tous les coups –comme les différentes variétés d'ail d'ornement ou les jacinthes sauvages et les muscaris qui n'ont pas de prédateurs ou de maladies. Les tulipes, par exemple, c'est plus risqué, à part les tulipes botaniques qui sont très résistantes et qui se naturalisent facilement. Alors pourquoi suis-je inquiet? C'est pourtant un geste très simple (faire un trou avec un plantoir, mettre le bulbe au fond, reboucher). Je crois que c'est une faille de l'esprit ou un truc ancestral oublié, de l'ordre des chamans. Une force physique s'abat sur moi dès le début, c'est la seule occupation du jardin qui me met mal à l'aise, comme si mon corps me disait qu'il ne voulait pas que je plante ces bulbes. Ridicule, non? C'est encore un mystère.

La poésie éducative

Les parcs municipaux et les jardins communautaires ont un pouvoir éducatif très fort et sont les rares endroits qui permettent aux promeneurs de découvrir ce mystère naturel. Le parc de Bercy, le parc André-Citroën, les petits jardins des quartiers parisiens, les trouées vertes laissées par les anciennes voies de chemin de fer sont des ouvertures poétiques urbaines. On y trouve les derniers arrangements à la mode, ou au contraire des impressions de jachère. Le petit jardin tout bête d'une cour d'immeuble change la vie. Ce sont dans ces endroits que l'on trouve de la force avant un rendez-vous professionnel ou une rencontre amoureuse intimidante.

Mais quand je me promène dans ces parcs, je remarque souvent que les gens ne regardent rien, à part peut-être les oiseaux ou les canards. C'est comme ces personnes qui ne collent plus leurs têtes à la fenêtre des trains pour observer le paysage. Les voies de chemin de fer sont pourtant si romantiques. On sent même chez les jeunes un refus mental de contempler cette nature qui les dégoûte. Je pense qu'il faudrait pimper ces jardins, pour forcer le regard à une époque où tout est plus agressif. La dernière fois que j'ai visité le botaniste Mark Brown en Seine-Maritime, il avait planté une quinzaine d'araucarias à côté de sa maison sur un terrain vide. Sur le coup, j'ai trouvé cette idée folle. Le temps de rentrer chez moi, j'étais convaincu que ce serait incroyable dix ans plus tard.

Un araucaria solitaire. | Carlosaugusto77 via Pixabay.

La fausse poésie mercantile

Enfin, les jardins «à visiter» sont pour moi une torture poétique. Pour en avoir tout de même parcouru certains, en payant bien sûr (et cher d'ailleurs), je dirais que ces tableaux toujours impeccables représentent pour moi l'antithèse du jardinage. Je me rappellerai toujours de la réflexion d'une amie à la sortie d'une de ces visites: «Je t'assure que les plantes ne rigolent pas!»

Une manière de dire que tout était trop ordonné, trop réfléchi. Sans le moindre humour. Ces jardins sont effectivement les showrooms d'un savoir-faire qu'il faut respecter, mais la beauté des plantes est entachée par leur esclavage. Elles ne respirent pas. Chaque jour il faut couper les roses et les iris fanés.

Le jardin de Claude Monnet à Giverny (9,50 euros). | Hakelbudel via Pixabay.

Du matin au soir, on entend les machines, les souffleurs électriques pour débarrasser les allées des feuilles, et ce bruit se mélange au silence obéissant des équipes de jardiniers devant le propriétaire. Pas de mauvaises herbes, pas de place au hasard (les plantes se ressèment souvent à l'endroit qui leur convient, pas forcement à l'endroit que l'on choisit pour elles), tout est dessiné, nickel. C'est touristique, au lieu d'être émotif. On peut regarder, mais pas toucher. Ici, si les plantes crient quelque chose, c'est: «Libérez-nous!»

Pas question de prélever une branche de romarin pour l'écraser entre les doigts en la respirant (à moins de se cacher...). Prélever des graines de vivaces dans la poche de sa veste pour les ramener chez soi? C'est du vol. Le prix que vous payez à l'entrée est celui de l'obéissance. C'est un musée, pas un jardin. Le pire, c'est quand ils organisent des «soirées musicales» avec de la harpe et du clavecin. Là on quitte définitivement la poésie pour pénétrer dans l'apartheid social.

L'anti-nature quoi.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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