Sociéte

Jardinage: par pitié, n'essayez pas d'être à la mode

Temps de lecture : 6 min

Après tout, c'est comme partout. Dans le jardinage, il y a des effets de mode absolument risibles.

Défilé printemps-été. | Marie-Sophie Tékian via Unsplash License by
Défilé printemps-été. | Marie-Sophie Tékian via Unsplash License by

Parmi les loisirs préférés des Français: le jardinage. Plus qu'un hobby, un engagement pour certains, avec ses codes, ses modes, ses secrets. Un monde décrypté et raconté par Didier Lestrade.

Tous les épisodes de la série «Petites graines et belles plantes»

Ce n'est pas aussi grave que la Fashion Week mais la nature a le don de se laisser maltraiter par des intérêts commerciaux qui ne sortent sûrement pas d'un bureau de tendances. Depuis plusieurs années, les banlieues et les campagnes se colorient en rouge. C'est un fait. On vend du photinia à la tonne, ces arbustes pour haie persistante dont les tiges de l'année sont d'un vermillon pas très naturel.

Au premier plan, un photinia (le truc rouge). | juliacasado1 via Pixabay.

Il y a même des cultivars récents qui proclament: «Encore plus rouge!». Aujourd'hui, on assiste à une épidémie de saules crevettes dans les pavillons de banlieue. Il y en a tellement: ça fait un peu peur.

Il y a trente ans, tout le monde s'est mis à planter des haies de thuyas, ces résineux immenses qu'il faut rabattre constamment, ce qui provoque la chute d'un nombre incalculable de papys qui montent sur des escabeaux avec des taille-haies toujours plus tranchants. Ensuite ce fut l'invasion des laurières qu'on a plantées à un mètre de distance alors que chaque sujet adulte fait au bas mot cinq mètres de hauteur. Au même moment, c'était l'overdose de forsythias, vous savez cet affreux arbuste qui est le premier à fleurir en fin d'hiver et qui pollue chaque coin de jardin.

À droite, un forsythia (le truc jaune). | kimdaejung via Pixabay.

Aujourd'hui c'est le photinia. Résultat: le paysage de la France change, un peu comme ce qui se passe dans le Sud-Ouest avec une avalanche d'oliviers arrachés à grand frais du sud de l'Espagne et qui n'ont rien à faire en Dordogne. C'est comme l'industrie des ronds-points: il faut bien garnir ces grosses assiettes d'urbanisme raté avec du végétal (quand ce n'est pas des «sculptures»).

Tristesse. | Jean-louis Zimmermann via Flickr.

L'époque se fane

Mais qui décide de ça? Y aurait-il dans le jardinage l'équivalent d'une Lidewij Edelkoort qui déciderait «2018 c'est l'année du Pantone Ultra Violet 18-3838. Non. Dans toutes les grandes jardineries françaises, c'est «Silence, ça pousse!» qui fourgue des plantes avec de grosses étiquettes qui renvoient à la célèbre émission de télé. Ce n'est sûrement pas moi qui vais protester contre le succès d'un présentateur, mais c'est le syndrome Stéphane Plazza (qui a profité de sa notoriété pour monter un réseau d'agences immobilières à son nom). Visiblement, ces animateurs célèbres ont le don pour signer des contrats qui poussent leur marque dans l'inconscient collectif comme le font les corporations les plus vulgaires. Car c'est la première fois que ça existe vous savez. Vous avez une émission de télé qui donne des conseils pas toujours adéquats aux jardiniers en herbe (genre, comment surcharger un patio de 10m2 avec dix arbustes qui vont faire chacun trois mètres de haut en trois ans, tout ça planté très serré pour donner une gratification instantanée) et voilà, boom, des étiquettes partout dans Jardiland. Pas très zen.

Je me rappelle de la boutique du Cèdre Rouge rue d'Alésia dans le XIVe arrondissement dans les années 1980. À l'époque, cette cour d'immeuble était une mine d'or pour plantes rares comme des érables davidii serpentine qui sont devenus à la mode uniquement parce que c'était le seul endroit pour les trouver. On pouvait y passer des heures sans être dérangé et j'y allais quand je rêvais au jardin que j'aurais un jour, peut-être. Les quais de la Seine, à Châtelet, présentaient encore de nombreuses boutiques de plantes, un endroit merveilleux à visiter le samedi matin. Aujourd'hui ces magasins spécialisés ont presque disparu et l'imaginaire qu'ils offraient manque dans le milieu urbain.

Un marché en plein bourgeonnement

L'industrie du jardin, c'est plus de huit milliards de chiffre d'affaires par an. Et pourtant on est loin de l'excellence anglaise ou même américaine (exemple: dans les pires banlieues américaines, vous voyez des buissons taillés en nuages d'une qualité japonaise ou sud-coréenne). En France, si vous regardez bien les jardins, sur la route ou par la fenêtre du train, vous voyez des trucs super laids –partout. Nous sommes au royaume du non-jardin. À Paris, dans le métro, tout le monde est habillé en noir. Dans les jardins, tout le monde plante la même chose. C'est le mimétisme social. À la rigueur, les prolos ont des excuses. Mais les jardins bourgeois, c'est vraiment pathétique. On dirait qu'ils ont tous copié le style Fillon.

Des exemples? Il y a trente ans, il y a eu un délire laurier-tin. Normal, c'est un arbuste irréprochable, toujours beau, hiver comme été, sans entretien, chic. Mais les bourgeois en ont fait une fixette comme si c'était l'équivalent botanique de la boutique Arnys. Puis c'était les buis en boule que le Cèdre Rouge vendait une fortune. Vint le moment des «jardins blancs» ou les «jardins de senteurs» (au secours!) ou les jardins de curés pour les manifestants contre le Pacs. Ensuite il y a eu LE délire des hellébores.

Hellébore. | BriF via Pixabay.

Tout à coup, tout le monde s'est mis à courir après ces plantes d'hiver (qui n'ont absolument aucun intérêt le reste de l'année by the way) et les gens faisaient des centaines de kilomètres pour s'acheter des cultivars rares. Il y avait un air d'aristocratie dans cette mania, il fallait être une duchesse ou une princesse pour avoir son mot à dire. La dernière décennie a ainsi été sous l'influence des jardinières bourgeoises qui ne juraient que par les anémones Honorine Jobert, le rosier Pierre de Ronsard et l'hortensia Annabelle.

La montée en puissance des Journées de Courson n'a pas arrangé les choses. Courson, dans les années 1990, c'était encore un endroit secret où l'on pouvait passer la journée sans être bousculé par des stars du cinéma français qui vous regardent comme si vous commettez un acte de lèse-majesté parce que vous êtes devant elles dans la file d'attente pour récupérer vos plantes. Courson créait la mode parce que les plantes rares étaient vendues par des passionnés et non pas parce qu'il fallait être vu à la cantine à 14h. C'était presque un endroit où l'on pouvait draguer –aujourd'hui c'est un rassemblement du Who's Who proche du Prix de l'Arc de Triomphe.

Il faut encourager les pépiniéristes

Le snobisme du jardinage est en roue libre. Il n'est même plus encadré par des revues qui synthétisaient l'air du temps du jardinage comme Garden's Illustrated ou Bloom. Il ne reste plus que The Garden, la prestigieuse revue de la Royal Horticultural Society, le seul magazine qui organise des tables rondes avec des spécialistes pluridisciplinaires sur les sujets de notre temps comme les effets du réchauffement climatique sur la dissémination de nouvelles maladies végétales et de parasites nuisibles, ou les nouvelles espèces qui vont avoir du succès.

La parution du livre posthume sur le jardin de Derek Jarman, en 1995, a fait l'effet d'une bombe. Sur une lande abandonnée, avec une centrale électrique au loin, l'artiste avait créé un jardin de gravier avec des bouts de métal plantés dans le sol. Merveille.

Le jardin de Derek Jarman. | Capture d'écran.

Tout de suite, le festival de Chaumont-sur-Loire a multiplié les variantes affligeantes avec des graviers de couleurs flashy, genre du bleu (no comment). Je n'y suis plus retourné depuis.

Le phénomène s'est accentué avec la triste liquidation des pépinières locales au détriment des grandes jardineries. Dans mon département, depuis quinze ans, j'ai ainsi vu la disparition de plusieurs entreprises familiales qui proposaient des végétaux qu'on ne voyait nulle part ailleurs, comme des chênes avec des petites feuilles jamais vues, des pommiers rares de la région, des curiosités à prix correct. Finalement, les vrais idéologues des tendances du jardin (je mets à part les grands jardiniers connus car ce n'est pas le sujet) sont presque tous des artisans indépendants. Depuis vingt ans, je suis le catalogue de Thierry Denis qui a été le premier à insister sur des plantes robustes qui se débrouillent toutes seules. Comme l'Helianthus Lemon Queen:

Helianthus Lemon Queen. | Alex van Essen via Flickr.

Mais depuis, ce sont les pépiniéristes plus spécialisés encore qu'il faut encourager. Tout ce que j'achète chez Le Clos d'Armoise est de très haute qualité. Vous recevez par la poste des plantes en godets qui piaffent d'impatience à l'idée d'être mises en terre et qui réussissent dès la première année. Le paysagiste Eric Lenoir est un passionné des plantes aquatiques qui publie sur Facebook des textes incroyablement bien écrits et qui propose une sélection très pointue. Olivier Arcelus vend surtout des lierres et sa sélection est absolument renversante. Idem pour les fougères sur ce site.

Il se passe la même chose avec les pépiniéristes qu'avec les petits producteurs de fromage ou de vin. Ce sont eux qui expérimentent et créent de nouvelles idées. Et le jardin est forcément l'endroit qui est au carrefour de l'esthétique et de la cuisine.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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