Sociéte

Le jardin est aussi un lieu de prestige et de pouvoir

Temps de lecture : 6 min

À notre époque où le design est roi, le jardin est la conséquence de l'accumulation des trésors domestiques.

La chance sourit aux audacieux | Thomas Hafeneth via Unsplash CC License by
La chance sourit aux audacieux | Thomas Hafeneth via Unsplash CC License by

Parmi les loisirs préférés des Français: le jardinage. Plus qu'un hobby, un engagement pour certains, avec ses codes, ses modes, ses secrets. Un monde décrypté et raconté par Didier Lestrade.

Tous les épisodes de la série «Petites graines et belles plantes»

«Historiquement, les jardins ont été créés pour le plaisir des riches», écrit Umberto Pasti en introduction du chapitre «Le jardin milliardaire» de son livre Jardins - les vrais et les autres (Flammarion, 2011). «Qu'il traduise la puissance et le faste d'une grande famille (les Médicis à Florence, les Farnese dans le Latium, les Agnelli dans le Piémont, les Cecil à Hatfield, les Cavendish à Chatsworth) ou la stature internationale et la prospérité d'un négociant flamand du XVIIIe siècle, le jardin, depuis la nuit des temps, symbolise un statut social.»

Dans la culture française, nul besoin de rappeler cette évidence quand on découvre à l'école les excentricités de Versailles et des châteaux de la Loire. Le mécénat est à la base des expériences des grands concepteurs de jardins d'aujourd'hui. Ce sont ces artistes qui innovent quand il n'y a pas de limite de budget. Détourner les ruisseaux, assécher les landes ou les noyer, planter des allées d'arbres rares, construire des serres, des digues, installer des systèmes d'arrosage ou électriques complexes, tout ceci n'est pas à la portée de tout le monde. C'est le privilège des 1% qui nous gouvernent et le jardin est le reflet du Nasdaq, de l'injustice, de l'accumulation. C'est ce qui a choqué récemment avec le défilé Chanel. Souvent, ces jardins que possèdent les patrons, les acteurs, les présentateurs de télé ne sont pas visibles, même dans les revues de déco. Ils font partie d'un patrimoine caché car il a, bien sûr, quelque chose d'obscène dans cette opulence.

L'Orangerie du Château de Versailles Claire Lebertre / AFP

À notre époque où le design est roi, le jardin est la conséquence de l'accumulation des trésors domestiques. Une maison ou un château, aussi grands soient-ils, ne peuvent absorber qu'une portion limitée de chefs d'œuvre, même en les entassant. Le jardin est donc le prolongement de ce qui ne peut être protégé sous le toit. Il est le miroir de ce qui est à l'intérieur, une manière de refléter les caprices du propriétaire. Comme la maison est bourrée à craquer d'art, il faut émerveiller le visiteur à l'extérieur. C'est là qu'interviennent les grands paysagistes modernes, souvent en compétition les uns les autres pour décrocher les contrats les plus prestigieux.

J'aurais 1.000 histoires à raconter sur la grossièreté de ce système mais une omerta raisonnable est préférable à un séjour en prison. Les super riches protègent ces folies paysagères comme ils protègent leurs paradis fiscaux. Pourtant de tels projets pharaoniques ne peuvent faire taire les rumeurs et les potins racontés par les terrassiers, les jardiniers et les horticulteurs eux-mêmes.

Pas de «ruissellement» de richesse

Le seul potin que l'on peut divulguer, c'est que ces riches payent mal les paysagistes. C'est notoire. Comme les clientes capricieuses de haute couture qui s'arrangent toujours pour retarder de payer la note ou de faire une razzia dans la show-room, ils chipotent sans cesse sur le résultat du jardin qu'ils ont pourtant approuvé dans les moindres détails. «Non en fait, il faut changer la couleur du gravier de l'allée de deux kilomètres, ce n'est pas la tonalité que je voulais» ou «Je n'aime pas ces rosiers, il faut tous les arracher». Le pire étant «Je vous payerai plus tard» (traduction: tout le monde sait que vous avez fait mon jardin, ça vous fait de la pub).

Il y a aussi les jardins des vrais bandits, oligarques ou pas, avec qui il vaut mieux avoir un profil bas. Il y a ceux qui font des choses éminemment condamnables comme détourner l'eau d'une région sèche pour arroser leur jardin. Il y a enfin certains propriétaires qui ont une telle boulimie d'espace et de perspective qu'ils achètent toutes les propriétés qui entourent leur parc tout en détruisant les maisons pour s'assurer que personne ne gâchera leur point de vue. On n'en parle pas dans les médias parce que c'est trop dangereux. Ce sont des propriétaires avec du pouvoir, qui peuvent faire ce qu'aucune institution publique n'oserait entreprendre. Par exemple, répertorier tous les arbres et le moindre rocher d'une forêt, ne garder que les beaux sujets et faire venir à grands frais du Japon des centaines de rhododendrons rares pour une folie botanique. Ça existe, mais c'est secret.

Le prestige du jardin est comme tous les autres prestiges de l'architecture avec du secret en plus. Étangs, rivières, gibier, sculptures, chevaux, tout est enfermé derrière de hauts murs qui marquent les domaines. Mais dans le jardinage comme dans le reste de l'économie, le «ruissellement» de richesse ne crée pas beaucoup d'emplois et les paysagistes peu célèbres ont du mal à vivre. Le mécénat ne profite qu'aux mêmes privilégiés qui côtoient les super riches comme à la cour. Les jardiniers lambda sont peu affectés ou influencés par les excès des riches, à moins de se jeter sur des copies de vases Médicis fabriqués à la chaîne ou de succomber à tous ces petits gadgets de la déco pour jardins: abris à oiseaux en tek, maison pour hérisson à 70€, mangeoires pour le grain en hiver et ces ridicules «maisons à coccinelles» qui poussent partout quand le moindre tas de bois et de fagots remplit très bien son office de protection des insectes et des hérissons. Le marché du jardinage nourrit ainsi une envie précieuse de jouer à Marie-Antoinette et ces maisons de poupées pour oiseaux restent souvent vides car elles ne sont pas orientées dans la bonne direction du soleil (à l'est, toujours).

La beauté de la récup'

«Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale et révèle pour les autres», disait Alphonse Karr dans son amusant livre Voyage autour de mon jardin. Depuis toujours, ma réponse au dégoût que m'inspirent les jardins de milliardaires a été de sauver les plantes en solde ou perdues dans un coin caché d'une jardinerie. Soldes de Nutella? Pas pour moi mais des soldes de bulbes et de pots, tout ce qu'on trouve dans les Emmaüs de province où les vide greniers où les vieux vendent leurs boutures, oui. Je me situe en fin de boucle du marché en sauvant des arbustes malmenés par le manque d'eau en été, les branches cassées par une manipulation répétée, les racines étouffées dans des pots minuscules. À moitié prix ou à 70% du prix d'achat, même un Yucca pourri ou un if déplumé peut reprendre. Il n'attend que ça: un trou dans le sol, enfin un peu de place, de soleil et d'arrosage et hop!

C'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures boutures. | Annie Spratt via Unsplash

C'est une nouvelle vie pour le réfugié du jardinage. Il a souffert, cet arbrisseau, n'en doutez pas. Affamé, déshydraté, baladé d'un endroit à l'autre, personne n'a voulu de lui, il est au bout du rouleau. Si je ne le prends pas, il finira demain à la déchetterie. Bien sûr, comme tout réfugié, il ne s'en remettra peut-être pas. Ou il a ramené une maladie exotique grave qui pourrait affecter les plantes voisines. Mais, hey, il est résistant. Il va s'accrocher. Dès que ses racines sont en contact avec la vraie terre, il n'en croit pas ses yeux (façon de parler), il frétille d'impatience et comme son tronc est tordu, il ressemble déjà à un bonsaï naturel. C'est précisément parce qu'il est tordu qu'il peut devenir joli.

«–Oh mais où as-tu trouvé ce genévrier rampant?

–Il était en train de mourir dans un coin chez Leclerc.»

Le pouvoir de séduction de ces plantes meurtries est très puissant. Leur appel au secours renvoie à une bonne action. Ce sont les rejetés du marché et souvent ils donnent une occasion d'abriter chez soi une variété à laquelle on n'avait pas forcement pensé pour son jardin. Ils ouvrent un imaginaire. Par exemple, on a rarement la possibilité financière d'acheter plusieurs sujets identiques pour faire un effet de masse. Quand cinq ou six pots identiques sont à prix cassé, il ne faut pas hésiter. Ce groupe de végétaux planté ensemble sera souvent plus joli qu'un seul de la même famille en bonne santé et à prix fort. Il y a donc une excitation humaniste à commencer la visite d'une jardinerie par le coin le plus désespéré. C'est comme une course au trésor que vous êtes le seul à mener. Comme si vous tombiez sur une jolie chaise dans les rues de Paris que personne ne veut. Avec le temps, qui sait, elle finira pas devenir votre meuble préféré.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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