Société

Extase et quête de sens: dans les pensées des cyclo-nomades

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 5] Pour beaucoup, pédaler à vélo permet de se perdre dans ses réflexions et de philosopher. Quitte à tout changer au retour du voyage.

Beaucoup de cyclo-nomades roulent à vélo pour redonner du sens à leur vie. | Bruno Poussard
Beaucoup de cyclo-nomades roulent à vélo pour redonner du sens à leur vie. | Bruno Poussard

Sur une petite route de campagne vallonnée ou sur une piste forestière caillouteuse, le geste reste le même. Pousser avec sa jambe droite. Puis sa jambe gauche. Et ainsi de suite. Tel est le besoin en énergie d'un vélo. D'un coup de manivelle à une autre, il en faut des tours de pédales pour faire avancer une bicyclette sur des kilomètres. Encore plus si la chaîne est sur le petit plateau et le plus grand pignon. Le mouvement est cyclique, redondant, récurrent, répétitif. Seul·e ou en groupe, il faut donc parfois s'occuper pendant des heures de selle. Discuter. Podcaster. Observer. Ou simplement penser. Mais à quoi? À tout et à rien.

À l'œuvre sur le Tour de France, le cycliste professionnel Guillaume Martin, diplômé de philosophie, en sait quelque chose. Dans son livre Socrate à vélo, le coureur confie: «Il m'arrive de ne penser à rien sur le vélo. Parfois, tandis que je m'entraîne, mon esprit s'échappe. Je divague. Je suis dans un état semi-conscient pendant quinze minutes, une demi-heure, une heure… Et puis je me “réveille” et je me rends compte que je suis trente kilomètres plus loin. J'ai suivi le parcours que j'avais prévu. J'ai roulé à une allure normale. J'ai respecté le code de la route. J'ai agi tout comme si j'étais conscient. Sauf que je ne l'étais pas. Le corps a pris le relais.»

L'extase du cycliste

Le pédalage est-il adapté à la pensée, même propice à la réflexion? Encore plus en traversant des lieux inconnus en toute lenteur, comme dans un voyage à vélo? «Dans nos vies, on est toujours occupés avec des lectures, des écrans, des gens en face de nous, répond Alexandre Hagenmuller après son Cyclotour d'Europe musical. C'est rare d'observer tant que ça. Alors dans ces moments à vélo, tu regardes et tu réfléchis, tu rêves. Tu te perds dans tes réflexions.»

«Moi qui suis anxieuse, ça m'a permis d'entrer dans de folles phases méditatives.»
Elie

Devant des paysages défilant à faible allure, la sensation est partagée par nombre de cyclo-nomades. Ancienne salariée dans la communication politique avant de traverser l'Amérique du Sud, Elie a l'impression de s'être extraite du réel tout en étant concentrée dans ses efforts.

«Moi qui suis anxieuse, ça m'a permis d'entrer dans de folles phases méditatives, précise-t-elle. Quand on me parle de méditation Vipassana, j'ai l'impression de l'avoir des fois pratiquée en voyage. Il y a un équilibre lunaire qui t'envoie dans les nuages, c'est hyper agréable. Aujourd'hui, j'ai du mal à être aussi concentrée. Alors qu'à vélo, je n'avais rien d'autre à faire.»

Après un parcours le long de la Méditerranée, la cycliste Noémie Bretz abonde: «J'ai toujours regardé le ciel, les arbres... Mais je n'avais pas été en extase comme à la sortie d'un virage devant un paysage de fou. Ce sont de purs shoots de bonheur. Je n'avais jamais ressenti ça en voyageant en bus ou en train par le passé.»

«Je n'ai jamais autant philosophé que sur mon vélo.»
Alexandre Hagenmuller

Des instants puissants et vivants fortement ancrés dans l'immédiat. Dans son ouvrage, le cycliste Guillaume Martin revient sur ce sentiment calme et euphorique, bien aidé par les fameuses endorphines: «Ce serait une sorte d'extase du coureur cycliste, survenant de manière imprévue, qui me transporte hors de moi-même –ou plutôt hors de mon esprit. L'extase du sportif d'endurance est un retour au corps et au présent.» Que compétiteurs et baroudeurs peuvent donc partager.

Ces pensées inattendues ont de quoi être exacerbées par les échanges journaliers tout aussi impromptus du voyageur. «Tu rencontres tellement de gens qui sortent de ton quotidien, de ton microcosme, qu'ils t'amènent forcément plein de réflexions, commente Alexandre Hagenmuller. Je n'ai jamais autant philosophé que sur mon vélo.»

Pour beaucoup, le vélo permet de s'évader. | Daniel Llorente via Unsplash

Le sociologue Jean-Didier Urbain prolonge en citant celui qui fut peut-être un des premiers à voyager pour le plaisir: «Montaigne disait “Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages: je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.” Le vélo est aujourd'hui, comme la marche, un auxiliaire particulier de l'évasion.»

Redonner du sens

Un moyen, même, d'aider chacun·e dans sa quête de sens, expression si actuelle? L'anthropologue auteur de Pédale douce, Franck Michel, voit dans ce mode de voyage une réflexion sur la place de chaque personne dans notre monde et son système économique: «Bien précieux et rare, le temps défile et échappe à nos contemporains livrés à l'impuissance, incapables de ralentir la cadence et d'alléger leurs agendas, le culte de la vitesse contribue à démolir nos vies surmenées, écrit-il. Dans ce contexte anxiogène, prendre le temps participe à l'idée de reprendre sa vie en main, sortir de l'état de la dépendance –envers le numérique, le patron, la famille, la consommation, etc.– bref redonner du sens à sa vie et revenir à l'essentiel.»

À ses yeux, ce qu'il appelle la «vélonomadie» serait même un acte politique et une porte de sortie face au «bruit» et à la «fureur de l'insupportable modernité urbaine et autre mondialisation technologique». «Une société sédentarisée est une société figée, qui ne peut s'éveiller ou se réveiller dans l'action, la mobilité, bref le mouvement, ajoute Franck Michel. Cela est d'autant plus vrai et vital en période de crise. Peu ou prou, faire du vélo invite également à refaire le monde.» Ou à défaut, à déjà refaire sa vie en fonction de ses priorités et ses futilités apparues clairement au fil de mois de pédalage plus ou moins vagabonds.

«Dans le voyage on est lents, on profite, on partage, alors on veut la même chose en revenant.»
Anthony et Joséphine

Facile à penser, pas aussi simple à mettre en pratique. «J'y ai pensé tout au long du voyage, mais mes questions me sont revenues au visage à l'approche du retour (“Que vais-je faire de ma vie, surtout ?”)», témoigne Elie. Finalement, la Bretonne d'aujourd'hui 29 ans a passé un Certificat de qualification professionnelle Cycle et travaille désormais dans une boutique… de vélos.

Il y a celles et ceux qui, comme elle, changent de job. Il y en a aussi d'autres qui ont vu leur caractère évoluer. Telle Noémie Bretz, renforcée par l'activité physique, l'accomplissement personnel et l'énergie du voyage. «C'est dur à expliquer, mais ça a changé ma manière de marcher, explique-t-elle. Avant j'étais un peu voûtée. Depuis j'ai le sentiment d'avoir gagné en confiance, d'avoir grandi en fait!»

À leur retour de voyage, beaucoup de cyclistes prennent un rythme plus lent dans leur vie. | Patrick Hendry via Unsplash

Il y a encore celles et ceux qui repensent leurs engagements, écologiques, associatifs, ou caritatifs. Comme la sociologue Clémence Perrin-Malterre, autrice d'un écrit dans l'ouvrage universitaire Vivre slow, après son périple familial aux quatorze sacoches et 75 kilos de bagages sur la route de l'EuroVélo 6: «Les véritables murs barbelés tout neufs à la frontière Hongrie-Serbie nous ont tous marqués et fait réfléchir.» Il y a enfin les personnes qui veulent établir un rythme nouveau, à l'image d'Anthony et Joséphine. «Dans le voyage on est lents, on profite, on partage, alors on veut la même chose en revenant. Une autre vision du temps, des choses plus simples.»

«S'il a été motivé par l'envie de voyager modestement, librement, dans la nature, c'est là où le voyage est initiatique», pense Rodolphe Christin. Auteur de La vraie vie est ici, manifeste contre le tourisme de masse et pour des voyages largement raréfiés, le sociologue nuance: «Le retour, au même titre que le départ, est un acte significatif.»

Les défis liés au retour

Comme vivre en rentrant? La question taraude encore Elie, trois ans après: «Rien n'a été définitivement acquis pendant le voyage mais j'ai pris du recul, vis-à-vis de ma vie matérialiste d'avant par exemple, croit-elle. Ce regard m'a aussi plongée dans une phase de dépression au retour. Après avoir vu ce que j'ai vu, une telle pollution, des décharges à ciel ouvert et puis la reproduction de la société “Coca-Cola” dans certains pays d'Amérique du Sud, la question du sens n'est pas simple à gérer au moment de retourner travailler...»

Bien encouragé par la crise sanitaire de 2020, le vélo est de retour sur le devant de la scène. Il est aujourd'hui prisé pour aller au travail, faire du sport le dimanche ou partir plus longtemps en vadrouille.

Mais Franck Michel s'interroge: «Le défi ne résidera pas dans la quantité –le vélo va s'imposer de fait, les crises sanitaire, écologique et bientôt économique obligent– mais dans la qualité: quelle philosophie animera les nouveaux convertis? Seront-ils capables de remiser l'ancien monde, celui de la surconsommation avec son lot de performance et d'efficacité? Remplacer la rentabilité par la contemplation, le stress politique par la flânerie poétique?»

Tous les cyclo-voyageurs qui l'ont expérimenté le recommandent en tout cas vivement. «Se déplacer pour un oui ou pour un non contribue à la dévastation de la planète et ne va pas forcément de soi», rappelle néanmoins Rodolphe Christin en évoquant les ravages du développement du tourisme. Mais à vélo, au moins, voyager est possible sans impact. À cette heure, ils et elles sont probablement plusieurs à pédaler sur les routes d'un tour du monde sans aucun moteur. D'autres prennent sûrement le temps de faire le tour de leur département à la force de leurs mollets. À vélo, tout est imaginable.

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