Société / Sports

En voyage, le vélo chargé attire les curieux et facilite les rencontres

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 4] ​​​​​​​Boosté depuis le déconfinement, le vélo revient à la mode. Cet été, c'est à bicyclette que de nombreux et nombreuses Françaises ont décidé de découvrir un bout du monde à leur rythme.

Objet de curiosité, connu de tous, le vélo est un facilitateur de rencontres. | Bruno Poussard
Objet de curiosité, connu de tous, le vélo est un facilitateur de rencontres. | Bruno Poussard

Sur la place du village, tous les regards se tournent. Deux cyclotouristes arrivent et la première question ne tarde pas. «Mais d'où venez-vous donc?» À peine le temps de descendre de leurs montures qu'un ancien, une canne à la main, s'approche déjà, puis tend la main en direction d'une des roues afin de vérifier l'état du pneu et le gonflage. La scène se déroule devant la terrasse d'un petit café du nord de la Turquie, mais cela pourrait être ailleurs, en Lozère, Albanie, Pérou, Ouzbékistan ou Guinée.

Le cyclotouriste attire les curieux et les questions. D'où vient-il? Où va-t-il? Combien de kilos porte-t-il? Et surtout, ses roues ne passent-elles pas leur temps à crever? «Un vélo avec de grosses sacoches, ça reste souvent inconnu, il y a quelque chose d'étonnant, remarquent les Nantaises Manon et Lucile Leconte, parties ainsi jusqu'en Afrique de l'Ouest. Dans les échanges, le vélo est un vrai plus, car toi aussi tu apportes par ce biais un peu ton expérience aux gens.»

Objet de curiosité, connu de tous, le vélo est un facilitateur de rencontres. «C'est un moyen de transport sans habitacle, lent, avec lequel l'arrêt est facile, et le regard plus sollicité par les détails qui disparaissent avec la vitesse, analyse le sociologue et anthropologue spécialiste du tourisme Jean-Didier Urbain. Par définition, le vélo est un objet ouvert, qui rapproche des gens. Même si chaque vitesse propose un regard différent sur le monde.»

En route libre

La bicyclette de passage à 10 ou 15 km/h a même quelque chose du vecteur de joie de vivre. «On est distributeurs de sourires quand on passe quelque part», rigolent Anthony et Joséphine, partis en Asie du Sud, en Océanie puis en Europe par ce biais. Parfois, les salutations viennent si souvent des deux côtés de la route qu'il faut chercher leur provenance pour les rendre.

D'un naturel réservé, l'Alsacienne Noémie Bretz, partie à la découverte de l'histoire et l'architecture de la côte méditerranéenne, a mis du temps à s'y habituer: «J'ai partagé ma route deux semaines avec un mec qui disait bonjour à tout le monde, il m'a mise à l'aise, raconte-t-elle. Quand tu passes dans un village, t'es pas rapide, tu peux saluer les enfants, les grands-parents au bord de la route.» Partie seule, la trentenaire ne s'est jamais sentie vraiment isolée. Le deux-roues à pédales permet d'aller vers les autres, ou à l'altérité de venir à soi.

Le surfeur australien Tom Carroll fait du vélo à Unstad, en Australie, le 9 mars 2017, avant de rejoindre les vagues arctiques de l'océan Atlantique. | Olivier Morin / AFP

Marylise Loiget, voyageuse solitaire de 67 ans, ne prend pas ou peu de cartes avec elle dans cette optique: «Je préfère demander ma route ou de l'eau aux gens.» En allant à Venise à travers la plaine du Pô très cultivée et dans des conditions dantesques il y a quelques temps, elle a frappé chaque soir à la porte de fermes afin de pouvoir planter sa tente.

L'itinérant a de belles histoires d'hospitalité dans sa besace: d'un succulent dîner partagé, d'un ravitaillement en fruits offert dans la montée d'un col usant, d'une nuit dans un doux lit inattendu, d'un camping improvisé dans un jardin après des galères à trouver un spot plaisant...

«Avec les enfants, les gens viennent encore plus facilement discuter», observe la sociologue Clémence Perrin-Malterre. Entre la commune française de Saint-Brévin-les-Pins et Novi Sad, en Serbie, elle n'a pas oublié les invitations à goûter et les soirées chez des familles où les petits jouaient tous ensemble sans parler la même langue.

L'anthropologue-voyageur Franck Michel, auteur de Pédale douce, part lui peu chargé pour s'assurer des aventures spontanées hors univers marchand, comme au Sri Lanka en 2019: «Lorsque je suis à vélo en Asie, je n'emmène jamais de pièces ou d'outils pour réparer: d'abord pour ne pas m'encombrer d'affaires et de poids, mais surtout pour privilégier la rencontre avec des gens qui vont m'aider à trouver un réparateur. De la même façon, je n'ai pas de tente ou de sac de couchage avec moi, c'est trop lourd, et ça diminue le risque de dormir chez des habitants du coin, ou sinon dans la pension du village. En fait, pour profiter au mieux de son périple à vélo, il faut improviser, ne rien s'imposer pour rester ouvert, et ne pas avoir peur de prendre des risques.»

Deux cyclistes empruntent la route de la Loire à vélo, un circuit de 900 kilomètres qui relie Cuffy, près de Nevers, à Saint-Brévin-les-Pins, en Loire-Atlantique. | Guillaume Souvant / AFP

Trouver le gîte

Au fil des soixante enregistrements de concerts réalisés dans le cadre de son Cyclotour d'Europe musical, Alexandre Hagenmuller a connu moult invitations. Il a dormi dans des bars, chez des membres de groupes rencontrés… Au creux de l'hiver dans les Balkans, le garçon d'alors 25 ans, pas super bien équipé pour camper dans le froid, a vite pris l'habitude d'aller vers les autres. En Bulgarie, ils l'ont même sauvé à l'arrivée d'une vague de températures sibériennes.

«On a pris du -20° voire du -30° quand je suis rentré dans le pays, se souvient-il. J'ai pris un gros coup de stress et puis je suis tombé sur des gens hyper cool. Le maire d'un village m'a accueilli dans l'hôpital communal.» Il y est resté une semaine le temps que ça se calme, sans s'ennuyer. L'Alsacien a fait la tournée des télévisions bulgares informées de son aventure et venues le rencontrer en pleine infortune momentanée. Au Sénégal, où les petites villes sont nombreuses, Manon et Lucile Leconte demandaient, elles, aux chefs de village pour savoir où dormir.

Un cycliste sur le Danube, près de la ville de Vidin, à quelques 240 kilomètres au nord-ouest de la capitale de Bulgarie, Sofia, le 23 août 2003. | Dimitar Dilkoff / AFP

«Rencontrer autant de gens accueillants, ça fait voir le côté positif de la vie», se réjouissent Tistou Hoffmann et Marie Nerou, Toulousaines parties six mois avec quatre enfants de 12 à 2 ans, et parfois restées plusieurs jours chez les mêmes hôtes. La bienveillance d'un·e inconnu·e ne peut que redonner le sourire.

Elie l'a expérimenté dans quelques moments durs de sa descente de la Cordillère des Andes, où elle a trouvé des Équatorien·nes ou des Péruvien·nes aux petits soins avec elle. Comme cette dame qui laisse sa maison ouverte aux cyclo-voyageurs, qui se repassant le mot à l'approche de la petite ville de Loja. Ou comme ceux qui l'ont prise en stop après une très mauvaise crevaison. La Bretonne a gagné en confiance en elle durant son périple: «Tu te dis que tu as de la ressource, que tu es forte et que tu tacheras de t'en souvenir quand le quotidien reprendra le cours des choses.»

En France, Marylise Loiget étonne sur son vélo chargé, seule à son âge. «Des fois, j'ai rencontré des femmes qui se rendaient compte que c'était possible à tout âge et qui commençaient à rêver, détaille la sexagénaire. On m'a dit: “vous êtes un soleil”, simplement parce que j'étais sur un vélo.»

Des réseaux de cyclo-nomades

Mais la petite reine de 2020 n'est pas obligatoirement un outil de lien pour autant. «Le vélo et le cycliste n'échappent pas toujours à la facilité du GPS, qui permet de ne rien demander à un tiers», nuance Jean-Didier Urbain. Ils n'échappent pas non plus à la connexion numérique. La rencontre est aujourd'hui aussi organisée par des réseaux sociaux aux rapports non-marchands, comme Couchsurfing ou Warmshowers, son équivalent pour les cyclos.

«Sur Warmshowers, ce sont souvent des gens dans le même délire que nous, qui comprennent bien notre trip», expliquent Anthony et Joséphine. Et ce ne sont pas les seuls portails destinés à l'itinérance: LeCampingSauvage pour bivouaquer sur un spot autorisé; HomeCamper pour camper chez l'habitant; Park4night, plutôt dédié aux vans mais qui peut dépanner… Gratuit ou payant, le web n'a pas de limite.

Une touriste à vélo le long des Ojos del Volcan (les yeux du volcan), près de la ville de Banos, en Équateur, le 29 mai 2010. | Rodrigo Buendia

Il y en a, mais rares sont les vélo-nomades à s'imposer de nos jours une diète télématique. Par des groupes Facebook comme celui de la «Route de la Soie», petit à petit remplacés par des groupes WhatsApp comme celui des «Cyclos d'Asie du Sud-Est», nouvelles et conseils s'échangent en masse.

Le voyage à vélo a un aspect communautaire adoré par certains, au contraire fui par d'autres. Beaucoup ont aussi des comptes sur les réseaux sociaux pour donner des nouvelles. Ce qui contribuera peut-être à attirer d'autres visiteurs et visiteuses jusque dans les lieux les plus reculés, craint Rodolphe Christin, l'essayiste du Manuel de l'antitourisme.

«J'ai l'impression que l'on part plus pour se changer les idées, en restant connecté à la société de consommation dans laquelle on vit, sans parvenir à s'en échapper. Il s'agit plus de s'extraire que s'évader aujourd'hui: il y a une recherche de refuge et d'interstices dans la réalité.» Alors que pour lui, l'altérité peut être chez notre voisin: «La notion objective d'ailleurs et d'ici a été brouillée par la mondialisation. On peut y être confronté de l'autre côté de sa rue parce que des gens y vivent dans des conditions que l'on n'imagine même pas.»

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